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14/03/2016

Carcel Modelo

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« La ville moderne n’a pas de forum. Elle n’a point d’arènes pour les spectacles et les joies de ses foules. Elle n’a point de maisons d’enfants. Elle n’a point, parmi tous ses caravansérails, de maisons pour le travail, la méditation, le repos de tous les hommes. En Amérique, ses gratte-ciel, création mécanique du génie financier, renferment à la fois, dans une confusion savamment ordonnée, sous une façade unique complètement anonyme et muette, des habitations, des banques, des cinémas, des hôpitaux, des écoles, des églises. Ses architectes n’ont presque rien ajouté aux legs du passé, si ce n’est pour ses victimes, ce rucher scientifiquement imperfectible de crimes, de vices et d’iniquités.
La prison moderne - les Espagnols disent avec candeur Carcel Modelo, prison modèle — résout victorieusement le problème de l’économie d’espace, de travail et de surveillance. Habitée d’une foule, elle réalise l’isolement total de chaque individu dans cette foule. Plus active qu’une ruche, elle sait accomplir en silence, avec méthode, autant de tâches différentes qu’on a jeté d’existences dans ses engrenages. Les chances d’évasion, elle les réduit à des proportions infinitésimales. On s’évadait de la Bastille. On s’évadait de Nouméa, malgré l’océan peuplé de squales. On s’évade de la Guyane, à travers la forêt vierge. On ne s’évade pas de la geôle moderne.
La prison moderne est imperfectible, étant parfaite. On ne peut plus que la détruire. »

Victor Serge, Les Hommes dans la prison

 

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Le Mythe du Sang et de la Race

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« Prenez garde, Vénérables Frères, qu’avant toute autre chose la foi en Dieu, premier et irremplaçable fondement de toute religion, soit conservée en Allemagne, pure et sans falsification. […]
Quiconque identifie, dans une confusion panthéistique, Dieu et l’univers, abaissant Dieu aux dimensions du monde ou élevant le monde à celles de Dieu, n’est pas de ceux qui croient en Dieu.
Quiconque, suivant une prétendue conception des anciens Germains d’avant le Christ, met le sombre et impersonnel Destin à la place du Dieu personnel, nie par le fait la Sagesse et la Providence de Dieu…
Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l’État, ou la forme de l’État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine – toutes choses qui tiennent dans l’ordre terrestre une place nécessaire et honorable,- quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d’une conception de la vie répondant à cette foi. […]
Notre Dieu est le Dieu personnel, surnaturel, tout-puissant, infiniment parfait, unique dans la Trinité des Personnes, et tripersonnel dans l’unité de l’Essence divine, le Créateur de tout ce qui existe, le Seigneur et Roi et l’ultime consommateur de l’histoire du monde, qui n’admet ni ne peut admettre à côté de lui aucun autre dieu. Ce Dieu a, en Souverain Maître, donné ses commandements. Ils valent indépendamment du temps et de l’espace, du pays et de la race. […]
Seuls des esprits superficiels peuvent tomber dans l’erreur qui consiste à parler d’un Dieu national, d’une religion nationale ; seuls ils peuvent entreprendre la vaine tentative d’emprisonner Dieu, le Créateur de l’univers, le Roi et le Législateur de tous les peuples, devant la grandeur duquel les Nations sont "comme une goutte d’eau suspendue à un seau" (Is., XL, 15) dans les frontières d’un seul peuple, dans l’étroitesse de la communauté de sang d’une seule race. […]
Le point culminant de la Révélation atteint dans l’Évangile de Jésus-Christ est définitif, il oblige pour toujours. Cette Révélation ne connaît pas de complément apporté de main d’homme, elle n’admet pas davantage d’être évincée et remplacée par d’arbitraires "révélations" que certains porte-parole du temps présent prétendent faire dériver de ce qu’ils appellent le Mythe du Sang et de la Race.
Depuis que le Christ, l’Oint du Seigneur, a accompli l’oeuvre de la Rédemption, et que, brisant le règne du péché, Il nous a mérité la grâce de devenir enfants de Dieu, depuis ce temps aucun autre nom sous le ciel n’a été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés, que le Nom de Jésus (Act., IV, 12).
Aucun homme, quand même toute la science, tout le pouvoir, toute la force extérieure du monde seraient incarnés en lui, ne peut poser un fondement autre que celui qui a déjà été posé : le Christ (I Cor., III, 11). Celui qui, dans une sacrilège méconnaissance des différences essentielles entre Dieu et la créature, entre l’Homme-Dieu et les enfants des hommes, ose dresser un mortel, fût-il le plus grand de tous les temps ; aux côtés du Christ, bien plus, au-dessus de Lui ou contre Lui, celui-là mérite de s’entendre dire qu’il est un prophète de néant, auquel s’applique le mot effrayant de l’Ecriture : "Celui qui habite dans les cieux se moque d’eux." (Ps., 4) »

