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18/02/2014

La vanité a un univers moins étroit que celui de l’amour

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« Les sentiments ont leur destinée. Il en est contre lequel tout le monde est impitoyable : c’est la vanité. Les moralistes l’ont décriée dans leurs livres, même ceux qui ont le mieux montré quelle large place elle a dans nos âmes. Les gens du monde, qui sont aussi des moralistes à leur façon, puisque vingt fois par jour ils ont à juger la vie, ont répété la sentence portée par les livres contre ce sentiment, à les entendre, le dernier de tous.

On peut opprimer les choses comme les hommes. Cela est-il vrai, que la vanité soit le dernier sentiment dans la hiérarchie des sentiments de notre âme ? Et si elle est le dernier, si elle est à sa place, pourquoi la mépriser ?...

Mais est-elle-même le dernier ? Ce qui fait la valeur des sentiments, c’est leur importance sociale ; quoi donc, dans l’ordre des sentiments, peut être d’une utilité plus grande pour la société que cette recherche inquiète de l’approbation des autres ; que cette inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes choses, s’appelle "amour de la gloire", et dans les petites, "vanité" ? Est-ce l’amour, l’amitié, l’orgueil ? L’amour dans ses mille nuances et ses nombreux dérivés, l’amitié et l’orgueil même partent d’une préférence pour une autre, ou plusieurs autres, ou soi, et cette préférence est exclusive. La vanité, elle, tient compte de tout. Si elle préfère parfois de certaines approbations, c’est son caractère et son honneur de souffrir quand une seule lui est refusée ; elle ne dort plus sur cette rose repliée. L’amour dit à l’être : tu es mon univers ; l’amitié : tu me suffis, et bien souvent : tu me consoles. Quant à l’orgueil, il est silencieux. Un homme d’un esprit éclatant disait : "C’est un roi solitaire, oisif et aveugle ; son diadème est sur ses yeux." La vanité a un univers moins étroit que celui de l’amour ; ce qui suffit à l’amitié n’est pas assez pour elle. C’est une reine aussi comme l’orgueil est roi ; mais elle est entourée, occupée, clairvoyante, et son diadème est placé là où il l’embellit davantage. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

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Le fameux point d’intersection de Pascal

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« Ce qui fait le Dandy, c’est l’indépendance. Autrement, il y aurait une législation du Dandysme, et il n’ y en a pas. S’il y en avait, on serait Dandy en observant la loi. Serait Dandy qui voudrait… Malheureusement pour les petits jeunes gens, il n’en est pas tout à fait ainsi. Il y a, sans doute, en matière de Dandysme, quelques principes et quelques traditions ; mais tout cela est dominé par la fantaisie, et la fantaisie n’est permise qu’à ceux à qui elle sied et qui la consacrent, en l’exerçant. Tout Dandy est un "oseur", mais un oseur qui a du tact, qui s’arrête à temps et qui trouve, entre l’originalité et l’excentricité, le fameux point d’intersection de Pascal. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

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17/02/2014

Cha­cun de nous a une âme infin­i­ment dif­férente des autres âmes et dont la prove­nance est un mys­tère

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« Les cro­quants dont je suis ne savent rien ou presque rien au-delà de leurs aïeux immé­di­ats, pater­nels ou mater­nels ; mais les uns comme les autres ignorent invin­ci­ble­ment leur par­enté sur­na­turelle, et les gouttes d’un sang plus ou moins illus­tre dont se récla­ment les superbes ne con­stituent pour per­sonne l’IDENTITÉ.
Vous pou­vez savoir qui vous engen­dra, mais, sans une révéla­tion divine, com­ment pourriez-vous savoir qui vous a conçu ? Vous croyez être né d’un acte, vous êtes né d’une pen­sée. Toute généra­tion est sur­na­turelle. L’état civil dont vous êtes quelque­fois si fier ne sait absol­u­ment rien de votre âme et son reg­istre de néant ne peut men­tion­ner que votre corps cat­a­logué à l’avance pour le cimetière. S’il existe un arbre généalogique des âmes, les Anges seuls peu­vent être admis à le con­tem­pler. Les autres arbres ainsi dénom­més sont déce­vants et incer­tains. La généalo­gie des âmes ! Qui peut com­pren­dre cela ?

