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22/07/2014

Un peuple qui croît dans l’habitude d’une mauvaise littérature est un peuple sur le point de lâcher prise sur son empire et sur lui-même

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« Le langage est le principal moyen qu’ont les humains de communiquer. Si le système nerveux d’un animal ne transmet plus de sensations ou de stimuli, l’animal dépérit. Si la littérature d’une nation décline, cette nation s’atrophie et périclite.
Votre législateur ne peut inventer des lois pour le bien du peuple, votre chef ne peut commander, votre peuple (s’il s’agit d’un pays démocratique) ne peut instruire ses « représentants » de ses besoins, que grâce au langage.
Le langage nébuleux des escrocs ne sert que les tentatives temporaires. (…) L’homme d’Etat ne peut gouverner, le savant ne peut communiquer ses découvertes, les hommes ne peuvent se mettre d’accord sur ce qu’il convient de faire, sans le langage, et toutes leurs actions, toutes les conditions de leur vie sont affectées par les défauts ou les qualités de leur langue.
Un peuple qui croît dans l’habitude d’une mauvaise littérature est un peuple sur le point de lâcher prise sur son empire et sur lui-même. Et ce laisser-aller n’est en rien aussi simple et aussi scandaleux qu’une syntaxe abrupte et désordonnée. »

Ezra Pound, ABC de la lecture, Idées NRF 1967

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Des pédérastes, des drogués, des eunuques

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« De mon temps, déclara la Baronne en guise de diversion, il y avait encore quelques hommes. Ils m’ont aimée ; mais ils ont été tués à la guerre. Maintenant il n’y a que des pédérastes (excusez-moi, rigola-t-elle en se tournant vers le thomiste et le communiste), des drogués, des eunuques. »

Pierre Drieu La Rochelle, Le souper de réveillon. 1936

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21/07/2014

L’abjuration est accomplie

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« Le centralisme fasciste n’a jamais réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, qui est toutefois resté lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysanne, prolétaire, ouvrière) ont continué à se conformer à leurs propres modèles antiques : la répression se limitait à obtenir des paysans, des prolétaires ou des ouvriers leur adhésion verbale. Aujourd’hui, en revanche, l’adhésion aux modèles imposés par le Centre est totale et sans conditions. Les modèles culturels réels sont reniés. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la "tolérance" de l’idéologie hédoniste, défendue par le nouveau pouvoir, est la plus terrible des répressions de l’histoire humaine. Comment a-t-on pu exercer pareille répression ? A partir de deux révolutions, à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures et la révolution du système des informations. Les routes, la motorisation, etc. ont désormais uni étroitement la périphérie au Centre en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution du système des informations a été plus radicale encore et décisive. Via la télévision, le Centre a assimilé, sur son modèle, le pays entier, ce pays qui était si contrasté et riche de cultures originales. Une œuvre d’homologation, destructrice de toute authenticité, a commencé. Le Centre a imposé - comme je disais - ses modèles : ces modèles sont ceux voulus par la nouvelle industrialisation, qui ne se contente plus de "l’homme-consommateur", mais qui prétend que les idéologies différentes de l’idéologie hédoniste de la consommation ne sont plus concevables. Un hédonisme néo-laïc, aveugle et oublieux de toutes les valeurs humanistes, aveugle et étranger aux sciences humaines. »