Pape Pie XI, Encyclique "Mit brennender Sorge", publiée le 14 mars 1937

 

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13/03/2016

Prendre parti corporellement pour l’image que suscitaient et irradiaient les mots

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« Compte tenu que les mots, en accréditant mon existence, en avaient énoncé les conditions, il s’ensuivait que les mesures propres à acquérir une autre existence impliquaient de prendre parti corporellement pour l’image que suscitaient et irradiaient les mots : autant dire passer d’un être créateur de mots à une créature des mots. »

Yukio Mishima, Le Soleil et l’Acier

 

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Toute blessure assez sérieuse pour troubler les nerfs met fin aux hostilités pour ce jour-là…

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« Art. 4. Lorsque la première offense est un démenti, l’offenseur doit demander pardon en terme exprès, ou échanger deux coups avant toute excuse, ou trois avant toute explication ; ou sinon continuer à faire feu jusqu’à tant que l’une des parties essuie une blessure légère.
Art. 21. Les seconds doivent tenter une conciliation avant la rencontre, ou bien après un échange de feu ou de coups jugé suffisant.
Art. 22. Toute blessure assez sérieuse pour troubler les nerfs et nécessairement, faire trembler la main, met fin aux hostilités pour ce jour-là.
Art. 25. Si les seconds se querellent et résolvent eux aussi de se battre, ce doit être en même temps que les principaux duellistes, et perpendiculairement à eux ; ou bien côte à côte, à distance de cinq pas, s’ils se battent à l’épée. »

Code irlandais du duel, Assises de Clonmell (1777), tel que cité par Ben Schott dans "Les Miscellanées de Mr Schott"

 

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12/03/2016

Faire sortir la servitude d’une somme de libertés

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« On se tromperait étrangement en croyant que les méfaits du mathématisme ne se soient fait sentir que dans l’ordre métaphysique ; ils ont atteint jusqu’à la morale, et par elle, la sociologie. Ici, ce n’est plus Descartes qui est l’initiateur, mais Thomas Hobbes, dont Descartes n’était d’ailleurs pas sans estimer la philosophie politique beaucoup plus que la métaphysique. Ce qui nous est donné dans la réalite, c’est une complexité concrête, dont les éléments s’entretiennent. L’homme n’est pas seulement un animal raisonnable, c’est encore un animal politique, parce que l’Etat est la condition nécessaire du parfait développement de sa rationalité. C’est pourquoi l’individu ne nous est jamais donné que dans un Etat, hors duquel il ne saurait réaliser pleinement son essence ni même vivre, bien que l’état lui-même ne subsiste jamais que dans les individus, qui en sont la substance même. Il est donc également vrai de dire qu’on ne trouve rien dans l’individu qui ne lui vienne de la société, et qu’il n’y a rien dans la société qui ne lui vienne des individus, puisqu’elle les forme et qu’ils la composent.

