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06/05/2014

C’est par méchanceté que je ne me soigne pas

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« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j’ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. C’est par méchanceté que je ne me soigne pas. Évidemment, je ne saurais vous expliquer à qui je fais une crasse quand j’obéis à ma méchanceté de cette façon-là ; je sais parfaitement que ce ne sont pas les docteurs que j’emmerde en refusant de me soigner ; je suis le mieux placé pour savoir que ça ne peut faire de tort qu’à moi seul et à personne d’autre. Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c’est par méchanceté. J’ai mal au foie. Tant mieux, qu’il me fasse encore mal !
Il y a longtemps que je vis comme ça - dans les vingt ans. Maintenant j’en ai quarante. »

Fiodor Dostoïevski, Les Carnets du Sous-Sol

 

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05/05/2014

Je participai à la tra­gédie de tout être

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« Selon ma définition de la tragédie, le pathos  tragique naît lorsqu'une sen­sibilité parfaitement moyenne assume pour un temps une noblesse privilégiée qui tient les autres à distance, et non pas quand un type particulier de sensibilité émet des prétentions particulières (...). Pour que, parfois, un individu touche au divin, il faut dans des conditions normales, qu'il ne soit lui-même ni divin ni rien qui en approche. C'est seulement lorsque, à mon tour, je vis le ciel bleu, étrange et divin, uniquement perçu par ce type d'individu, qu'enfin j'eus confiance en l'universalité de ma propre sensibilité, que je pus étancher ma soif et que fut dissipée ma foi aveugle et maladive dans les mots. À cet instant, je participai à la tra­gédie de tout être. »

Yukio Mishima, Le Soleil et l’acier

 

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Plonger un couteau au plus profond de la pomme afin de la fendre en deux

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« Assurément, pour le cœur, la seule façon d’être certain de l’existence, c’est d’exister et de voir à la fois. Il n’est qu’une méthode pour résoudre cette contradiction. C’est de plonger un couteau au plus profond de la pomme afin de la fendre en deux, exposant ainsi le cœur à la lumière, c’est-à-dire à la même lumière que la peau superficielle. »

« C’est à ce moment précis que le couteau vient trancher la chair de la pomme - ou plutôt, le corps. Le sang s’écoule, l’existence est détruite et les sens anéantis accréditent pour la première fois l’existence conçue comme un tout, comblant l’espace logique entre voir et exister... C’est cela, la mort. »

Yukio Mishima, Le Soleil et l’acier

 

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Devenait possible la mort en beauté

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« ... à mesure que le soleil et l’acier m’enseignaient progressivement le secret de la poursuite des mots avec le corps (et non pas seulement la poursuite du corps avec les mots), les deux pôles qui étaient en moi commencèrent à maintenir un équilibre [...]. Enfermer dans le moi une double polarité et admettre heurt et contradiction, ce fut ainsi que je mêlai "art et action". »

« Pour moi, l’idée du temps recouvrable signifiait que devenait possible la mort en beauté qui, naguère, m’avait échappée. Qui plus est, au cours des dix années passées, j’avais appris la force, j’avais appris la souffrance, le combat et la conquête de soi ; j’avais appris le courage de les accepter tous dans la joie. »

Yukio Mishima, Le Soleil et l’acier

 

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Une étape ou le symptôme d’une crise

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« Mais la Machinerie est-elle une étape ou le symptôme d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’homme, au bénéfice de ses appétits ? Voilà une question que personne n’aime encore à se poser. »

« Ceux qui voient dans la civilisation des Machines une étape normale de l’Humanité en marche vers son inéluctable destin devraient tout de même réfléchir au caractère suspect d’une civilisation qui semble bien n’avoir été sérieusement prévue ni désirée, qui s’est développée avec une rapidité si effrayante qu’elle fait moins penser à la croissance d’un être vivant qu’à l’évolution d’un cancer. »

Georges Bernanos, La France contre les robots

 

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Machine...