Pier Paolo Pasolini, Ecrits corsaires 

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La course dans la poussière

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« "Jamais de repos, jamais de halte sur la route brûlante auprès de la source fraîche, seulement une gorgée prise au passage dans le creux de la main. .. et on reprend la course dans la poussière." Telle apparaissait la vie pour Henry de Monfreid. Vieille compagne, la mort ne surprit pas, la nuit du 12 au 13 décembre 1974, ce prodigieux vieillard de 95 ans : "ll faut vivre comme si on était éternel ; il n'est pas plus difficile de mourir que de naître."
Mers, soleil, vents l'avaient délivré des rêveries obscures, des conventions et des habitudes, de ce qu'il appelait "le troupeau" pour lui permettre d'écouter tout ce qu'il portait en lui, comme une mère porte un enfant, l'Aventure. Mais se dépouiller du vieil homme n'est pas facile. Un échec à l'Ecole polytechnique, la rupture avec sa famille, de nombreux petits métiers, des amours de passage lui font mesurer "sa veulerie, ses lâchetés, ses faiblesses". Mentir pour être cru, tricher pour gagner semblent à ce jeune homme les lois d'une cité où "l'homme perd sa propre estime", où il ne connaît plus son tirant d'eau, où aucune épreuve ne lui révèle sa valeur.
Aussi fuit-il ce monde faux, non pour s'adonner à des spéculations métaphysiques, mais pour affronter une rude réalité "afin, écrit-il, de fortifier en lui ses éléments combatifs". ll a 30 ans, trois de plus que Rimbaud, lorsqu'il découvre l'Ethiopie et la mer Rouge en 1910.
Pendant trente-huit années, il en recherche les secrets, se battant contre les pirates et les Etats, vendant des armes, des perles, du haschisch, côtoyant des marchands d'esclaves et des princes, rencontrant aussi bien le Négus que Mussolini, conversant avec Teilhard de Chardin après s'être converti à l'lslam. Contrebandier, pirate, gentilhomme de fortune, il écume les mers d'Orient, devient guide de chasse au Kenya, avant de planter son ancre à terre, en Berry, dans une demeure datant d'Henri IV. Sans jamais avoir failli à sa parole ni à son honneur.
Au milieu de ses aquarelles, après avoir écrit une soixantaine d'ouvrages, Henry de Monfreid terminait d'ordonner ses souvenirs. "Je plante un pommier, aimait-il à dire, et n'en mange pas les pommes. Mais je mange celles de l'arbre qu'on a planté avant moi. Et bien d'autres mangeront les pommes que j'ai plantées. ll faut vivre comme cela." lvre d'aventures, il tenait à marquer son attachement à la terre d'Europe : terre d'aventures, terre d'aventuriers, toute à son image. »

Jean-Louis Voisin, à propos d'Henry de Monfreid in La revue Eléments, novembre 1974

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Der Waldgänger

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« Contre l'Etat technicisé omniprésent (...), le recours aux forêts réelles ou symboliques où se réfugiaient autrefois les hors-la-loi islandais permet d'affirmer individuellement sa liberté. (...) L'Anarque qui, au lieu de s'opposer brutalement à un pouvoir qui risque de l'écraser, se met en marge de lui par un semblant d'acceptation qui lui assure sa liberté intérieure. »

Ernst Jünger, Der Waldgänger 

 

 

« [Waldgänger]... Nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous - il faut donc qu’un caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est Rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme. A le prendre ainsi, nous serons aussitôt frappés par la place que tient le recours aux forêts, et dans la pensée, et dans la réalité de nos ans. »

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Le monde de ceux qui ne croient plus à rien

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« Nous sommes les derniers. Presque les après-derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s'en font gloire et orgueil. Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne.  Le monde qui fait le malin.  Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n'en remontre pas, de ceux à qui on n'en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n'a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C'est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l'athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n'ont pas de mystique. Et qui s'en vantent.  »

Charles Péguy, Notre Jeunesse, 17 juillet 1910

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Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile

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« Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile ; il y a dans ses agitations et dans ses passions quelque chose de fondamentalement absurde. (…) Le désir de possession, le désir de domination, le désir d’évasion et de divertissement débouchent en fin de compte sur un néant inévitable. L’amour lui-même s’offre à nous avec le visage de l’illusion, puisque l’objet qu’il s’acharne à parer, à chérir comme s’il était unique et incomparable, n’est rien, pour qui sait le voir avec plus de sévérité, qu’un atome interchangeable, pareil à des milliers ou des millions d’autres : pourquoi s’attacher à celui-là ? Tout semble donc conjuré pour ôter à la vie toute signification, pour creuser le vide autour d’elle, pour la laisser errer et trébucher dans un univers désertique dont les mirages déçoivent l’approche et s’effacent pour qui veut les saisir. Tout semble nous conduire au nihilisme. Mais c’est au cœur du péril et de la solitude suprêmes qu’il appartient à l’homme de se ressaisir en ressaisissant le monde. Il reçoit une vie privée de signification, ou plutôt il est jeté dans une vie privée de signification : c’est donc à lui qu’il appartient de créer cette signification. »

Thierry Maulnier

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19/07/2014

J'aurais tant voulu être aimé qu'il me semble que j'aime

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« - C'est comme je te le dis. Je suis maladroit, je suis lourd. J'avais de la délicatesse dans le coeur, mais pas dans les mains.

- Tu as fait semblant d'être maladroit pour être drôle, mais tu l'as fait exprès.

- C'est ce qui te trompe : je me sentais maladroit, alors je tâchais d'en faire de la drôlerie. Mais je n'ai jamais pu me résigner à ne réussir que dans le genre du clown.

- Mais tu n'es comme ça qu'à tes moments perdus.

- Ma vie, ce n'est que des moments perdus.

- Mais qu'est-ce que tu aurais voulu faire ?