Supposons au contraire cette réalité complexe décomposée en idées dont chacune définirait une substance, l’individu deviendrait une chose en soi, l’Etat en deviendrait une autre et un nouveau problème de la communication des substances se poserait aussi insoluble que le premier. C’est a quoi Hobbes a conduit la pensée moderne en définissant les hommes comme des individus isolables et sensiblement égaux, soit corporellement, soit spirituellement. Par ce cartésianisme politique, l’individu se trouvait érigé en un être par soi, et par conséquent en une fin en soi, dont la subordination à l’Etat comme fin plus haute devenait difficile, sinon impossible. Dès ce moment, le problème politique devient ce qu’il sera encore pour Rousseau : trouver dans l’individu, en tant que tel, une raison de le subordonner à autre chose qu’à lui-même, ce qui est plus difficile encore que de prouver la quadrature du cercle par la règle et le compas. Il est clair que pour un atome social, tel que l’individu de Hobbes, le droit de nature n’est que la liberté d’user de tous les moyens qu’il juge bons pour assurer son propre bien ; chaque homme, dit "Le Léviathan", a droit, par nature sur toute chose. Comment, dés lors, recomposer un corps social avec de telles libertés ? Comment faire que, au nom de mon propre droit, ce qui m’appartient cesse de m’appartenir ? De la toutes les théories de "contrat social" qui, par des artifices différents, s’efforcent d’obtenir des droits, posés d’abord comme absolus, qu’ils se renoncent eux-mêmes, ce qui revient à faire sortir la servitude d’une somme de libertés.

Posé en ces termes, le problème était si difficile que les essais de solution ne pouvaient manquer de foisonner ; mais ils devaient logiquement conduire à reconnaître le caractère contradictoire du problème et à dresser l’une contre l’autre ces deux réalités antinomiques, impossible a concilier. D’une part, l’individu pris à l’état pur ; et comme la définition de l’individu en tant que tel est d’exister par soi, on aboutit à l’individualiste de Max Stirner ou à l’individualisme esthétique de Nietzsche. L’Unique, et sa propriété. Rien de plus logique, et Stirner s’est montré philosophe en cela qu’il a su conduire une idée jusqu’a la pureté de son essence. Si l’individu n’est qu’individu, l’illogique est de vouloir faire sortir le collectif de l’individuel ; la logique, c’est l’élimination radicale de l’Etat comme force contraignante. Mais si l’on prend d’autre part le collectif comme tel, puisque son essence même est la négation de l’individuel, il devient contradictoire de le fabriquer avec des individus, et ce sont alors Comte et Durkheim qui deviennent les vrais philosophes. "L’homme n’est rien, c’est l’Humanité qui est tout." Ici encore, rien de plus cohérent, car dans un être collectif en tant que tel, l’individu comme tel ne saurait trouver place ; il se trouve donc éliminé, réduit, nié, d’avance et comme par définition. En tant qu’elle s’efforce de se réformer sur le modèle de ses doctrines, la société moderne est donc condamnée à osciller perpétuellement entre l’anarchisme et le collectivisme, ou à vivre empiriquement d’un compromis honteux, qui n’a pas de quoi se justifier. »

Etienne Gilson, Le réalisme méthodique

 

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L’espace et le silence pèsent d’un seul poids sur le cœur

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« A midi, sous un soleil assourdissant, la mer se soulève à peine, exténuée. Quand elle retombe, sur elle-même, elle fait siffler le silence.

(...)

Seuls aussi avec l'horizon. Les vagues viennent de l'Est invisible, une à une, patiemment ; elles arrivent jusqu'à nous et, patiemment, repartent vers l'Ouest inconnu, une à une. Long cheminement, jamais commencé, jamais achevé... La rivière et le fleuve passent, la mer passe et demeure. C'est ainsi qu'il faudrait aimer, fidèle et fugitif. J'épouse la mer.

(...)

A chaque vague, une promesse, toujours la même. Que dit la vague ? Si je devais mourir, entouré de montagnes froides, ignoré du monde, renié par les miens, à bout de forces enfin, la mer, au dernier moment, emplirait ma cellule, viendrait me soutenir au-dessus de moi-même et m’aider à mourir sans haine.

(...)

L’espace et le silence pèsent d’un seul poids sur le cœur. Un brusque amour, une grande œuvre, un acte décisif, une pensée qui transfigure, à certains moments donnent la même intolérable anxiété, doublée d’un attrait irrésistible. Délicieuse angoisse d’être, proximité exquise d’un danger dont nous ne connaissons pas le nom, vivre, alors, est-ce courir à notre perte ? A nouveau, sans répit, courons à notre perte.