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« La seule Machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la Machine à dégoûter l’homme des Machines, c’est-à-dire d’une vie tout entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit. »

Georges Bernanos, La France contre les robots

 

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04/05/2014

Le temps précieux qu’il faut passer tout entier au grand air, devant les vagues

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« Ma grand’mère avait pour principe qu’en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu’on ne va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu’on a tout le temps pour cela à Paris, qu’ils vous feraient perdre en politesses, en banalités, le temps précieux qu’il faut passer tout entier au grand air, devant les vagues ; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion était partagée par tout le monde et qu’elle autorisait entre de vieux amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction d’un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se contenta de détourner les yeux et eut l’air de ne pas voir Mme de Villeparisis qui, comprenant que ma grand’mère ne tenait pas à faire de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s’éloigna, et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru s’approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s’être arrêté. »

Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs

 

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L’irréductible

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« Dans un monde où l’armée dispose des moyens de tout réduire,
il est temps de mettre en œuvre un enseignement de l’irréductible.

Le reste est anachronique. »

Georges Bataille, Correspondance

 

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Le dégoût de vivre

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« Vraiment, quand j'y songe, la littérature n'a qu'une raison d'être, sauver celui qui la fait du dégoût de vivre ! »

Joris-Karl Huysmans, Là-bas

 

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Ecrire un roman concentré en quelques phrases

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« Bien souvent, des Esseintes avait médité sur cet inquiétant problème, écrire un roman concentré en quelques phrases qui contiendraient le suc cohobé des centaines de pages toujours employées à établir le milieu, à dessiner les caractères, à entasser à l’appui les observations et les menus faits. Alors les mots choisis seraient tellement impermutables qu’il suppléeraient à tous les autres ; l’adjectif posé d’une si ingénieuse et d’une si définitive façon qu’ils ne pourrait être légalement dépossédé de sa place, ouvrirait pendant des semaines entières, sur son sens, tout à la fois précis et multiple, constaterait le présent, reconstruirait le passé, devinerait l’avenir d’âmes des personnages, révélés par les lueurs de cette épithète unique. »

« A quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement dans une chaise ? »

Joris-Karl Huysmans, A rebours

 

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L'Artifice

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« Comme il le disait, la nature a fait son temps ; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l’attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confinée dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de montagnes et de mers !
[...] A n’en pas douter, cette sempiternelle radoteuse a maintenant usé la débonnaire admiration des vrais artistes, et le moment est venu où il s’agit de la remplacer, autant que faire se pourra, par l’artifice. »

Joris-Karl Huysmans, A rebours

 

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Virilité...

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« C’est cette idée de virilité – notion exclusivement féminine – qu’il faudrait autopsier. Donc, la virilité se mesure à la puissance sexuelle, et la puissance sexuelle consiste simplement à différer aussi longtemps que possible l’acte sexuel. Elle est affaire d’abnégation. Ce terme de puissance doit donc s’entendre dans son sens aristotélicien, comme le contraire de l’acte. Puissance sexuelle est tout l’inverse et comme la négation d’acte sexuel. Elle est l’acte promis, jamais tenu, indéfiniment enveloppé, retenu, suspendu. La femme est puissance, l’homme est acte. Et donc l’homme est naturellement impuissant, naturellement désaccordé aux lentes et végétatives maturations féminines. »

Michel Tournier, Le Roi des aulnes

 

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03/05/2014

Il y a eu sur le globe un petit coin de terre qui s'appelait la Grèce

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« Prétendre se passer de l'étude des antiques et des classiques, ou c'est folie, ou c'est paresse. Oui, l'art anti-classique, si tant est que ce soit un art, n'est qu'un art de paresseux. C'est la doctrine de ceux qui veulent produire sans avoir travaillé, savoir sans avoir appris; c'est un art sans foi comme sans discipline, s'aventurant privé de lumière dans les ténèbres, et demandant au seul hasard de le conduire là où l'on ne peut avancer qu'à force de courage, d'expérience et de réflexion.

Il faut copier la nature toujours et apprendre à la bien voir. C'est pour cela qu'il est nécessaire d'étudier les antiques et les maîtres, non pour les imiter, mais, encore une fois, pour apprendre à voir.

Croyez-vous que je vous envoie au Louvre pour y trouver ce qu'on est convenu d'appeler « le beau idéal », quelque chose d'autre que ce qui est dans la nature? Ce sont de pareilles sottises qui, aux mauvaises époques, ont amené la décadence de l'art. Je vous envoie là parce que vous .apprendrez des antiques à voir la nature; parce qu'ils sont eux-mêmes la nature : aussi il faut vivre d'eux, il faut en manger. De même pour les peintures des grands siècles. Croyez-vous qu'en vous ordonnant de les copier, je veuille faire de vous des copistes? Non, je veux que vous preniez le suc de la plante.