- J'aurais voulu captiver les gens, les retenir, les attacher. Que rien ne bouge plus autour de moi. Mais tout a toujours foutu le camp.

- Mais quoi ? Tu aimes tant de gens que ça ?

- J'aurais tant voulu être aimé qu'il me semble que j'aime. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu Follet

 

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Une femme...

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« Une femme ne peut pas beaucoup nuire à un grand homme. Il porte en lui-même toute sa tragédie. Elle peut le gêner, l’agacer. Elle peut le tuer. C’est tout. »

Jacques Chardonne, Eva ou le journal interrompu

 

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L'Ordre

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« Il n’y a plus d’ordre à sauver, il faut en refaire un. »

Pierre Drieu la Rochelle, Genève ou Moscou

 

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18/07/2014

De la joie obscure à la douleur obscure

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« Il est des temps de décadence, où s’efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s’accomplir. Arrivés dans de telles époques, nous vacillons et trébuchons comme des êtres à qui manque l’équilibre. Nous tombons de la joie obscure à la douleur obscure, le sentiment d’un manque infini nous fait voir pleins d’attraits l’avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l’instant s’enfuit. »

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

 

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L’abondance de l’épicerie tue les passions

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« L’étouffement des désirs par la satisfaction des besoins, telle est la police parcimonieuse, l’économie sordide, découlant des facilités dont nous accablent les machines, qui viendra à bout de nos races. L’homme n’a de génie qu’à vingt ans et s’il a faim. Mais l’abondance de l’épicerie tue les passions. Bourrée de conserves, il se fait dans la bouche de l’homme une mauvaise chimie qui corrompt les vocables. Plus de religions, plus d’arts, plus de langages. Assommé, l’homme n’exprime plus rien. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Jeune Européen

 

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L'ignorance hargneuse, aveugle, jalouse, fielleuse et lâche

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« Il y a quelque chose de plus terrible encore à contempler que l'ignorance agissante. C'est l'ignorance qui n'agit pas, mais qui braille ; l'ignorance hargneuse, aveugle, jalouse, fielleuse et lâche, qui recule devant l'action et ne vit que de bravades, de déclamations et de vantardises.
On a pu l'admirer en France, cette ignorance-là, et dans toute sa splendeur, depuis trente ans.
C'est comme un bubon, gros de rancunes, de rages, d'envies et d'impuissances, qui crèverait subitement et dont le pus empoisonnerait la nation presque tout entière. »

Georges Darien, La belle France

 

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17/07/2014

L’heure de midi pèse sur moi

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« Moi, pauvre Goliard, clerc misérable errant par les bois et les routes pour mendier, au nom de Notre-Seigneur, mon pain quotidien, j’ai vu un spectacle pieux et entendu les paroles des petits enfants. Je sais que ma vie n’est point très sainte, et que j’ai cédé aux tentations sous les tilleuls du chemin. Les frères qui me donnent du vin voient bien que je suis peu accoutumé à en boire. Mais je n’appartiens pas à la secte de ceux qui mutilent. Il y a des méchants qui crèvent les yeux aux petits, et leur scient les jambes et leur lient les mains, afin de les exposer et d’implorer la pitié. Voilà pourquoi j’ai eu peur en voyant tous ces enfants. Sans doute, Notre-Seigneur les défendra. Je parle au hasard, car je suis rempli de joie. Je ris du printemps et de ce que j’ai vu. Mon esprit n’est pas très fort. J’ai reçu la tonsure de clergie à l’âge de dix ans, et j’ai oublié les paroles latines. Je suis pareil à la sauterelle : car je bondis, de-ci, de-là, et je bourdonne, et parfois j’ouvre des ailes de couleur, et ma tête menue est transparente et vide. On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n’était point un homme fait comme nous.

