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09/04/2014

Les piliers de l'ordre bourgeois

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« De nombreux militants de gauche s'insurgent encore contre la famille autoritaire, le moralisme anti sexuel, la censure littéraire, la morale du travail et autres piliers de l'ordre bourgeois, alors que ceux-ci ont déjà été sapés ou détruits par le capitalisme avancé. Ces radicaux ne voient pas que la personnalité autoritaire n'est plus le prototype de l'homme économique. Ce dernier a lui-même cédé la place à l'homme psychologique de notre temps -dernier avatar de l'individualisme bourgeois. »

Christopher Lasch, La culture du narcissisme

 

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Il est fatal et légitime que la prépondérance intellectuelle appartienne à celui qui possède la prépondérance économique

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« En 1914, à la veille de la guerre, Barrès revenait d’un voyage au Proche Orient. Partout, il y avait admiré nos instituts et nos écoles prospères encore, mais les maîtres allaient manquer puisque les noviciats étaient interdits en France. Barrès alla donc trouver Jaurès : "Monsieur Jaurès, lui dis-je, je viens d’aller par terre de Beyrouth à Constantinople, après un arrêt à Alexandrie. Précédemment, j’avais visité la Grèce et l’Egypte. Savez-vous à quel point, dans tous ces pays, c’est notre esprit qui domine ?" Mais faute de recrutement, ces écoles étaient menacées de ruine. Il fallait que Jaurès aidât Barrès à rouvrir les noviciats de France, sinon l’Allemagne, dont la situation économique dans le Levant l’emportait déjà sur la nôtre, se substituerait à nous.

La réponse de Jaurès fût étonnante : "Monsieur Barrès, il est fatal et légitime que la prépondérance intellectuelle appartienne à celui qui possède la prépondérance économique. Je ne m’associerais pas à votre campagne." »

François Mauriac, Bloc-notes 1952-1957

 

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08/04/2014

Il fallait nécessairement que l’Allemagne étendît l’aire de son système économique

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« La guerre pouvait ne pas éclater en septembre 1939, mais il fallait nécessairement que l’Allemagne étendît l’aire de son système économique, système auquel elle ne pouvait renoncer puisqu’il lui avait permis de rappeler à la vie active des millions d’hommes auparavant condamnés à la dégradation du chômage. Cette extension la mettait nécessairement en conflit avec les puissances capitalistes, intéressées à ce que ne se resserrât point le secteur de l’économie capitaliste dans le monde. [...] Si l’on veut remonter aux sources du conflit, on en trouvera l’origine première dans le sauve-qui-peut de 1931, quand on vit les puissances riches uniquement, et d’ailleurs vainement, occupées, sous le choc de la crise, d’assurer leur salut propre, trahissant ainsi en fait le cosmopolitisme qu’elles affirmaient en doctrine. »

Bertrand de Jouvenel, Après la défaite

 

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07/04/2014

Un pouvoir absolu supprime d’autant plus radicalement l’histoire qu’il a pour ce faire des intérêts ou des obligations plus impérieux

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« La première intention de la domination spectaculaire était de faire disparaître la connaissance historique en général ; et d’abord presque toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur le plus récent passé. Une si flagrante évidence n’a pas besoin d’être expliquée. Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu. Le plus important est le plus caché. Rien, depuis vingt ans, n’a été recouvert de tant de mensonges commandés que l’histoire de mai 1968. D’utiles leçons ont pourtant été tirées de quelques études démystifiées sur ces journées et leurs origines ; mais c’est le secret de l’État.

En France, il y a déjà une dizaine d’années, un président de la République, oublié depuis mais flottant alors à la surface du spectacle, exprimait naïvement la joie qu’il ressentait, "sachant que nous vivrons désormais dans un monde sans mémoire, où, comme sur la surface de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image". C’est en effet commode pour qui est aux affaires ; et sait y rester. La fin de l’histoire est un plaisant repos pour tout pouvoir présent. Elle lui garantit absolument le succès de l’ensemble de ses entreprises, ou du moins le bruit du succès.