Vous êtes le fils ou le petit-fils d’un grand homme. Si vous n’êtes pas pré­cisé­ment un avor­ton, on vous dira que vous avez hérité de son âme, comme si ce lieu com­mun avait un sens. Cha­cun de nous a une âme infin­i­ment dif­férente des autres âmes et dont la prove­nance est un mys­tère. Elle vient d’en haut ou d’en bas, de très loin ou de très près, mais elle va où elle doit aller, infail­li­ble­ment. Il y a des êtres humains écrasés par leur âme qui paraît trop grande pour eux et il y en a une infinité qui ne la sen­tent même pas. Et cepen­dant ils n’ont que cela, les uns et les autres, et il n’est pas pos­si­ble d’y rien changer.
Ames de saints, âmes de poètes, âmes de bar­bares, âmes de pédants ou d’imbéciles, âmes de cent mille bour­reaux pour une seule âme de mar­tyr, âmes som­bres ou lumineuses, d’où venez vous et quelle Volonté inscrutable vous a réparties ?
Je sais bien que je suis né à telle époque, en un lieu déter­miné, et que j’ai un nom parmi les hommes. J’ai eu un père et une mère, j’ai eu des frères, des amis et des enne­mis. Tout cela est indu­bitable, mais j’ignore le nom de mon âme, j’ignore d’où elle est venue et, par con­séquent, je ne sais absol­u­ment pas qui je suis. Quand elle quit­tera mon corps, celui-ci tombera en pous­sière et les chères créa­tures qui me sur­vivront en pleu­rant, héri­tières de mon igno­rance, ne pour­ront me désigner dans leurs prières que par le nom d’emprunt qui servit à me séparer un peu des autres mor­tels. »

Léon Bloy, Médi­ta­tions d’un soli­taire

 

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Car l’espérance est un fruit alléchant qui ne rassasie pas

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« L’espérance est une charmante jeune fille qui vous glisse entre les mains. Le ressouvenir est une belle vielle femme qui ne rend pourtant jamais service à l’instant où il faut. La reprise est une épouse aimée, dont on ne se lasse jamais ; car c’est du feu nouveau seulement qu’on se lasse. Du vieux, on ne se lasse jamais et, quand on l’a devant soi, on est heureux. Seul est vraiment heureux celui qui ne s’abuse pas lui-même dans l’illusion que la reprise apporterait du nouveau ; car, c’est alors qu’on s’en lasserait. Il appartient à la jeunesse d’espérer, à la jeunesse de se ressouvenir ; mais il faut du courage pour vouloir la reprise. Celui qui veut seulement espérer est lâche. Celui qui veut seulement se ressouvenir est voluptueux. Mais celui qui veut la reprise est viril ; et il est d’autant plus profondément homme qu’il a su plus énergiquement la prendre en charge. Par contre, celui qui ne saisit pas que la vie est une reprise, que la reprise est la beauté de la vie, s’est jugé lui-même ; il ne mérite pas mieux que ce qui va lui arriver : il périra. Car l’espérance est un fruit alléchant qui ne rassasie pas ; le ressouvenir est un piteux viatique, qui ne rassasie pas : mais la reprise est le pain quotidien, une bénédiction qui rassasie. »

Søren Kierkegaard, La Reprise

 

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Mais, d’un autre côté, il ne l’aimait pas, car il se contentait de languir après elle

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« Il commençait lui-même à se rendre compte du malentendu, et la jeune adorée lui était déjà presque un fardeau. Et pourtant, elle était l’aimée, la seule et unique qu’il eût aimée, la seule et unique qu’il voulût jamais aimer.
Mais, d’un autre côté, il ne l’aimait pas, car il se contentait de languir après elle. Pendant tout ce temps, se produisait en son for intérieur un remarquable changement. La verve poétique que s’éveillait à une échelle que jamais je n’aurais cru possible.
A cet instant, je compris tout et sans peine : la jeune fille n’était pas son aimée ; elle était l’occasion, pour le poétique, de s’éveiller en lui ; elle le rendait poète.
C’est pourquoi il ne pouvait aimer qu’elle, sans jamais l’oublier, sans jamais vouloir aimer quelqu’un d’autre ; et pourtant, il ne pouvait que languir après elle, continuellement.
Elle était embarquée avec lui, mêlée à tout l’essentiel de son être ; sa mémoire, en lui, serait éternellement neuve. Elle avait été beaucoup pour lui : elle l’avait rendu poète. Mais, par là même, elle avait signé son propre arrêt de mort. »

Søren Kierkegaard, La Reprise

 

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Dieu garde tout homme d’une fidélité pareille !

