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19/03/2014

Une délicatesse d’épiderme et une distinction d’accent

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« Lui et ses trois sœurs étaient fort jeunes quand leur père mourut, laissant à leur mère une abondante fortune, une véritable fortune de négociant anglais. Le luxe, le bien-être, la vie large et magnifique sont des conditions très-favorables au développement de la sensibilité naturelle de l’enfant. "N’ayant pas d’autres camarades que trois innocentes petites sœurs, dormant même toujours avec elles, enfermé dans un beau et silencieux jardin, loin de tous les spectacles de la pauvreté, de l’oppression et de l’injustice, je ne pouvais pas, dit-il, soupçonner la véritable complexion de ce monde." Plus d’une fois il a remercié la Providence pour ce privilége incomparable, non-seulement d’avoir été élevé à la campagne et dans la solitude, "mais encore d’avoir eu ses premiers sentiments modelés par les plus douces des sœurs, et non par d’horribles frères toujours prêts aux coups de poing, horrid pugilistic brothers." En effet, les hommes qui ont été élevés par les femmes et parmi les femmes ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes, en supposant même l’égalité dans le tempérament ou dans les facultés spirituelles. Le bercement des nourrices, les câlineries maternelles, les chatteries des sœurs, surtout des sœurs aînées, espèce de mères diminutives, transforment, pour ainsi dire, en la pétrissant, la pâte masculine. L’homme qui, dès le commencement, a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la femme, dans l’odeur de ses mains, de son sein, de ses genoux, de sa chevelure, de ses vêtements souples et flottants,

Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus,

y a contracté une délicatesse d’épiderme et une distinction d’accent, une espèce d’androgynéité, sans lesquelles le génie le plus âpre et le plus viril reste, relativement à la perfection dans l’art, un être incomplet. Enfin, je veux dire que le goût précoce du monde féminin, mundi muliebris, de tout cet appareil ondoyant, scintillant et parfumé, fait les génies supérieurs ; et je suis convaincu que ma très-intelligente lectrice absout la forme presque sensuelle de mes expressions, comme elle approuve et comprend la pureté de ma pensée. »

Charles Baudelaire, Un Mangeur d'Opium in Les paradis Artificiels

 

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Une poignée de bourgeois jacassant et gesticulant à l’avant-scène

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« Je ne crois pas que la monarchie eût laissé se déformer si gravement l’honnête visage de mon pays. Nous avons eu des rois égoïstes, ambitieux, frivoles, quelques-uns méchants, je doute qu’une famille de princes français eût manqué de sens national au point de permettre qu’une poignée de bourgeois ou de petits bourgeois, d’hommes d’affaires ou d’intellectuels, jacassant et gesticulant à l’avant-scène, prétendissent tenir le rôle de la France. »

Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune

 

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L'Envie a grandi comme les chiens de la lice

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« Python énorme d’un temps qu’il dévore, et qui, malheureusement, hélas ! pour le tuer n’a plus de dieu, l’Envie, qui n’existait que dans quelques âmes comme la vipère dans son trou, est devenue le vice universel. Ce n’est pas -comme elle le dit - la fille de l’Orgueil parce qu’elle en est sortie. Elle n’en est sortie que parce qu’elle est son excrément. Mais venue d’en bas, elle a, grâce à nos moeurs modernes, exaltatrices de toutes nos vanités, contracté l’intensité d’un fanatisme dans nos âmes appauvries de tout, mais puissantes encore par là -scélératement puissantes !