Un pouvoir absolu supprime d’autant plus radicalement l’histoire qu’il a pour ce faire des intérêts ou des obligations plus impérieux, et surtout selon qu’il a trouvé de plus ou moins grandes facilités pratiques d’exécution. Ts’in Che-houang-ti a fait brûler les livres, mais il n’a pas réussi à les faire disparaître tous. Staline avait poussé plus loin la réalisation d’un tel projet dans notre siècle mais, malgré les complicités de toutes sortes qu’il a pu trouver hors des frontières de son empire, il restait une vaste zone du monde inaccessible à sa police, où l’on riait de ses impostures. Le spectaculaire intégré a fait mieux, avec de très nouveaux procédés, et en opérant cette fois mondialement. L’ineptie qui se fait respecter partout, il n’est plus permis d’en rire ; en tout cas il est devenu impossible de faire savoir qu’on en rit.

Le domaine de l’histoire était le mémorable, la totalité des événements dont les conséquences se manifesteraient longtemps. C’était inséparablement la connaissance qui devrait durer, et aiderait à comprendre, au moins partiellement, ce qu’il adviendrait de nouveau : "une acquisition pour toujours", dit Thucydide. Par là l’histoire était la "mesure" d’une nouveauté véritable ; et qui vend la nouveauté a tout intérêt à faire disparaître le moyen de la mesurer. Quand l’important se fait socialement reconnaître comme ce qui est instantané, et va l’être encore l’instant d’après, autre et même, et que remplacera toujours une autre importance instantanée, on peut aussi bien dire que le moyen employé garantit une sorte d’éternité de cette non-importance, qui parle si haut.

Le précieux avantage que le spectacle a retiré de cette "mise hors la loi" de l’histoire, d’avoir déjà condamné toute l’histoire récente à passer à la clandestinité, et d’avoir réussi à faire oublier très généralement l’esprit historique dans la société, c’est d’abord de couvrir sa propre histoire : le mouvement même de sa récente conquête du monde. Son pouvoir apparaît déjà familier, comme s’il avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier "qu’ils viennent d’arriver". »

Guy Debord, Commentaires sur La société du spectacle

 

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On leur fabrique des dieux nouveaux et, s’il le faut, plusieurs idoles nouvelles par mois !

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« Comment éberluer, tenir dans les chaînes toutes ces viandes mornes ?… en plus des discours et de l’alcool ? Par la radio, le cinéma ! On leur fabrique des dieux nouveaux ! Et du même coup, s’il le faut, plusieurs idoles nouvelles par mois ! de plus en plus niaises et plus creuse !  M. Fairbanks, M. Powell, donnerez-vous l’immense joie aux multitudes  qui vous adulent, de daigner un petit instant paraître en personne ? dans toute votre gloire bouleversante ? épanouissime ? quelques secondes éternelles ? sur un trône tout en or massif ? que cinquante nations du monde puissent enfin vous contempler dans la chair de Dieu !… Ce n’est plus aux artistes inouïs, aux génies sublimissimes que s’adressent nos timides prières… nos ferveurs brûlantes… c’est aux dieux, aux dieux des veaux… les plus puissants, les plus réels de tous les dieux… Comment se fabriquent, je vous demande, les idoles dont se peuplent tous les rêves des générations d’aujourd’hui ? Comment le plus infime crétin, le canard le plus rebutant, la plus désespérante donzelle, peuvent-ils se muer en dieux ?… déesse ? recueillir plus d’âmes en un jour que Jésus-Christ en deux mille ans ?… Publicité ! Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l’or et devant la merde !… Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n’eut jamais dans toutes les pires antiquités… Du coup, on la gave, elle en crève… Et plus nulle, plus insignifiante est l’idole choisie au départ, plus elle a de chance de triompher dans le cœur des foules… mieux la publicité s’accroche à sa nullité, pénètre, entraîne toute l’idolâtrie… Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. »

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre

 

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Des qui se miroitaient pas d'illusion !