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« Rien, d’ailleurs, n’est plus séduisant, pour une jeune fille, que d’être aimée d’un homme à l’humeur sombre et enclin à la poésie. Si elle se montre tout juste assez égoïste pour s’imaginer qu’elle l’aime fidèlement en se cramponnant à lui au lieu de le lâcher, elle a, dans la vie, une tâche bien commode : elle jouit, d’un seul coup, de l’honneur et de la bonne conscience d’être fidèle et par-dessus le marché, de la quintessence de l’amour-passion, de tous le plus exquis ! Dieu garde tout homme d’une fidélité pareille ! »

Søren Kierkegaard, La Reprise

 

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16/02/2014

Seul, celui qui peut réellement aimer, lui seul est un homme

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« Or, seul, celui qui se tait arrive à ses fins. Seul, celui qui peut réellement aimer, lui seul est un homme. Seul, celui qui peut donner à son amour une expression quelle qu’elle soit, lui seul est un artiste. En un certain sens, il convenait peut-être que le jeune homme ne commençât point par là. C’est à peine, en effet, s’il avait supporté les affres de l’aventure ; déjà, dès le début, je m’étais quelque peu alarmé qu’il eût besoin d’un confident. Celui qui sait se taire découvre un alphabet avec autant de caractères que celui dont on se sert couramment. Il peut donc tout exprimer dans son parler hors-la-loi : nul soupir si profond qu’il n’y trouve un rire en réponse; nulle prière si indiscrète qu’il n’y trouve le trait d’esprit exauçant la demande. Pour lui, viendra l’instant, où il croira qu’il va perdre la raison. Ce n’est pourtant qu’un moment, quoique terrible. C’est comme la fièvre la nuit, entre onze heure et demie et minuit : à une heure, on travaille avec plus d’entrain que jamais. Si l’on endure cette folie, sans doue aura-t-on la victoire. »

Søren Kierkegaard, La Reprise

 

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“Maman, je voudrais être allemand."

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« C’est alors qu’ils étaient arrivés, précédés de leurs motocyclistes qui roulaient lentement, les bras écartés, le buste droit. C’était au moment du déjeuner ; de toutes les maisons, on jaillissait pour les voir. Ils chantaient une mélodie rauque, coupée de longues interruptions,  où l’on entendait plus que le craquement rythmé de leurs bottes, et qui n’évoquait nulle joie, nul triomphe, mais seulement cette volonté d’avancer, de poursuivre, de pousser toujours plus loin, broyant les obstacles, vers une terre inconnue et promise -cette même volonté qu’exprimaient le mouvement de leurs bottes (comme s’ils écrasaient à chaque pas quelque chose), leurs regards raidis vers l’horizon, leurs fronts de rêveurs butés. Ils passaient, ils passaient, sans s’arrêter, verts et noirs, et s’effaçaient dans le poudroiement de la route sans qu’un seul d’entre eux eut jeté un regard à la foule subjuguée qui tapissait les murs comme une haie d’honneur. “Maman, je voudrais être allemand." "Tais-toi, tu dis des bêtises !" "Je voudrais tant être allemand, maman !" »

Jean-René Huguenin, La côte sauvage

 

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Les français avaient fait des églises et ils ne pouvaient plus les refaire ni rien de semblable : toute l’aventure de la vie était dans ce fait