Principe des révolutions dernières de notre histoire, l’Envie a pris des proportions tellement incommensurables qu’on peut la comprimer… peut-être, mais l’étouffer, impossible ! Elle a grandi comme les chiens de la lice. Elle est devenue menaçante et plus que menaçante, puisqu’elle a commencé de mordre…Elle tuera les nobles et les riches, elle tuera les beaux, elle tuera les heureux, elle tuera les spirituels, elle tuera enfin tout ce qui a une supériorité quelconque dans la vie ! Elle a dit un jour, par la plume de Proudhon, qu’un savetier est plus qu’Homère, et par la bouche d’un communard, incendiaire de Paris, à qui moi-même je l’ai entendu dire : "Que l’incendie du Louvre n’était qu’un coup manqué, mais qu’on recommencerait", parce que la gloire des faiseurs de chefs-d’oeuvre, comme Raphaël et Michel-Ange, n’avait pas le droit d’exister dans la société égalitaire que ces fanatiques de l’Envie promettent à l’avenir !»

Jules Barbey d’Aurevilly, Dernières Polémiques

 

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18/03/2014

Si on ne me demande rien, et si je suis laissé à la spontanéité de mon intuition, rien n’obscurcit l’évidence

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« Si on ne me demande rien, et si je suis laissé à la spontanéité de mon intuition, rien n’obscurcit l’évidence  de la temporalité mais si on m’interroge sur la nature du temps, je me trouble et cesse de savoir, tout devient ambigu. Le violoniste Robert Soetens m’a raconté ceci ; c’est surtout dans sa jeunesse et quand il était parfaitement inconscient de son génie, que Menuhin a été un violoniste génial son jeu est devenu plus laborieux à partir du moment où, à force d’entendre parler de son génie, il s’est demandé lui-même comment il faisait. Quand on interroge un pianiste virtuose sur la façon dont il joue les Etudes transcendantes de Liszt ou de Liapounov, sesdoigts bafouillent, dérapent et il fait une fausse note. Mais quand on ne lui demande rien, il s’assied au piano et joue les Etudes aussi naturellement que les petites filles jouent leur sonatine de Diabelli. Quand on demande à l’acrobate comment il fait pour tenir sur un pied à la pointe de la flèche de Notre- Dame, il a le vertige, perd l’équilibre et s’écrase au sol. Tout cela est vrai du temps a fortiori c’est la conscience du temps qui produit les troubles du temps. De loin, le temps retrouve son évidence. Quand le vivant cesse de se demander en quoi consiste la vie, cette acrobatie de chaque minute, cet équilibre qui est un déséquilibre sans cesse ajourné, la vie recommence à aller de soi. »

Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé

 

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Comment viser juste ?

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« L’occasion n’est pas seulement fine, mais instantanée ; ni seulement instantanée, mais irréversible. L’occasion, du moins dans sa fraicheur première, ne nous sera pas renouvelée et cette unicité explique son caractère à la fois passionnant et poignant. L’occasion aiguë ne comporte ni précédent, ni réédition, elle ne s’annonce pas par des signes précurseurs ni ne se survit dans la seconde fois ; on ne peut ni s’y préparer, ni après coup la rattraper… Laminée entre le pas-encore et le déjà-plus, elle exclut la secondarité répétitive des réitérations, comme son imprévisibilité et son irrationalité excluent l’anticipation ! L’à-propos sans lequel l’occasion nous échappera, c’est l’à-propos d’un éclair, d’un maintenant incandescent surpris sur le fait d’un instant si fugitif que la seconde même où j’en parle est déjà loin de moi ! L’étoile filante ne nous laisse pas beaucoup de temps pour former un vœu : elle ne nous prévient pas longtemps à l’avance de son passage, et l’instant d’après elle a déjà plongé dans le ciel noir de la nuit d’été. Avant il est trop tôt, après trop tard ! Comment viser juste ? Comment tomber sur l’apparition opportune ? »

Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé

 

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De tous les conformismes, le conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le plus répandu aujourd’hui