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« La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c’est qu’elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d’étourdir, elles cherchaient pas l’électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l’Homme au berceau et lui cassaient le morceau d’autor. Elles le rencardaient sans ambages : "Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu’une ordure… De naissance tu n’es que merde… Est-ce que tu m’entends ?… C’est l’évidence même, c’est le principe de tout ! Cependant, peut-être…. peut-être… en y regardant de tout près… que t’as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d’être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable… C’est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité… La vie, vache, n’est qu’une âpre épreuve ! T’essouffle pas ! Cherche pas midi à quatorze heures ! Sauve ton âme, c’est déjà joli ! Peut-être qu’à la fin du calvaire, si t’es extrêmement régulier, un héros, 'de fermer ta gueule', tu claboteras dans les principes… Mais c’est pas certain… un petit poil moins putride à la crevaison qu’en naissant… et quand tu verseras dans la nuit plus respirable qu’à l’aurore… Mais te montre pas la bourriche ! C’est bien tout !… Fais gafe ! Spécule pas sur des grandes choses ! Pour un étron c’est le maximum !…"

Ça ! c’était sérieusement causé ! Par des vrais Pères de l’Église ! Qui connaissaient leur ustensile ! qui se miroitaient pas d’illusion ! »

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa

 

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Incapable de mettre le moindre frein aux formes les plus primitives de l’impulsion sexuelle

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« Une cause plus essentielle encore de l’absurdité de l’existence moderne, c’est naturellement l’augmentation effrénée et croissante de la population, qui va de pair avec le régime des masses et se trouve favorisée par la démocratie, les "conquêtes de la science" et un système d’assistance non différenciée. La pandémie, ou démonie procréatrice, est effectivement la force principale qui alimente sans cesse et soutient tout le système de l’économie moderne, avec son engrenage dans lequel se trouve pris, de plus en plus, l’individu.



On a là, entre autres, une preuve évidente du caractère dérisoire des rêves de puissance que nourrit l’homme d’aujourd’hui : ce créateur de machines, ce maître de la nature, cet initiateur de l’ère atomique, se situe presque au même niveau que l’animal ou le sauvage pour ce qui concerne le sexe : il est incapable de mettre le moindre frein aux formes les plus primitives de l’impulsion sexuelle et à ce qui s’y rattache. Ainsi, comme s’il obéissait à un aveugle destin, il augmente sans cesse, et sans avoir conscience de sa responsabilité, l’informe masse humaine et fournit la plus importante des forces motrices à tout le système de la vie économique paroxystique, artificielle, toujours plus conditionnée, de la société moderne, créant en même temps d’innombrables foyers d’instabilité et de tension sociale et internationale. Le cercle se referme donc d’un autre point de vue aussi : les masses, potentiel de main-d’œuvre excédentaire, alimentent la surproduction qui, à son tour, cherche des marchés toujours plus larges et des masses toujours plus grandes pour leur faire absorber ses produits. Il ne faut pas négliger non plus le fait que l’indice de l’accroissement démographique est d’autant plus élevé que l’on descend plus bas dans l’échelle sociale, ce qui constitue un facteur supplémentaire de régression. »

Julius Evola, Chevaucher le tigre

 

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06/04/2014

Vous ne pouvez pas laisser arracher la souche

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« Le déjeuner fut copieux, trop copieux. D’abord cela alla fort bien. Gilles reparla de la guerre, Carentan parla du Canada. Ils avaient beaucoup vu et beaucoup vécu. Les gens qui ont agi ne peuvent pas se chamailler beaucoup.

—  Tu me vois en propagandiste ! Tu sais ce que je leur ai dit à ces braves Canadiens : il y a encore des Français, des être de chair et de sang, et d’âme, qui ne sont pas faits uniquement de livres et de journaux. C’est au nom de ces Français-là que je viens vous appeler… A part ça, c’est drôle de voir des Français sur qui n’est pas passé 1789, ni le XVIIe, ni même la Renaissance et la Réforme, c’est du Français tout cru, tout vif.