J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. »

Albert Camus, Noces

 

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11/03/2016

La bonne foi

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« C'est une bien grande sottise de dire et de croire que "la mauvaise foi est l'âme des polémiques". C'est là un de ces dictons imbéciles que répètent de prétendus malins, et qui rappellent le "débarrassez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis". La première condition de la polémique, qu'il s'agisse de personnes ou d'idées, ou d'idées portées par des personnes, c'est la bonne foi. Si vous ne pensez pas fortement ce que vous écrivez, si ce n'est pas votre sincérité et votre réflexion qui parlent, vous n'ébranlez pas l'adversaire et vous perdez votre temps. Par ailleurs, vos lecteurs s'aperçoivent vite que vous escamotez la difficulté, ou que vous prêtez à l'adversaire un raisonnement qui n'est pas le sien. L'autorité d'un écrivain digne de ce nom est proportionnelle à sa bonne foi. »

Léon Daudet, Vers le roi 

 

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Excellent et atrabilaire, compatissant et féroce, railleur et quinteux

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« Huysmans était excellent et atrabilaire, compatissant et féroce, railleur et quinteux. Il ressemblait, avec son large front ridé, à un vieux vautour, désabusé et philosophe, perché sur l'huis de la misanthropie. Quand on lui demandait : "Que pensez-vous d'un tel ?" il répondait, le plus fréquemment, d'une voix lasse, en baissant ses yeux gris : "Ah ! quel déconcertant salaud ! ..." ou "quelle triste vomissure !", ou quelque chose d'approchant. Le contraste de cet accent feutré, mitonné, semi-poussiéreux, et de ces affirmations péjoratives, éfait d'un comique irrésistible.
Gourmet célèbre, chipoteur de petits plats, maudissant à bon droit la cuisine pour tous d'hôtel et de palace, l'auteur d' "En Route" et de "Là-Bas" lançait un regard de bourreau chinois aux mets que nous présentait le serveur et murmurait entre ses dents : "Voilà une étrange mixture !" Il en goûtait un peu, faisait la grimace, déposait sa fourchette, son couteau et riait pour lui seul, comme Bas-de-Cuir. Tout vin, selon lui, sentait "la vesse", ou "le crottin", comme tout fromage fleurait "le pied de pauvre" et toute sauce "la colle cadavérique" ou "l'encaustique à goût de sapin". Il abondait en définitions gastronomiques, d'une exactitude vireuse et parfois tragique, qui plongeaient dans la consternation les maîtres d'hôtel. Il me déclara un jour qu'il n'appréciait que le pot au feu, idéal, sucré à l'aide des seules carottes, et le poulet uniquement au beurre. Ceci est d'un véritable maître. Je l'approuvais d'autant plus que mon enfance a été bercée par les recommandations, concernant le poulet rôti, de mon grand-père Allard, fin connaisseur : "Pas de jus, au moins ! Rien que du beurre !" »

Léon Daudet, Vers le roi 

 

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10/03/2016

Coquille...

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« Personnellement, je m'accuse d'une certaine tendance à la routine. J'aime bien recommencer, le lendemain, ce que j'ai déjà fait la veille ou insister, le lendemain, sur ce que j'ai déjà exposé la veille. La répétition, en variant la forme, parbleu, est un procédé de polémique dont je me suis souvent bien trouvé ; vu que l'attention du lecteur est toujours plus fragile qu'on ne le suppose. Maurras en use aussi, à sa façon, qui est de varier les sujets, au cours d'un même article, et de servir, chaque matin, en plusieurs paragraphes, un menu politique presque complet. Bainville, au contraire, déclare que son idéal serait de modifier complètement la physionomie et l'allure du journal d'un jour sur l'autre, quant aux dehors, bien entendu.

(...)