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« L’acte d’écrire exige une parfaite innocence, et l’innocence est de plus en plus rare dans ce guignol philosophique où l’opinion des autres et la gloire de paraître sont reines, où tout commence par un manuscrit, et finit par un manuscrit. La fragile innocence, l’éphémère modestie sont à la merci de la moindre réflexion de conscience, et la conscience a tôt fait de les déniaiser ! Pour s’abstenir de ce regard sur soi qui est initiation à la vanité littéraire, pour refuser cette grande représentation théâtrale qui s’appelle la vie, une spontanéité à l’abri de toute tentation serait nécessaire, ou, si la spontanéité fait défaut, une vigilance de chaque instant. Car il ne suffit pas de renoncer au confort petit-bourgeois d’un cénacle, encore faut-il ne pas se laisser embrigader dans l’absence de cénacle. À quoi bon refuser de sculpter notre statue, de nous considérer comme l’auteur d’une œuvre, si c’est pour jouer le rôle du philosophe marginal, si c’est pour vendre du marginalisme, pour devenir le polichinelle de l’inachevé ? De tous les conformismes, le conformisme du non-conformisme est le plus hypocrite et le plus répandu aujourd’hui. C’est cela le Diable qui nous épie, nous surveille, et nous guette… La conscience que nous prenons de notre courage le défigure, elle peut en faire un courage de matamore, c’est-à-dire une caricature ; mais en ce cas nous n’en demeurons pas moins courageux, malgré nos fanfaronnades ; car un bouffon peut être héroïque par vanité. Il existe, en revanche, d’autres vertus plus secrètes, qui sont littéralement assassinées, nihilisées, et d’un seul coup, par la conscience même qu’on en prend, comme par exemple la modestie, le charme, ou l’humour. Il n’en reste rien. »

Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l’inachevé

 