—  Oui, mais ils sont américanisés.
—  Oh ! bien sûr, ils commencent... Je leur ai parlé des paysans d’ici, massacrés au front par centaines de mille. Je leur ai dit : "Vous descendez de ces paysans-là, vous ne pouvez pas laisser arracher la souche." »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

 

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05/04/2014

La lib­erté vide revendiquée

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« Le trait prin­ci­pal, et déter­mi­nant tous les autres, par lequel le gauchisme pré­fig­u­rait ce qui allait devenir en une trentaine d’années la men­tal­ité dom­i­nante des nou­velles généra­tions, partout inculquée et sociale­ment val­orisée, est donc pré­cisé­ment celui qui avait été reconnu comme car­ac­téris­tique de la men­tal­ité total­i­taire: la capac­ité d’adaptation par la perte de l’expérience con­tinue du temps. L’aptitude à vivre dans un monde fic­tif, où rien n’assure la pri­mauté de la vérité par rap­port au men­songe, découle évidem­ment de la dés­in­té­gra­tion du temps vécu en une pous­sière d’instants: celui qui vit dans un tel temps dis­con­tinu est délivré de toute respon­s­abil­ité vis-à-vis de la vérité, mais aussi de tout intérêt à la faire val­oir. […]

Pour apprécier à sa juste valeur la part du gauchisme dans la créa­tion du novhomme et dans la réqui­si­tion de la vie intérieure, il suf­fit de se sou­venir qu’il est car­ac­térisé par le dén­i­gre­ment des qual­ités humaines et des formes de con­science liées au sentiment d’une con­ti­nu­ité cumu­la­tive dans le temps (mémoire, opiniâtreté, fidél­ité, respon­s­abil­ité, etc.) ; par l’éloge, dans son jar­gon pub­lic­i­taire de "pas­sions" et de "dépasse­ments", des nou­velles apti­tudes per­mises et exigées par une exis­tence vouée à l’immédiat (indi­vid­u­al­isme, hédon­isme, vital­ité oppor­tuniste) ; et enfin par l’élaboration des représen­ta­tions com­pen­satri­ces dont ce temps invertébré créait un besoin accru (du nar­cis­sisme de la "sub­jec­tiv­ité" à l’intensité vide du "jeu" et de la "fête").
Puisque le temps social, his­torique, a été con­fisqué par les machines, qui stock­ent passé et avenir dans leurs mémoires et scé­nar­ios prospec­tifs, il reste aux hommes à jouir dans l’instant de leur irre­spon­s­abil­ité, de leur super­fluité, à la façon de ce qu’on peut éprou­ver, en se détru­isant plus expédi­tive­ment, sous l’emprise de ces drogues que le gauchisme ne s’est pas fait faute de louer. La lib­erté vide revendiquée à grand ren­fort de slo­gans ent­hou­si­astes était bien ce qui reste aux indi­vidus quand la production de leur con­di­tions d’existence leur a défini­tive­ment échappé : ramasser les rognures de temps tombées de la méga­ma­chine. Elle est réal­isée dans l’anomie et la vacuité élec­trisée des foules de l’abîme, pour lesquelles la mort ne sig­ni­fie rien, qui n’ont rien à per­dre, mais non plus rien à gag­ner, "qu’une orgie finale et ter­ri­ble de vengeance" (Jack Lon­don). »

Jaime Sem­prun, L’abîme se repe­u­ple

 

 

 

 

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Le Combat qui dépouille...

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« Le genre humain est une forêt vierge, un entrelacs mystérieux dont les couronnes parcourues des souffles de mers ouvertes ne cessent de s’arracher aux vapeurs, moiteurs et touffeurs pour se tendre majestueuses à la rencontre du soleil. Si les sommets se nimbent de parfums et d’efflorescences colorées, dans les fonds prolifère un fouillis de plantes étranges. Si l’on voit, lorsque le soleil se consume, tomber dans les calices de palmiers ondulants une compagnie de perroquets rouges telle une escadre de songes royaux, des bas-fonds déjà plongés dans la nuit monte le pêle-mêle répugnant des bêtes qui rampent et rôdent, les cris stridents des victimes que l’agression sournoise de dents et de griffes rompues au meurtre a tiré du sommeil, du terrier, de la chaleur du nid pour leur donner la mort.

Tout comme la forêt vierge s’efforce de dresser vers les hauteurs une masse toujours plus imposante, tirant les énergies de sa croissance de son propre affaissement, des parties d’elle-même qui pourrissent et se corrompent au sein des sols fangeux, chaque génération nouvelle d’humanité est issue du fond qu’accumule la décomposition des lignées innombrables qui reposent ici des rondes de la vie. Certes les corps de ces défunts, après qu’ils ont fini leur tour de danse, sont réduits à néant, balayés aux sables fugaces, ou pourrissent au fond des mers. Mais leurs parties, leurs atomes sont traînés à nouveau, par la vie éternellement jeune et victorieuse, à des mutations sans trêve, exaltés en agents éternels de la force vitale.