Maurras revoit plusieurs fois ses épreuves. En mettant bout à bout ses corrections, on obtient ce qu'il appelle "le toenia" , un ruban de plusieurs mètres d'imprimé. Je ne change rien à mon texte, trop heureux de n'avoir plus à y penser. Ceci compense cela et prouve que la nature et la providence nous avaient destinés là-dessus à collaborer. Mon écriture est presque aussi peu lisible, ou difficilement lisible que la sienne, ce qui fait que notre vieil ami et collaborateur Bartoli a bien du mal à nous corriger. J'ai un certain goût pour les coquilles, toujours pittoresques. Une des plus belles, demeurée célèbre chez nous, est celle qui fit insérer, dans un article de Maurras, bien en vue et en italiques, comme une citation latine importante, ces deux mots mystérieux : "Nacus compum". Maurras avait écrit : "Chacun comprend" ! »

Léon Daudet, Vers le roi 

 

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L’abîme qui les séparait du reste du monde les unissait

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« Plus encore que leur communauté d’âme, l’abîme qui les séparait du reste du monde les unissait. Tous deux avaient la même aversion pour tout ce que l’homme contemporain a de fatalement typique, pour son enthousiasme de commande, pour son emphase criarde et pour cette mortelle absence d’envolée que répandent avec tant de zèle les innombrables travailleurs des sciences et des arts afin que le génie continue de rester une grande rareté. »

Boris Pasternak, Le docteur Jivago

 

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09/03/2016

L'aiguillon de l'énergie sexuelle

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« Le voyage dissipe le trop-plein énergétique. Le mouvement est la soupape de la fièvre sexuelle. Si le corps brûle trop, il suffit de rajouter à l'étape quelques kilomètres pour l'éteindre. Les nomades, comme les "wanderers", vivent dans un parfait apaisement intérieur. Non pas que la nature "désélectrise" leur moelle, mais parce qu'un bel usage du monde permet de dépenser avec juste mesure le trop-plein vital sur le sable des pistes. Lorsque je chemine par les travées du monde, je me sens comme ce voyageur de Knut Hamsun, qui murmure sous l'étoile d'automne : "Je n'ai pas lu les journaux et je vis tout de même, je vais bien, je fais de grands progrès en calme intérieur, je chante, je me pavane, je vais tête nue, contemplant le ciel, le soir."
Mais la plongée soudaine dans les villes réveille les mauvaises fièvres. En milieu urbain, plus moyen de les étouffer par l'effort. Le voyageur retombe sous l'aiguillon de l'énergie sexuelle sitôt qu'il gagne les faubourgs. En ville, tout s'étiole, sauf les pulsions. »

Sylvain Tesson, Eloge de l'énergie vagabonde

 

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08/03/2016

Tatouage-témoin

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« A chaque yourte, un arrêt. S'arrêter, libérer les sangles des chevaux, les laisser pâturer, saluer les hôtes, s'asseoir à la place d'honneur, raconter d'où l'on vient, expliquer où l'on va, écouter la chronique des détresses et des joies, entendre "la rumeur des steppes" (René Cagnat) : déroulement habituel d'une halte rituelle dans un campement nomade.

Un jour, nous sommes assis tous les trois, dos contre le coffre de bois où les femmes entreposent leurs précieux ustensiles. Le khumus coule à flot. Par la porte de la yourte, nous surveillons nos chevaux qui cherchent leur pitance plus loin sur la prairie (l'herbe est toujours rase et rare autour des campements : beaucoup foulée, déjà broutée). Notre hôte, Chingiz, partage le pain en récitant une sourate de bénédiction. Sur sa main : un tatouage bleu. Nous lui demandons de relever sa manche et lisons, imprimé en cyrillique dans les pores de la peau : Allemagne 1944. Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons un vieillard arborant au poignet un petit souvenir de l'Allemagne, de Berlin, ou de Pologne. Ces Mongols bridés, cavaliers nomades, enfants des steppes, se battirent en première ligne sous le drapeau rouge et sur le front de l'Est. Leurs faces plates, leurs hurlements de loups, trouant les brumes et les ombres des petits matins polonais, parvenaient seuls à effrayer les Waffen-SS de dix-huit ans qui croyaient entendre déferler, par les bourbiers de Poméranie, les avant-gardes rugissantes des nouveaux Attilas. Tatouage-témoin, petites médailles de Staline-le-bien-aimé, croix de vétéran : ce sont les seuls signes qui, dans ces yourtes hors du temps, rappellent que Kazakhs et Kirghizes ont eux aussi traversés le XXè siècle. »