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17/03/2014

Je vous ai vus

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« Il l'avait connu une fois, cet abandon. C'était même pour ne plus jamais le revivre qu'il s'était peu à peu éloigné de la société des hommes, leur préférant l'honnête indifférence des abeilles. Il était jeune instituteur dans la Krajina, en 1941, lorsque le Royaume de Yougoslavie éclata et que les Croates, déjà, raccrochèrent leur projet d'indépendance au train de la puissance du moment, le IIIème Reich. Tandis que les Serbes, eux, repris par leur folie habituelle, s'étaient mis en tête de faire dérailler à eux seuls ce même train blindé qui venait de soumettre toute l'Europe. Le 27 mars 1941, un groupe d'officiers avait destitué le régent qui avait osé pactiser avec l'Axe.
La colère d'Hitler fut à la mesure de l'affront. On vit déferler sur ce pays de chars à bœufs des colonnes d'extra-terrestres motorisés, juchés sur des véhicules de cauchemar. Des officiers qui avaient humilié les Autrichiens puis les Allemands et les Bulgares ligués en 1918, qui avaient juré la mort plutôt que la reddition, se suicidaient avec leur pistolet d'ordonnance sur leur cheval, à la tête de leurs régiments désarmés. D'autres, moins fiers, s'égaillaient comme des rats dans les nouvelles baronnies créées par l'occupant ou se laissaient emmener en captivité. Quelques-uns prenaient le maquis, promettant de revenir en vainqueurs...
Dans la Krajina, la terreur avait débuté dès les premiers jours. Assassinats sommaires. Enlèvements. Recensements lugubres menés par des moines cordeliers aux mines de brigands. Conversions collectives... Le régime oustachi, instauré sous le patronage d'Hitler et de Mussolini, mettait en place la politique d'homogénéité ethnique et confessionnelle qu'il avait annoncée. Parmi les "Schismatiques", les "Grecs", les "Orientaux" - ceux qu'on affublait de tous les noms possibles hormis celui qu'ils se donnaient eux-mêmes-, le seul programme était de se faire oublier et de survivre.
En tant qu'instituteur et fonctionnaire, Nikola fut confronté à un choix abrupt : enseigner la haine de ce qu'il était ou disparaître. Il avait une jeune épouse qu'il aimait et un essaim à soigner. Il opta pour la survie. Heureusement pour lui, les patrons du nouveau régime se souciaient davantage d'idéologie que d'administration. Leur incurie et le délitement graduel de l'Etat permirent à Nikola de passer entre les gouttes. Il se réfugia dans la montagne et envoya sa femme, qui avait de la parenté croate, chez sa tante à Rijeka, sous occupation italienne. Les fascistes de Mussolini n'avaient cure des querelles confessionnelles.
Il adopta dès lors une distance étrange et incompréhensible vis-à-vis de la guerre et de ses factions. Frêle d'apparence, il décourageait les recruteurs, qui pourtant ne manquaient pas. Dès que les oustachis repartaient avec leur lot de victimes, les résistances pointaient leur nez. Il y avait les tchetniks locaux, plus ou moins liés à l'armée royale du général Mihailovic. Ils étaient barbus et chevelus en signe de deuil -mais le jeune maître d'école y voyait surtout du débraillé. Ils avaient toujours un pope dans leur entourage, quand ils n'étaient pas pope eux-mêmes. Ils parlaient fort, invoquaient Dieu à chaque phrase, juraient que les Anglais allaient débarquer d'un instant à l'autre. Ils prétendaient rétablir la loi et l'ordre et donnaient des leçons de conduite publiques, parfois inculquées à la verge. Ils discutaient en long et en large de la politique mondiale, en ponctionnant les réserves d'eau-de-vie des habitants. Puis ils disparaissaient dans les bois. Le frère aîné de Nikola les crut. Il ne vit jamais débarquer les Alliés, mais fut trahi par un ami vantard qui ne savait tenir sa langue. Les oustachis l'égorgèrent sous les yeux de sa mère. Se pointèrent à leur suite les partisans. Des hommes austères, qui menaient une lutte d'idée pour la Révolution et donc pour Staline. Ils étaient vêtus n'importe comment, pourvu qu'il y ait une grosse étoile rouge quelque part, mais rasés de près. Ils fusillaient les leurs pour la moindre divergence et multipliaient les attaques gratuites contre l'ennemi afin de susciter des représailles. Puis ils revenaient cueillir les villageois qui n'avaient plus d'autres choix que de les suivre. Il n'y avait, à leurs yeux, ni Serbes, ni Croates, ni catholiques, ni orthodoxes, mais uniquement des exploiteurs et des exploités. Nikola fut séduit par leurs principes et glacé par leurs personnes. Leurs rêves de fraternité n'apportaient que la douleur et la division.
Aux uns et aux autres, il finit par donner la même réponse, sur un ton calme et comme éteint : "Je vous ai vus." Les commissaires en demeuraient éberlués, les proches vacillaient de peur. Il passa la guerre à s'occuper de ses abeilles, dans sa cabane. »

Slobodan Despot, Le Miel

 

FNAC : LE MIEL, Slobodan Despot

 

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On néglige la philosophie tant qu’on n’est pas trop malheureux

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« Dans les grands chagrins, on appelait un philosophe pour se faire consoler, et souvent le philosophe, comme chez nous le prêtre averti in extremis, se plaignait de n’être appelé qu’aux heures tristes et tardives. ” On n’achète les remèdes que quand on est gravement malade ; on néglige la philosophie tant qu’on n’est pas trop malheureux. »

« L’idéal de Platon était réalisé : le monde était gouverné par les philosophes. Tout ce qui avait été à l’état de belle phrase dans la grande âme de Sénèque arrivait à être une vérité. Raillée pendant deux cents ans par les Romains brutaux, la philosophie grecque triomphe à force de patience. Déjà, sous Antonin, nous avons vu des philosophes privilégiés, pensionnés, jouant presque le rôle de fonctionnaires publics. Maintenant, l’empereur en est, à la lettre, entouré. »

Ernest Renan, Marc Aurèle ou La fin du monde antique

 

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Il appelait aux fonctions des hommes sans autre noblesse que leur honnêteté