De sorte que le contenu même de l’existence, toute pensée, tout acte et tout sentiment, tout ce qui propulsa cette interminable théorie de devanciers par les champs de la vie, garde valeur éternelle. De même que l’homme s’édifie sur l’animal et ses contingences, de même il s’enracine dans tout ce que ses pères ont créé au cours des temps avec leurs poings, leur coeur et leur cerveau. Ses générations ressemblent aux strates d’un état corallien ; pas le moindre fragment n’est pensable sans d’autres en nombre infini, depuis longtemps éteints, sur lesquels il se fonde. L’homme est le porteur, le vaisseau sans cesse métamorphosé de tout ce qui avant lui fut fait, pensé et ressenti. Il est aussi l’héritier de tout le désir qui avant lui en a poussé d’autres, avec une force irrésistible, vers des buts au loin drapés dans les brumes.

Les hommes continuent d'œuvrer à l'érection d'une tour d'incommensurable hauteur, faite de leurs générations, des états de leur être entassés l'un sur l'autre, dans le sang, le désir et l'agonie.

Certes, la tour s'élance à toujours plus abruptes hauteurs, ses merlons haussent l'homme au pavois du vainqueur suprême, le regard se repaît de terres chaque fois plus grandes et plus riches, mais l'édification n'en est pas pour autant régulière et tranquille. Souvent l'ouvrage est menacé, des murs s'écroulent ou sont abattus par les sots, les découragés, les désespérés. Les contrecoups d'états de choses qu'on a cru depuis longtemps surmontés, les éruptions des forces élémentaires qui bouillonnaient à gros remous sous la croûte raidie révèlent la puissante vitalité des énergies immémoriales.

L'individu se construit, pareillement, de pierres innombrables. Il traîne derrière lui sur le sol la chaîne sans fin des aïeux ; il est ligoté et cousu par mille liens et fils invisibles aux racines entrelacées de la paludéenne et primordiale forêt dont la fermentation torride a couvé son germe premier. Certes la sauvagerie, la brutalité, la couleur crue propre à l'instinct se sont lissées, polies, estompées au fil des millénaires où la société brida la pulsion des appétits et des désirs. Certes un raffinement croissant l'a décanté et ennobli, mais le bestial n'en dort pas moins toujours au fond de son être. Toujours il est en lui beaucoup de la bête, sommeillante sur les tapis confortables et bien tissés d'une civilisation lisse, dégrossie, dont les rouages s'engrènent sans heurts, drapée dans l'habitude et les formes plaisantes ; mais la sinusoïde de la ment retour à la ligne rouge du primitif, alors les masques tombent : nu comme il l'a toujours été, le voilà qui surgit, l'homme premier, l'homme des cavernes, totalement effréné dans le déchaînement des instincts. L'atavisme surgit en lui, sempiternel retour de flamme dès lors que la vie se rappelle à ses fonctions primitives. Le sang, qui dans le cycle machinal des villes, ses nids de pierre, irriguait froid et régulier les veines, bouillonne écumant, et la roche primitive, longtemps froide et roide couchée dans des profondeurs enfouies, fond à nouveau chauffée à blanc. Elle lui siffle à la face, jet de flamme dardée qui le dévore par surprise, s'il se risque à descendre au labyrinthe des puits. Déchiré par la faim, dans la mêlée haletante des sexes, dans le choc du combat à mort, il reste tel qu'il fut toujours.

Au combat, qui dépouille l'homme de toute convention comme des loques rapiécées d'un mendiant, la bête se fait jour, monstre mystérieux resurgi des tréfonds de l'âme. Elle jaillit en dévorant geyser de flamme, irrésistible griserie qui enivre les masses, divinité trônant au-dessus des armées. Lorsque toute pensée, lorsque tout acte se ramènent à une formule, il faut que les sentiments eux-mêmes régressent et se confondent, se conforment à l'effrayante simplicité du but : anéantir l'adversaire. Il n'en sera pas autrement, tant qu'il y aura des hommes.