Sylvain Tesson et Priscilla Telmon, La chevauchée des steppes -- 3000 kilomètres à cheval à travers l'Asie Centrale


Priscilla Telmon

 


Sylvain Tesson

 

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Toute faute lavée dans le sang peut alors être effacée, oubliée

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« "C’est un des grands avantage du duel d’effacer toute rancune entre les combattants et de soutirer, par une petite blessure, de son venin à la vie sociale, si facilement empoisonnée". L. Daudet.

Léon a le sang chaud. Quand quelque chose lui déplait, quand il a le sentiment qu’on s’est moqué de lui ou qu’on porte atteinte à son honneur, à sa considération, à celle des siens, il envoie ses témoins, et provoque en duel.

Exceptionnellement nombreux sont les duels auxquels il a pris part. Il aime cela, il aime cette poussée d’adrénaline qui précède l’affrontement, et il considère que toute faute lavée dans le sang peut alors être effacée, oubliée. Mais pas avant.

Le 31 mars 1896, en lisant le quotidien (pourtant) conservateur "L’écho de Paris", Léon a la mauvaise surprise de découvrir à la "une" un dessin le représentant en train de lécher les bottes du duc d’Orléans. La légende du dessin précise : "sous l’œil des Morticoles". Elle fait allusion à un chapitre du livre de Daudet, paru deux ans auparavant où l’on voit des étudiants en médecine, contraints, en quelque sorte, de lécher les pieds des mandarins de la Faculté. A cette époque, Léon est loin d’être converti au royalisme. Son père, ce républicain inattaquable, est encore de ce monde. Le directeur de L’écho de Paris, Henry Simond, est l’un de ses amis. Quand à Steinlein, c’est un talentueux caricaturiste de presse qui ne ferait pas de mal à une mouche. Peu importe. Léon leur envoie à tous deux ses témoins : Georges Hugo et Maurice Barrès.
Steinlein et Simond refusant le duel, Léon surgit au journal et, devant tous les employés, gifle à tour de bras le malheureux Simond. Il fallut une douzaine de personnes pour évacuer le fougueux jeune homme mais le duel n’eut pas lieu.

Son premier duel se déroule au parc des Princes en 1902. Léon Daudet affronte un journaliste d’extrême gauche, Alfred Gérault-Richard. Les deux hommes ont eu des mots à propos de Jean Jaurès. Il y a trois assauts. Au second assaut, Daudet a l’impression qu’il a touché son adversaire à l’aisselle. Mais le combat continue. A la troisième reprise, il est blessé à son tour, sans gravité. En fait, Gérault-Richard avait bien été touché lors de la seconde reprise, mais avait fait comme s’il n’en était rien, poursuivant le duel.

Deux ans plus tard, Léon affronte un sénateur nommé Delpech. Il l’avait assassiné dans un article intitulé "Un caïman dans la coulisse". Delpech lui envoie ses témoins. Lors de l’affrontement, Léon est touché : "une simple piqûre en haut du bras, qui n’empêche ni de courir ni d’écrire ».

En 1910, le duc d’Orléans, dans une entrevue au "Gaulois", recueillie par le journaliste Gaston de Maizière, désavoue certaines polémiques jugées excessives de l’Action française. Un peu plus tard, le duc d’Orléans expliquera que ses propos ont été mal rapportés. Du coup, Léon provoque en duel le journaliste du "Gaulois". La rencontre a lieu en juin. Léon est légèrement blessé au poignet. La même année il se bat avec André Legrand et il est à nouveau blessé.