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« Comme souverain, Marc Aurèle réalisa la perfection de la politique libérale. Le respect des hommes est la base de sa conduite. Il sait que, dans l’intérêt même du bien, il ne faut pas imposer le bien d’une manière trop absolue, le jeu libre de la liberté étant la condition de la vie humaine. Il désire l’amélioration des âmes et non pas seulement l’obéissance matérielle à la loi ; il veut la félicité publique, mais non procurée par la servitude, qui est le plus grand des maux. Son idéal de gouvernement est tout républicain. Le prince est le premier sujet de la loi. Point de luxe inutile ; stricte économie ; charité vraie, inépuisable ; accès facile, parole affable ; poursuite en toute chose du bien public, non des applaudissements.
Le progrès des moeurs y fut sensible. Beaucoup des buts secrets que poursuivait instinctivement le christianisme furent légalement atteints. Le régime politique général avait des défauts profonds ; mais la sagesse du bon empereur couvrait tout d’un palliatif momentané. Chose singulière  ! ce vertueux prince, qui ne fit jamais la moindre concession à la fausse popularité, fut adoré du peuple. Il était démocrate dans le meilleur sens du mot.
La vieille aristocratie romaine lui inspirait de l’antipathie. Il ne regardait qu’au mérite, sans égard pour la naissance, ni même pour l’éducation et les manières. Comme il ne trouvait pas dans les patriciens les sujets propres à seconder ses idées de gouvernement sage, il appelait aux fonctions des hommes sans autre noblesse que leur honnêteté. »

Ernest Renan, Marc Aurèle ou La fin du monde antique

 

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Sa bonté ne lui fit pas commettre de fautes

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« Aurèle Antonin mourut le 7 mars 161, dans son palais de Lorium, avec le calme d’un sage accompli. Quand il sentit la mort approcher, il régla comme un simple particulier ses affaires de famille, et ordonna de transporter dans la chambre de son fils adoptif, Marc Aurèle, la statue d’or de la Fortune, qui devait toujours se trouver dans l’appartement de l’empereur. Au tribun de service, il donna pour mot d’ordre Aequanimitas ; puis, se retournant, il parut s’endormir.
Tous les ordres de l’état rivalisèrent d’hommages envers sa mémoire. On établit en son honneur des sacerdoces, des jeux, des confréries. Sa piété, sa clémence, sa sainteté, furent l’objet d’unanimes éloges. On remarquait que, pendant tout son règne, il n’avait fait verser ni une goutte de sang romain ni une goutte de sang étranger  ! On le comparait à Numa pour la piété, pour la religieuse observance des cérémonies, et aussi pour le bonheur et la sécurité qu’il avait su donner à l’empire.
Antonin aurait eu sans compétiteur la réputation du meilleur des souverains, s’il n’avait désigné pour son héritier un homme comparable à lui par la bonté, la modestie, et qui joignait à ces qualités l’éclat, le talent, le charme qui font vivre une image dans le souvenir de l’humanité. Simple, aimable, plein d’une douce gaieté, Antonin fut philosophe sans le dire, presque sans le savoir.
Marc Aurèle le fut avec un naturel et une sincérité admirables, mais avec réflexion. à quelques égards, Antonin fut le plus grand. Sa bonté ne lui fit pas commettre de fautes ; il ne fut pas tourmenté du mal intérieur qui rongea sans relâche le coeur de son fils adoptif.
Ce mal étrange, cette étude inquiète de soi-même, ce démon du scrupule, cette fièvre de perfection sont les signes d’une nature moins forte que distinguée. Les plus belles pensées sont celles qu’on n’écrit pas ; mais ajoutons que nous ignorerions Antonin, si Marc Aurèle ne nous avait transmis de son père adoptif ce portrait exquis, où il semble s’être appliqué, par humilité, à peindre l’image d’un homme encore meilleur que lui. Antonin est comme un Christ qui n’aurait pas eu d’évangile ; Marc Aurèle est comme un Christ qui aurait lui-même écrit le sien. »

Ernest Renan, Marc Aurèle ou La fin du monde antique

 