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« Les français avaient fait des églises et ils ne pouvaient plus les refaire ni rien de semblable : toute l’aventure de la vie était dans ce fait, la terrible nécessité de la mort. Ce peuple avait vieilli, l’homme vieillit. Pour faire une église, dans le calcul, la raison de l’architecture, il y avait l’audace, le risque, l’affirmation créatrice de la foi. Il y avait l’arbre et à côté l’église. L’homme avait répondu par l’église au défi. Maintenant on ne faisait plus que des bâtiments administratifs ou des boîtes à loyer et des chalets de nécessité, ou de rares monuments qui répétaient faiblement les allures, les styles du temps de la jeunesse et de la création, du temps de l’amour répandu. Il y avait eu la raison française, ce jaillissement passionné, orgueilleux, furieux du XIIe siècle des épopées, des cathédrales, des philosophies chrétiennes, de la sculpture, des vitraux, des enluminures, des croisades. Les Français avaient été des soldats, des moines, des architectes, des peintres, des poètes, des maris et des pères. Ils avaient fait des enfants, ils avaient construit, ils avaient tué, ils avaient fait tuer. Ils s’étaient sacrifiés et avaient sacrifié.
Maintenant cela finissait. Ici, et en Europe. »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

 

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Il pensait à Léon Bloy, à Paul Claudel, à Charles Péguy, à Bernanos, entre autres et au-dessus des autres...

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« Pour le mariage civil, cela s’était fait à Paris, avec des témoins de rencontre. Gilles n’avait pas voulu mêler ses amis à son opération. À cette occasion il ne s’était jamais senti si loin de leur incrédulité, de leur vacuité. En entrant chez le curé, il se dit : “je ne suis peut-être qu’un esthète, mais voilà une fantaisie qui me mène dans le seul lieu émouvant que j’ai connu, hors la guerre.” Il se rappelait les dernières conversations qu’il avait eues dans ce lieu avec Corentan, son enterrement. Tandis que commençait la brève cérémonie, Gilles se répéta le mot : esthète. A cette prudente accusation contre lui-même, il répondit en ces termes : “Je fais ce que je peux. Je ne puis pas mettre dans ces grands rites, que j’atteste en ce moment, plus d’éclat que ne me le permet la médiocrité des prêtres et des croyants de la stricte et morne observance. Ce n’est pas ma faute si tous les grands chrétiens de ces derniers temps, que j’aime et admire et qui m’ont enseigné, sont restés comme en marge de l’Église, suspects ou non, et n’ont pu lui communiquer leur souffle. Il pensait à Léon Bloy, à Paul Claudel, à Charles Péguy, à Bernanos, entre autres et au-dessus des autres. Ce n’est pas de ma faute si on est chrétiens, aujourd’hui, en dépit des trois quart et demi de l’Église, clercs ou laïcs. C’est déjà beau qu’à travers cet immense marasme des âmes j’aie pu arriver jusqu’ici. Qu’on ne me demande pas de dépouiller cet orgueil qui m’a soutenu sur le chemin plus qu’autre chose. Seigneur, c’est parce que j’ai beaucoup méprisé que je suis venu vers vous… Plus tard, sûrement vous saurez bien me rendre humble. Déjà, je commence à aimer un peu.”
Pauline à côté de lui était mortellement pâle. Au-dessus d’elle, la petite voûte ogivale, si pure, si délicatement forte lançait au milieu du siècle son défi perdu. »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

 