Les formes extérieures n'entrent pas en ligne de compte. Qu'à l'instant de s'affronter on déploie les griffes et montre les dents, qu'on brandisse des haches grossièrement taillées, qu'on bande des arcs de bois, ou qu'une technique subtile élève la destruction à la hauteur d'un art suprême, toujours arrive l'instant où l'on voit flamboyer, au blanc des yeux de l'adversaire, la rouge ivresse du sang. Toujours la charge haletante, l'approche ultime et désespérée suscite la même somme d'émotions, que le poing brandisse la massue taillée dans le bois ou la grenade chargée d'explosif. Et toujours, dans l'arène où l'humanité porte sa cause afin de trancher dans le sang, qu'elle soit étroit défilé entre deux petits peuples montagnards, qu'elle soit le vaste front incurvé des batailles modernes, toute l'atrocité, tous les raffinements accumulés d'épouvante ne peuvent égaler l'horreur dont l'homme est submergé par l'apparition, l'espace de quelques secondes, de sa propre image surgie devant lui, tous les feux de la préhistoire sur son visage grimaçant. Car toute technique n'est que machine, que hasard, le projectile est aveugle et sans volonté ; l'homme, lui, c'est la volonté de tuer qui le pousse à travers les orages d'explosif, de fer et d'acier, et lorsque deux hommes s'écrasent l'un sur l'autre dans le vertige de la lutte, c'est la collision de deux êtres dont un seul restera debout. Car ces deux êtres se sont placés l'un l'autre dans une relation première, celle de la lutte pour l'existence dans toute sa nudité. Dans cette lutte, le plus faible va mordre la poussière, tandis que le vainqueur, l'arme raffermie dans ses poings, passe sur le corps qu'il vient d'abattre pour foncer plus avant dans la vie, plus avant dans la lutte. Et la clameur qu'un tel choc mêle à celle de l'ennemi est cri arraché à des cœurs qui voient luire devant eux les confins de l'éternité ; un cri depuis bien longtemps oublié dans le cours paisible de la culture, un cri fait de réminiscence, d'épouvante et de soif de sang.

De soif de sang, entre autres. C'est, outre l'épou­vante, l'autre flot qui noie le combattant de son écume, dans un mascaret de vagues rouges : l'ivresse, la soif du sang, lorsque les tressaillantes nuées de la destruction pèsent sur les champs de la fureur. Si étrange que cela soit à entendre pour qui ne s'est jamais battu pour rester en vie : la vision de l'adver­saire procure, outre un comble d'horreur, la déli­vrance d'une pression pesante et insupportable. C'est la volupté du sang, flottant au-dessus de la guerre comme la rouge voile des tempêtes au mât de la galère noire, et dont l'élan illimité n'est compa­rable qu'à l'amour. Elle attaque déjà les nerfs lorsqu’ au centre des villes fouettées à blanc les colonnes s'ébranlent vers les gares, sous une pluie de roses embrasées, en cortège des morituri. Elle couve dans les masses en frénésie qui les cernent de leur liesse bruyante et de leurs cris stridents, elle est l'une des émotions déversées sur les hécatombes en marche vers la mort. Accumulée dans les veilles des batailles, dans la douloureuse tension du soir d'avant, dans la marche vers les vagues de feu, en pleine zone des ter­reurs juste avant la lutte au couteau, elle s'embrase en fureur grimaçante lorsque l'averse des projectiles disloque les rangs. Elle crispe en boule tous élans, autour d'un désir et un seul : se ruer sur l'adversaire, l'empoigner, comme l'exige le sang, sans le vertige, à la griffe sauvage du poing. C'est ainsi, et depuis toujours.