Adressez-vous donc aux maîtres, parlez-leur ; ils vous répondront, car ils sont encore vivants. Ce sont eux qui vous instruiront, moi je ne suis que leur répétiteur.

Celui qui ne voudra mettre à contribution aucun autre esprit que le sien même se trouvera bientôt réduit à la plus misérable de toutes les imitations, c'est-à-dire à celle de ses propres ouvrages.

Il n'y a point de scrupule à copier les anciens. Leurs productions sont un trésor commun où chacun peut prendre ce qui lui plaît. Elles nous deviennent propres, quand nous savons nous en servir : Raphaël, en imitant sans cesse, fut toujours lui-même.

Qu'on ne me parle plus de cette maxime absurde: "Il faut du nouveau, il faut suivre son siècle ; tout change, tout est changé". Sophismes que tout cela ! Est-ce que la nature change, est-ce que la lumière et l'air changent, est-ce que les passions du cœur humain ont changé depuis Homère ? Il faut suivre son siècle : mais si mon siècle a tort ? Parce que mon voisin fait le mal, je suis donc tenu de le faire aussi ? Parce que la vertu, aussi bien que la beauté, peut être méconnue par vous, il faut que je la méconnaisse à mon tour, il faut que je vous imite ?

Il y a eu sur le globe un petit coin de terre qui s'appelait la Grèce, où, sous le plus beau ciel, chez des habitants doués d'une organisation intellectuelle unique, les lettres et les beaux-arts ont répandu sur les choses de la nature comme une seconde lumière pour tous les peuples et pour toutes les générations à venir. Homère a le premier débrouillé, par la poésie, les beautés naturelles, comme Dieu a organisé la vie en la démêlant du chaos. Il a pour jamais instruit le genre humain, il a mis le beau en préceptes et en exemples immortels. Tous les grands hommes de la Grèce, poètes, tragiques, historiens, artistes de tous les genres, peintres, sculpteurs, architectes, tous sont nés de lui: et, tant que la civilisation grecque a duré, tant que Rome, après elle, a régné sur le monde, on a continué de mettre en pratique les mêmes principes une fois trouvés. Plus tard, aux grandes époques modernes, les hommes de génie ont refait ce qu'on avait fait avant eux. Homère et Phidias, Raphaël et Poussin, Glück et Mozart ont dit en réalité les mêmes choses.

Erreur donc, erreur que de croire qu'il n'y a de santé pour l'art que dans l'indépendance absolue; que les dispositions naturelles courent le risque d'être étouffées par la discipline des anciens ; que les doctrines classiques gênent ou arrêtent l'essor de l'intelligence. Elles en favorisent au contraire le développement, elles en rassurent les forces, et en fécondent les aspirations ; elles sont une aide et non une entrave. D'ailleurs il- n'y a pas deux arts, il n'y en a qu'un : c'est celui qui est fondé sur l'imitation de la nature, de la beauté immuable, infaillible, éternelle. Qu'est-ce que vous voulez dire, qu'est-ce que vous venez me prêcher avec vos plaidoyers en faveur du «neuf » ? En dehors de la nature il n'y a pas de neuf, il n'y a que du baroque ; en dehors de l'art tel que l'ont compris et pratiqué les anciens, il n'y a, il ne peut y avoir que caprice et divagation. Croyons ce qu'ils ont cru, c'est à dire la vérité, la vérité qui est de tous les temps. Traduisons-la autrement qu'eux, si nous pouvons, dans l'expression, mais sachons comme eux la reconnaître, l'honorer, l'adorer en esprit et en principe, et laissons crier ceux qui nous jettent comme une insulte la qualification "d'arriérés".