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15/02/2014

La passion de l’amitié

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« Quand Gilles se retrouva seul ce soir là, il rêva longuement. Il rêva en frissonnant, à propos de Cyrille Galant, à ce qu’était l’amitié : très jeune, il avait cru cette passion plus forte que celle de l’amour. Il s’était écrié parfois : “l’amitié est plus sûre que l’amour.” Pourquoi avait-il prétendu cela ? A cause de ses émotions et de ses actions de la guerre. Il avait satisfait dans les tranchées plusieurs fois, et presque continuellement à de certaines périodes, un besoin poignant qu’il devait bien appeler la passion de l’amitié. Ce n’était point seulement l’instinct de conservation pressé par les circonstances jusqu’à devenir un réflexe de réciprocité, pas seulement l’instinct de la tribu ; non, il avait risqué sa vie avec plus de ferveur pour celui-ci que pour celui-là.
Qu’était-il advenu de ces amitiés ? La mort était passée, mais aussi la paix. Deux ou trois hommes avec qui il avait cru tout mettre en commun, n’avaient plus de lien apparent avec lui qu’une lettre de loin en loin ou une rencontre embarrassée. Le sentiment qui les avait unis se voyait impuissant devant la médiocrité des conditions que la paix telle qu’elle était comprise en France leur faisait, et ce sentiment se repliait, pudique. Ne restait-il donc rien de ces amitiés ? Il leur restait le rayonnement qui était passé dans l’éternel.
Mais, en fait, l’amitié ne durait pas. C’était cela qui décevait Gilles, c’était justement dans l’ordre de la durée qu’il avait cru que l’amitié pouvait surpasser l’amour. Or, il s’apercevait qu’il en était de l’amitié comme de l’amour. C’est une passion qui a la violence et la fragilité des autres passions. Et elle n’en a sans doute pas la puissance de renouvellement car il est plus facile de reflamber, à quarante ou à cinquante ans, dans l’amour que dans l’amitié. Il y a plus d’amertume et de découragement à l’intérieur d’un que d’un sexe de l’autre. L’amitié demande trop d’efforts et de sacrifices qui touchent à la substances même d’un homme qui menacent son originalité et sa nécessaire persévérance en soi-même. Un ami c’est une chance unique de connaître du monde autre chose que soi ; chance sur laquelle un esprit généreux se jette d’abord avec ivresse et que bientôt, en ayant assimilé quelque chose d’indicible, il rejette avec crainte et horreur. Au fond, l’amitié n’est possible que dans la jeunesse, où elle se confond avec la découverte de la vie et de l’amour, ou dans la guerre, ou dans la révolution qui n’est qu’une forme de la guerre, état extrême qui fait de l’homme un être détaché comme le jeune homme. »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

 

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Saisir tous les bruits, tous les mystères, tous les accomplissements

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« Dès qu’il se rapprocha d’elle, il baigna dans une mer de douceur éperdue. Il était ému, apitoyé et effrayé comme s’il avait pris dans ses bras un nouveau-né. Une chair si tendre en proie à une confusion si embrouillée, un silence si oppressé car tout le poids de l’univers était soudain tombé sur ce faible sein. »

« Il s’arrêtait souvent au milieu d’une rue, au milieu d’une chambre, pour écouter. Écouter quoi ? Écouter tout. Il se sentait comme un ermite léger, furtif, solitaire, qui marche à pas invisibles dans la forêt, et qui se suspend pour saisir tous les bruits, tous les mystères, tous les accomplissements. »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

 

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On ne peut jouir vraiment de la vie qu’en la risquant toute...

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« Cette idée qu’on ne peut jouir vraiment de la vie qu’en la risquant toute, tout de suite, dès vingt ans, dès qu’on est conscient, c’est formidable, c’est ce que je cherchais. Comme un imbécile, je n’avais pas su me formuler ça. »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

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Rien ne résisterait à la violence de son appétit

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« Les fantassins et les artilleurs, déjà domestiqués, s’engouffraient avec leurs parents dans la bouche du métro. Lui était seul et prit un taxi. Où aller ? Il était seul, il était libre, il pouvait aller partout. Il ne pouvait aller nulle part, il n’avait pas d’argent. […] Seulement sa solde. Bah ! c’était au moins une soirée. Demain il verrait. Il avait des idées, et surtout une confiance passionnée : rien ne résisterait à la violence de son appétit. Il n’y résisterait peut-être pas lui-même. Mais les folies de l’arrière ne pouvaient être que de bien minces sottises : on serait toujours trop content de le renvoyer au front où un obus pouvait tout arranger. »

Pierre Drieu la Rochelle, Gilles

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14/02/2014

La condition funèbre des renaissances

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« C’était l’hiver. Il y était allé en voiture. Qui ne connaît pas la campagne l’hiver ne connaît pas la campagne, et ne connaît pas la vie. Traversant les vastes étendues dépouillées, les villages tapis, l’homme des villes est brusquement mis en face de l’austère réalité contre laquelle les villes sont construites et fermées. Le dur revers des saisons lui est révélé, le moment sombre et pénible des métamorphoses, la condition funèbre des renaissances. Alors, il voit que la vie se nourrit de la mort, que la jeunesse sort de la méditation la plus froide et la plus désespérée et que la beauté est le produit de la claustration et de la patience. »

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

 

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