Tel est le cercle d'émotions, la lutte qui fait rage dans la poitrine du combattant, lorsqu'il erre par le désert de flammes des gigantesques batailles : l'horreur, l'angoisse, l'anéantissement pressenti, la soif d'un déchaînement intégral dans la lutte. Une fois que ce petit monde en soi, bolide fonçant par le monstrueux, a déchargé son plein de sauvagerie bourrée jusqu'à la gueule en brusque explosion d'instants perdus à jamais pour la mémoire claire, une fois que le sang a coulé à flots de sa propre blessure ou de celle de l'autre, les brouillards tombent devant ses yeux. Il promène autour de lui des yeux fixes, somnambule éveillé de rêves oppressants. Le rêve monstrueux que l'animalité a rêvé en lui, au souvenir des temps où l'homme, parmi des hordes toujours menacées, frayait en guerrier son chemin dans le désert des steppes, se dissipe et le laisse à lui-même, effaré, ébloui par l'insoupçonné dans sa propre poitrine, épuisé par la gigantesque dissipation de vouloir et de force brutale.

C'est alors seulement qu'il prend conscience du lieu où l'a jeté la course de l'assaut, des périls en foule auxquels il vient d'échapper, et blêmit. Une fois cette limite franchie, et là seulement, commence la bravoure. »

Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure

 

 

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C'est l’existence la plus forte qui se sacrifie le plus volontiers

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« Il est profondément significatif que ce soit justement l’existence la plus forte qui se sacrifie le plus volontiers. Mieux vaut s’abîmer comme un météore, dans une gerbe d’étincelles, que de s’éteindre à petit feu vacillant. Le sang des lansquenets ne cessait d’écumer sous les pales tournoyantes de la vie, et pas seulement lorsque l’ivresse de fer du combat les emportait sur la crête des vagues. Il leur fallait exprimer et façonner une vie sauvage et violente, telle qu’elle sourdait continûment en eux depuis les profondeurs. Si jeunesse et virilité leur tenaient lieu d’ivresse et de flamme, le combat, le vin et l’amour les chauffaient à blanc, jusqu’à courir follement à la mort. Chaque heure exigeait d’être remplie, les jours leur coulaient entre les doigts colorés et brûlants, comme les perles d’un chapelet de feu qu’il leur fallait égrener jusqu’au bout pour remplir leur propre mesure. Tout l’être jaillissait flamboyant d’une seule et même source, qu’il se reflétât dans un verre rempli, dans les yeux fous de l’adversaire ou le doux sourire d’une fille. L’ivresse réveillait leur âme de vainqueurs, les cimes de la bataille leur versaient l’ivresse, dans les bras de l’amour tous deux ne leur étaient plus qu’un. »

Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure

 

 

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Dans la culture de gauche...

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« Dans la culture de gauche, (ou encore progressiste, ou encore moderniste) toute porte fermée constitue, par définition, une provocation intolérable et un crime contre l’esprit humain. C’est donc, de ce point de vue, un impératif catégorique que d’ouvrir, et de laisser ouvertes, toutes les portes existantes (même si elles donnent sur la voie et que le train est en marche). Tel est, en dernière instance, le fondement métaphysique de cette peur panique d’interdire quoi que ce soit, qui définit un si grand nombre d’éducateurs et de parents, qui, pour leur confort intellectuel, tiennent à tout prix à "rester de gauche". Il convient naturellement d’ajouter que, selon le circuit classique des compensations de l’inconscient, cette peur d’interdire se transforme assez vite en besoin forcené d’interdire (par la pétition, la pression de la rue, le recours au tribunal, etc.) tout ce qui n’est pas politiquement correct. On reconnaît ici la triste et contradictoire psychologie de ces nouvelles classes moyennes dont la Gauche moderne (une fois liquidée son enracinement populaire) est devenue le refuge politique de prédilection. »

Jean-Claude Michéa, L’Enseignement de l’ignorance

 

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Ce qui a été représenté comme la vie réelle...

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« Le temps pseudo-cyclique consommable est le temps spectaculaire, à la fois comme temps de la consommation des images, au sens restreint, et comme image de la consommation du temps, dans toute son extension. Le temps de la consommation des images, médium de toutes les marchandises, est inséparablement le champ où s’exercent pleinement les instruments du spectacle, et le but que ceux-ci présentent globalement, comme lieu et comme figure centrale de toutes les consommations particulières : on sait que les gains de temps constamment recherchés par la société moderne — qu’il s’agisse de la vitesse des transports ou de l’usage des potages en sachets — se traduisent positivement pour la population des États-Unis dans ce fait que la seule contemplation de la télévision l’occupe en moyenne entre trois et six heures par jour. L’image sociale de la consommation du temps, de son côté, est exclusivement dominée par les moments de loisirs et de vacances, moments représentés à distance et désirables par postulat, comme toute marchandise spectaculaire. Cette marchandise est ici explicitement donnée comme le moment de la vie réelle, dont il s’agit d’attendre le retour cyclique. Mais dans ces moments même assignés à la vie, c’est encore le spectacle qui se donne à voir et à reproduire, en atteignant un degré plus intense. Ce qui a été représenté comme la vie réelle se révèle simplement comme la vie plus réellement spectaculaire. »