Ils veulent de la nouveauté! Ils veulent, comme ils disent, le progrès dans la variété, et pour nous démentir, nous qui recommandons la stricte imitation de l'antique et des maîtres, ils nous opposent la marche des sciences dans notre siècle. Mais les conditions de celles-ci sont tout autres que les conditions de l'art. Le domaine des sciences s'agrandit par l'effet du temps; les découvertes qui s'y font sont dues à l'observation plus patiente de certains phénomènes, au perfectionnement de certains instruments, quelquefois même au hasard. Qu'est-ce que le hasard peut nous révéler dans le domaine de l'imitation des formes? Est-ce qu'une partie du dessin reste à découvrir? Est-ce que, à force de patience ou avec de meilleures lunettes; nous apercevrons dans la nature des contours nouveaux, une nouvelle couleur, un nouveau modelé ? Il n'y a rien d'essentiel à trouver dans l'art après Phidias, et après Raphaël ; mais il y a toujours à faire, même après eux, pour maintenir le culte du vrai et pour perpétuer là tradition du beau. »

Jean-Auguste-Dominique Ingres, cité par Henri Delaborde dans son livre Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrine

 

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Une énergie surabondante

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« Le principe de l’épée semblait consister en une alliance de la mort, non point avec le pessimisme mais avec une énergie surabondante, fleur de la perfection physique, et avec la volonté de combattre. »

« Comme il m’était apparu clairement que le corps lui-même - ostensiblement prisonnier du temps d’instant en instant dans sa croissance et son déclin - pouvait être recouvré, il n’était donc pas curieux que me vînt l’idée que le temps lui-même était recouvrable. »

« La solennité, la dignité du corps naissent uniquement de l’élément de mort qui s’y dissimule. »

« Un lent travail de création du muscle, par lequel la force crée la forme et la forme la force (...) comment la forme belle et adaptée l’emportait sur une forme laide et imprécise. »

Yukio Mishima, Le Soleil et l’acier

 

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02/05/2014

Les yeux d’une aveugle qui tâtonnerait dans le paradis...

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« Il y avait surtout les yeux, des yeux immenses, illimités, dont personne n’avait jamais pu faire le tour. Bleus, sans doute, comme il convenait, mais d’un bleu occulte, extra-terrestre, que la convoitise, au télescope d’écailles, avait absurdement réputés gris clair. Or, c’était toute une palette de ciels inconnus, même en Occident, et jusque sous les pattes glacées de l’Ourse polaire où, du moins, ne sévit pas l’ignoble intensité d’azur perruquier des ciels d’Orient.
Suivant les divers états de son âme, les yeux de l’incroyable fille, partant, quelquefois, d’une sorte de bleu consterné d’iris lactescent, éclataient, une minute, du cobalt pur des illusions généreuses, s’injectaient passionnément d’écarlate, de rouge de cuivre, de points d’or, passaient ensuite au réséda de l’espérance, pour s’atténuer aussitôt dans une résignation de gris lavande, et s’éteindre enfin, tout de bon, dans l’ardoise de la sécurité.
Mais le plus touchant, c’était, aux heures de l’extase sans frémissement, de l’inagitation absolue familière aux contemplatifs, un crépuscule de lune diamanté de pleurs, inexprimable et divin, qui se levait tout à coup, au fond de ces yeux étrangers, et dont nulle chimie de peinturier n’eût été capable de fixer la plus lointaine impression. Un double gouffre pâle et translucide, une insurrection de clartés dans les profondeurs par-dessous les ondes, moirées d’oubli, d’un recueillement inaccessible !…
Un aliéniste, un profanateur de sépultures, une brute humaine quelconque qui, prenant de force à deux mains la tête de Véronique, en de certains instants, aurait ainsi voulu la contraindre à le regarder, eût été stupéfait, jusqu’à l’effroi, de l’inattention infinie de ce paysage simultané de ciel et de mer qu’il aurait découvert en place de regard, et il en eût emporté l’obsession dans son âme épaisse. — Ce sont, disait Marchenoir, les yeux d’une aveugle qui tâtonnerait dans le paradis...
Il avait fallu ces yeux inouïs, faits comme des lacs, et qui paraissaient s’agrandir chaque jour, pour excuser l’absence paradoxale, à peu près complète, du front, admirablement évasé du côté des tempes, mais inondé, presque jusqu’aux sourcils, par le débordement de la chevelure. Autrefois, du temps de la Ventouse, cette toison sublime, qui aurait pu, semblait-il, défrayer cinquante couchers de soleil, surplombait immédiatement les yeux, de sa lourde masse, et c’était à rendre fou furieux de voir le conflit de ces éléments. Un incendie sur le Pacifique !... »

Léon Bloy, Le désespéré

 

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