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16/03/2014

Aujourd’hui, les palais sont pleins de vers qui commandent et qui rampent

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« Aujourd’hui, les palais sont pleins de vers qui commandent et qui rampent. Des individus avides et gras parlent à notre place. Chaque Français semble avoir un ambassadeur sur la terre et cet ambassadeur est une tantouze ou un maquereau. (D’ailleurs, maquereau, ce n’est déjà pas si mal.) Dieu merci, nous avons la guerre pour insulter la paix. Et hier, nous nous moquions de la guerre en invoquant la paix, mais hier ne se laisse pas oublier et revient avec la marée. »

Roger Nimier, Les épées

 

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Nous sommes pris dans une alternative qui ne nous permet plus d’exister médiocrement

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« Quand nous parlons d’un temps dramatique, ce mot a un sens précis : il veut dire que nous sommes pris dans une alternative qui ne nous permet plus d’exister médiocrement ; il nous faut vivre plus puissamment, ou bien disparaître, nous surpasser ou nous abolir. (…) La tragédie essentielle n’est pas de savoir quels dangers nous menacent, mais de définir d’abord ce qu’ils menacent en nous, car il importerait assez peu que nous fussions détruits, si nous avions rendu cette destruction légitime en ne valant presque rien. »

Abel Bonnard, Les Modérés

 

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Les pauvres ne les intéressent que dans la mesure où on peut se réclamer d’eux en politique

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« Les millionnaires de gauche font semblant de s’apitoyer sur les pauvres des pays occidentaux et parlent des pauvres seulement pour attaquer le gouvernement. Les pauvres ne les intéressent que dans la mesure où on peut se réclamer d’eux en politique. Je pense au visage large et mou du chef de l’opposition socialise en France. Il s’en fiche des malheureux et des réprouvés et des emprisonnés et des opprimés qui vivent dans les pays socialistes, il n’a pas à s’encombrer de cela. Il n’en a pas besoin pour sa propagande, au contraire, ça lui nuirait.


(…)

Des penseurs prônent aujourd’hui le déclenchement des désirs, c’est la fête que l’on veut, la fête des désirs, quelle fête ? Comme fête collective de ce genre, je ne vois que le carnaval de saucisse et de bière qui a lieu tous les ans à Cologne, par exemple, et qui se dissipe le matin en laissant quelques cadavres sur les trottoirs.

Cette fête ou ces fêtes ne sont que désir de détruire. Les nazis parlaient de leurs fêtes. Au Mexique tous les chants sont tristes, sauf les chants révolutionnaires, révolutionnaires de n’importe quoi, contre n’importe quoi, gaieté de tuer.

(…)

Et pendant tout ce temps, les écrivains écrivent, moi-même j’écris. Romans d’amour, romans “philosophiques”, bricolages formalistes du nouveau roman, misère et honte que tout cela. (…) Il y a quelques temps, je rencontrai une des nouveaux romanciers du nouveau roman. Soljénitsyne venait de recevoir le prix Nobel. Au point de vue “moral”, me dit le bricoleur littéraire du nouveau roman, on a peut-être bien fait de donner le prix Nobel à Soljénitsyne, mais, me dit-il encore en souriant avec fatuité : ” Au point de vue littéraire, Soljénitsyne, ce n’est pas grand chose. ” Je ne lui répondis pas. Mais toute l’expression de son visage exprimait cette pensée : “C’est moi qui mériterais le prix parce que je suis plus grand que Soljénitsyne en littérature.” Le romancier du nouveau roman s’éloigna sans se rendre compte évidemment que tout ce qu’il écrivait c’était de la m…, mais ne soyons pas grossiers. »

Eugène Ionesco, Le Figaro littéraire, 1972 in "Antidotes"

 

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15/03/2014

Quelle différence, au fond, entre un national-socialisme et le socialisme dans un seul pays ?

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Un communiste et un SS tapent la causette... Staline et Hitler, même combat...

 

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« - Finalement, nos deux systèmes ne sont pas si différents. Dans le principe du moins.