En 1911, à l’occasion de chahuts des Camelots du Roi visant une pièce de Bernstein, Léon affronte le romancier Nadaud, qui se substitue à Bernstein. Le duel est bref : "Nadaud est très grand ; il tendait le bras et je le piquai à l’avant-bras". Dans la foulée, Léon livre un second duel avec Georges Clarétie, le fils de Jules, qui est un ami de Bernstein. "Je dus faire poum poum avec des pistolets, puis m’aligner à l’épée". En fait Léon touche Clarétie à la poitrine et le combat est arrêté.

Enfin le 21 juillet de la même année, c’est avec Bernstein lui-même que Léon se bat. Il est touché au front et au biceps, tandis que son adversaire est blessé à l’avant-bras.

Le 23 novembre 1911, Léon se bat avec Henri Chervet. Il est blessé au coude. Au tout début de l’année 1912, il affronte Pierre Mortier, qu’il blesse légèrement. Le dernier duel de l’avant-guerre l’oppose, en 1914, à Paul Hervieu, un sous écrivain plus ou moins pacifiste. "Sa servilité croissante me dégoûtait. Je lui dis en termes crus". Il s’ensuivit donc un échange de quatre balles au parc des Princes. Francois Broche note que cette attaque visait un écrivain "inoffensif", modèle de platitude académique. L’adversaire n’était pas à la hauteur de Daudet. Mais Daudet, à 47 ans ne donnait aucun signe d’assagissement.

"Je souhaite non qu’on se réconcilie, ce qui serait fade, mais qu’après de solides et brillantes batailles, on ait des pauses de conciliation où l’on boive ensemble, dans la poussière et dans la fumée, le vin de la griserie prochaine." L. Daudet. »

Francis Bergeron, Léon Daudet. Qui suis-je ?

 

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07/03/2016

On n'innove rien que dans le fil de la tradition

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« Que prétendaient en 1914, à la veille de la guerre, les journaux républicains ?

— Que la démocratie, c'est la paix. Pourquoi cela ? Parce que les peuples des autres pays (et notamment le peuple allemand), naissant à la vie consciente, se tournent naturellement vers le pays de la Grande Révolution et des Droits de l'Homme et refuseraient, le cas échéant, de le combattre.

— Que le monde va à la démocratie, que la monarchie est un régime aboli et dont les peuples se détournent avec horreur. Quand les peuples seront les maîtres de leurs destinées, toute hypothèse de guerre sera exclue.

— Que la démocratie, c'est le progrès indéfini, c'est la liberté totale, c'est le paradis entrevu, puis conquis.

Que prétendions-nous dans le même temps ?

— Que la démocratie, en développant dans un peuple les germes de l'antimilitarisme, expose ce peuple à la guerre plus que tout autre régime. Ses voisins en concluent, en effet, qu'il est mûr pour la défaite et l'asservissement, que la solidarité prolétarienne internationale est une blague, ou, pour parler poliment, un mythe.

— Que le monde va au nationalisme, au resserrement des nationalités et donc à la doctrine du chef héréditaire. Il y avait plus de républiques en Europe (remarque de Bainville) au XVIIe siècle que maintenant.

— Que la théorie du progrès indéfini est un trompe-l'oeil dangereux. Elle amène des hommes d'Etat à innover dans des domaines où l'expérience a fait ses preuves et sans tenir compte de la formule immortelle : "Nihil innovatur nisi quod traditum est". Traduction libre : on n'innove rien que dans le fil de la tradition.