Guy Debord, La Société du Spectacle

 

 

 

 

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04/04/2014

Alors l’humain se revancha en fracassante orgie de tout ce qu’il avait laissé perdre...

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« Ainsi vivions-nous sans penser, et n’en étions pas peu fiers. À nous, fils d’une époque enivrée de matière, le progrès semblait un accomplissement, la machine la clef de la similitude au divin, la lunette et le microscope les organes de la connaissance. Mais sous la coque toujours plus brillamment polie, sous les atours dont nous nous attifions comme des magiciens de foire, nous restions aussi nus et bruts que les hommes des forêts et des steppes.

On le vit bien lorsque la guerre déchira la communauté de l’Europe, lorsque, derrière des drapeaux et des symboles pour lesquels la plupart, et depuis fort longtemps, n’avaient plus qu’un sourire incrédule, nous nous affrontâmes en choc décisifs à la manière immémoriale. Alors l’humain se revancha en fracassante orgie de tout ce qu’il avait laissé perdre. Alors ses pulsions, trop longtemps endiguées par la société et ses lois, redevinrent l’unique et le sacré et l’ultime raison. Et tout ce que le cerveau avait au cours des siècles taillé d’arêtes sans cesse plus tranchantes ne servit plus qu’à accroître la force du poing au-delà de toute mesure. »

Ernst Jünger, La guerre comme expérience intérieure

 

 

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Le monde a changé de base, mais pas comme les révoltés d’antan l’imaginaient

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« Mutation brusque ? Virage de l’âme ? Renversement de toutes les valeurs ? Ériger en connaissance de soi l’expérience du conflit mondial contraint l’homme occidental à cette conversion sans retour que les philosophes grecs et les chrétiens à leur suite nomment metanoia : les croyances anciennes ne tiennent ni ne retiennent, la planète entre en convulsions, l’âge du fondamental (Malraux) revient, autrement dit les “fondements” font partout défaut. Si une kyrielle de guerres et de révolutions témoignent du vide alors apparu, on aurait tort de réduire à d’aussi spectaculaires secousses des métamorphoses qui affectent plus durablement encore nos façons de vivre, d’aimer et de mourir. Les violences rudes et crues du "Lansquenet" ("faire main basse sur une poignée de jouissances") marquent combien la mesure des choses et des êtres change. L’espace perd ses bornes, les citoyens se délocalisent - avant 1914, 80% des Français décédaient sur leur lieu de naissance. Le temps, au contraire, rétrécit. Chaque nouveau déraciné s’accroche aux instants, il ne table plus sur la reconnaissance des générations futures, il entend jouir ici et maintenant. Le monde a changé de base, mais pas comme les révoltés d’antan l’imaginaient.

La société de consommation qui prend alors son envol est une société de consumation. Elle naît au sortir des tranchées et au milieu des tombes. Jünger : "Plus la guerre durait plus fortement elle imposait son empreinte à la vie sexuelle… l’honorabilité bourgeoise était à des années-lumières…" Keynes, ces mêmes années, explicite les conséquences économiques de l’expérience intérieur : "La guerre a dévoilé, à tous, la possibilité de la consommation et, à beaucoup, l’inanité de l’abstinence… Les classes laborieuses peuvent ne plus vouloir pratiquer un si large renoncement. La classe capitaliste, ayant perdu confiance dans l’avenir, peut chercher à jouir le plus complètement de ses possibilités de consommation tant qu’elles dureront…" Les effets démographiques, sociologiques sentimentaux n’ont pas fini de suivre. »

André Glucksmann, Préface de "La guerre comme expérience intérieure" d'Ernst Jünger

 

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