- C’est là un propos curieux pour un communiste.
- Pas tant que ça, si vous y réfléchissez. Quelle différence, au fond, entre un national-socialisme et le socialisme dans un seul pays ?
- Dans ce cas, pourquoi sommes-nous engagés dans une telle lutte à mort ?
- C’est vous qui l’avez voulu, pas nous. Nous étions prêts à des accommodements. (…) Après tout, vous nous avez tout pris, même si ce n’était qu’en caricaturant (…). Je parle des concepts les plus chers à votre Weltanschauung.
- Dans quel sens l’entendez-vous ?
(…)
- Là où le Communisme vise une société sans classe, vous prêchez la Volksgemeinschaft, ce qui au fond est strictement la même chose, réduit à vos frontières. Là où Marx  voyait le prolétaire comme le porteur de la vérité, vous avez décidé que la soi-disant race allemande est une race prolétaire, incarnation du Bien et de la moralité ; en conséquence, à la lutte des classes, vous avez substitué la guerre prolétarienne allemande contre les Etats capitalistes. En économie aussi vos idées ne sont que des déformations de nos valeurs.
(…)
Parce que vous n’avez pas imité  le Marxisme, vous l’avez perverti. La substitution de la race à la classe, qui mène à votre racisme prolétaire, est un non-sens absurde.
- Pas plus que votre notion de la guerre des classes perpétuelles. Les classes sont une donnée historique ; elles sont apparues à un certain moment et disparaîtrons de même, en se fondant harmonieusement dans la Volksgemeinschaft au lieu de s’étriper. Tandis que la race est une donnée biologique, naturelle et donc incontournable.

Il leva la main  :

- Ecoutez, je n’insisterai pas là-dessus, car c’est une question de foi, et donc les démonstrations logiques, la raison, ne servent à rien. Mais vous pouvez au moins être d’accord avec moi sur un point :  même si l’analyse des catégories qui jouent est différentes, nos idéologies ont ceci de fondamental en commun, c’est qu’elles sont toutes deux essentiellement déterministes ; déterminisme racial pour vous, déterminisme économique pour nous, mais déterminisme quand même. Nous croyons tous deux que l’homme ne choisit pas librement son destin, mais qu’il lui est imposé par la nature ou l’histoire. Et nous en tirons tous les deux la conclusion qu’il existes des ennemis objectifs, que certaines catégories d’êtres humains peuvent et doivent légitimement être éliminées non pas pour ce qu’elles ont fait ou même pensé, mais pour ce qu’elles sont (…). Au fond, c’est la même chose ; nous récusons tous deux l’homo economicus des capitalistes, l’homme égoïste, individualiste, piégé dans son illusion de liberté, en faveur de l’homo faber : Not a  self-made man but a made man (…). Et cet homme à faire justifie la liquidation impitoyable de tout ce qui est inéducable, et justifie donc le NKVD et la Gestapo, jardiniers du corps social, qui arrachent les mauvaises herbes et forcent les bonnes à suivre leurs tuteurs. »

Jonathan Littell, Les Bienveillantes

 

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La France est atteinte par le cafard de l’agonie

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« Existe-t-il un peuple moins sentimental ? Le cœur du Français ne s’attendrit qu’aux compliments bien tournés. Sa vanité est immense ; au point que la flatter peut même le rendre sentimental. »

« Chez les Français, les instincts sont atteints, rongés, la base de l’âme, sapée. Ils furent jadis vigoureux – des croisades à Napoléon -, les siècles français de l’univers. Mais les temps qui viennent seront ceux d’un vaste désert ; le temps français sera lui-même le déploiement du vide. Jusqu’à l’irréparable extinction. La France est atteinte par le cafard de l’agonie. »

« Les héros homériques vivaient et mouraient ; les snobs de l’Occident discutaient du plaisir et de la douleur. Français des croisades, ils sont devenus Français de la cuisine et du bistrot : le bien-être et l’ennui. »

Emil Cioran, De la France

 

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