Je suis plein d’adoration pour saint Jean, car il était errant et prononçait des paroles sans suite. Il me semble qu’elles devraient être plus douces. Le printemps aussi est doux, cette année. Jamais il n’y a eu tant de fleurs blanches et roses. Les prairies sont fraîchement lavées. Partout le sang de Notre-Seigneur étincelle sur les haies. Notre-Seigneur Jésus est couleur de lys, mais son sang est vermeil. Pourquoi ? Je ne sais. Cela doit être en quelque parchemin. Si j’eusse été expert dans les lettres, j’aurais du parchemin, et j’écrirais dessus. Ainsi je mangerais très bien tous les soirs. J’irais dans les couvents prier pour les frères morts et j’inscrirais leurs noms sur mon rouleau. Je transporterais mon rouleau des morts d’une abbaye à l’autre. C’est une chose qui plaît à nos frères. Mais j’ignore les noms de mes frères morts. Peut-être que Notre-Seigneur ne se soucie point non plus de les savoir. Tous ces enfants m’ont paru n’avoir pas de noms. Et il est sûr que Notre-Seigneur Jésus les préfère. Ils emplissaient la route comme un essaim d’abeilles blanches. Je ne sais pas d’où ils venaient. C’étaient de tout petits pèlerins. Ils avaient des bourdons de noisetier et de bouleau. Ils avaient la croix sur l’épaule ; et toutes ces croix étaient de maintes couleurs. J’en ai vu de vertes, qui devaient être faites avec des feuilles cousues. Ce sont des enfants sauvages et ignorants. Ils errent vers je ne sais quoi. Ils ont foi en Jérusalem. Je pense que Jérusalem est loin, et Notre-Seigneur doit être plus près de nous. Ils n’arriveront pas à Jérusalem. Mais Jérusalem arrivera à eux. Comme à moi. La fin de toutes choses saintes est dans la joie. Notre-Seigneur est ici, sur cette épine rougie, et sur ma bouche, et dans ma pauvre parole. Car je pense à lui et son sépulcre est dans ma pensée. Amen. Je me coucherai ici au soleil. C’est un endroit saint. Les pieds de Notre-Seigneur ont sanctifié tous les endroits. Je dormirai. Jésus fasse dormir le soir tous ces petits enfants blancs qui portent la croix. En vérité, je le lui dis. J’ai grand sommeil. Je le lui dis, en vérité, car peut-être qu’il ne les a point vus, et il doit veiller sur les petits enfants. L’heure de midi pèse sur moi. Toutes choses sont blanches. Ainsi soit-il. Amen. »

Marcel Schwob, La Croisade des Enfants

 

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Svidrigaïloff pressa la détente

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« Un épais brouillard couvrait la ville. Svidrigaïloff cheminait dans la direction de la Petite-Néwa. Tandis qu’il marchait sur le glissant pavé de bois, il voyait en imagination l’Île Pétrowsky avec ses petits sentiers, ses gazons, ses arbres, ses taillis… Pas un piéton, pas un fiacre sur toute l’étendue de la perspective. Les petites maisons jaunes, aux volets fermés, avaient l’air sale et triste. Le froid et l’humidité commençaient à donner le frisson au promeneur matinal. De loin en loin, quand il apercevait l’enseigne d’une boutique, il la lisait machinalement.

Arrivé au bout du pavé de bois, à la hauteur de la grande maison de pierre, il vit un chien fort laid qui traversait la chaussée en serrant sa queue entre ses jambes. Un homme ivre-mort gisait au milieu du trottoir, le visage contre terre. Svidrigaïloff regarda un instant l’ivrogne et passa outre. À gauche, un beffroi s’offrit à sa vue. « Bah ! pensa-t-il, voilà une place, à quoi bon aller dans l’Île Pétrowsky ? Comme cela, la chose pourra être officiellement constatée par un témoin... » Souriant à cette nouvelle idée, il prit la rue ***.

Là se trouvait le bâtiment que surmontait le beffroi. Contre la porte était appuyé un petit homme enveloppé dans un manteau de soldat et coiffé d’un casque grec. En voyant Svidrigaïloff s’approcher, il lui jeta du coin de l’œil un regard maussade. Sa physionomie avait cette expression de tristesse hargneuse qui est la marque séculaire des visages israélites. Pendant quelque temps, tous deux s’examinèrent en silence. À la fin, il parut étrange au factionnaire qu’un individu qui n’était pas ivre s’arrêtât ainsi à trois pas de lui et le fixât sans dire un seul mot.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il, toujours adossé contre la porte.

— Mais rien, mon ami, bonjour ! répondit Svidrigaïloff.

— Passez votre chemin.

— Mon ami, je vais à l’étranger.

— Comment, à l’étranger ?

— En Amérique.

— En Amérique ?

Svidrigaïloff prit le revolver dans sa poche et l’arma. Le soldat releva les sourcils.

— Dites donc, ce ne sont pas des plaisanteries à faire ici !

— Pourquoi pas ?

— Parce que ce n’est pas le lieu.

— N’importe, mon ami, la place est bonne tout de même ; si l’on t’interroge, tu répondras que je suis parti pour l’Amérique.

Il appuya le canon de son revolver contre sa tempe droite.

— On ne peut pas faire cela ici, ce n’est pas le lieu ! reprit le soldat en ouvrant des yeux de plus en plus grands.

Svidrigaïloff pressa la détente... »

Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment

 

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