De même que les causes politiques sont immuables, par lesquelles on diminue autant que possible les chances de guerre pour un peuple, de même, la guerre une fois déclarée et la victoire obtenue, il est des règles traditionnelles pour cueillir le fruit de cette victoire. La monarchie observe ces règles. La démocratie prétend s'y soustraire et, ce faisant, détruit le bénéfice de la victoire. Par elle, la paix devient un armistice. Nous avons vu, par le traité de Versailles, qui devait être une des grandes nouveautés de l'histoire et qui en est le pire scandale, à quoi aboutissait la collaboration de trois démocrates, Wilson, Clemenceau, Lloyd George, imbus des principes que l'Action Française a toujours combattus. Ici encore la preuve par neuf est faite de la justesse et de la solidité de nos doctrines. C'est qu'elles reposent sur la réalité et l'expérience, au lieu que les thèmes démocratiques ne sont que des lubies, transmises il est vrai d'âge en âge par des esprits d'une forme particulière, captés par les grands mots et fermés au réel. J'ai baptisé jadis ces esprits de "primaires", quel que soit le degré de leur instruction et de leur culture, parce qu'ils s'en tiennent aux raisonnements que l'on tient à l'école primaire laïque, sans vouloir admettre les leçons de l'histoire, ni la complexité des choses d'ici-bas. Quiconque croit que le monde commence à lui, ou a commencé en 1789, est un primaire. En revanche, beaucoup d'hommes de petite instruction, mais de bon sens naturel et qui ont observé la vie, tels la plupart de nos paysans français, sont tout le contraire de primaires. Leurs dictons et proverbes, d'une si haute sagesse, en sont la preuve. »

Léon Daudet, Vers le roi 

 

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Les anticléricaux croyaient avoir "éteint les étoiles"

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« Peu de mois avant la guerre, Maxime étant à l'Ecole des Beaux-Arts, quelques élèves de cette école eurent l'idée imbécile, sacrilège (et soufflée sans doute par quelque fonctionnaire républicain) de peindre et de promener dans la rue un panneau demi- obscène, injurieux pour la mémoire de Jeanne d'Arc. Suivi de son frère Serge — depuis tué à la guerre — Maxime, avec cette spontanéité qui accompagne chez lui une réflexion très aiguë, se jeta sur le cortège, éventra la sale panneau à coups de canne. Précipité sur le sol, il eut le nez à moitié cassé à coups de talons et demeura huit jours ne respirant plus que par la bouche. Par-dessus le marché, il fut traduit en police correctionnelle, et il s'en fallut de peu qu'on ne le renvoyât de l'Ecole. Nous allâmes, à cette occasion, Vaugeois, Pujo et moi, adresser quelques courtoises mais fermes remontrances — vu son grand âge — à Léon Bonnat, directeur de l'Ecole, lequel nous reçut, avec quelque embarras, dans son grand salon du quai Malaquais. Je raconte cet épisode, pour montrer où les choses en étaient, à la veille de la formidable épreuve. Il n'y a rien, ici-bas, depuis le Sacrifice de la Passion, de plus beau, de plus pur, de plus miraculeux que l'histoire de Jeanne d'Arc, qui semble une suite des Evangiles, où le Divin palpite dans l'Humain ? Cette histoire est une éternelle incitation pour le dévouement sublime à la Race, un principe de salut, une étoile au dessus de la Patrie. Eh bien, en 1909, 1910, 1911,1912, I913, le mot d'ordre officiel était, non seulement de la mettre sous le boisseau, cette histoire incomparable, mais de la salir et de l'insulter.

Au moment où j'écris, la République, cédant à l'opinion, a dû instituer une fête de Jeanne d'Arc, récemment canonisée par l'Eglise. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les Camelots du Roi qui ont imposé cette fête, en imposant le cortège traditionnel et en l'organisant sous une grêle de batailles et de jours de prison.

(...)

Aujourd'hui que la fête de Jeanne d'Arc est devenue une cérémonie officielle, on a du mal à se représenter l'incroyable effort que durent fournir Pujo et ses troupes royalistes, pour imposer au gouvernement de la République le culte de la Sainte de la Patrie. Il n'est pas douteux que la bonne Lorraine, à la veille de la guerre, ait continué d'agir par les Camelots du Roi, et d'animer d'un véritable enthousiasme cette génération en partie sacrifiée. Les anticléricaux n'en revenaient pas ; ils croyaient, lamentables crétins, avoir, comme ils disaient, "éteint les étoiles", ou encore "fait cesser la vieille chanson qui berçait la misère humaine" ; et voilà que toute l'élite de la jeunesse accourait aux statues de l'héroïne, les couvrait de fleurs, l'invoquait, la remerciait, la célébrait, comme elle n'avait encore jamais été célébrée. »

Léon Daudet, Vers le roi 

 

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