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08/01/2014

Technique...

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« Les régimes jadis opposés par l’idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique. »

« Un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté. »

Georges Bernanos, La France contre les robots

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Ta sensualité, prise au piège de l’habitude

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« C’est là où je veux en venir. Tu ne m’as jamais trompé et je ne t’ai jamais trompée. Misérable mot pour une misérable conception. Comme si deux êtres qui ont vraiment vécu l’un dans l’autre pouvaient se tromper. Ne se trompent que ceux qui s’ignorent. Jamais nous n’aurions pu nous tromper : chacun sentait le moindre frisson chez l’autre. Et c’est pourquoi cette lettre est inutile et je la déchirerai peut-être au moment de mourir – puisque tu sais tout cela, ma bien-aimée.

Mais ainsi chacun de nous était prisonnier de la connaissance que de lui avait l’autre. Sous ce regard inévitable, il n’osait pas bouger, parce qu’il savait que le moindre geste aurait chez son compagnon l’ultime répercussion.

Dès le début, nous avons tremblé. Du moins passé les premiers jours d’enchantement – car nous avons eu une nuit de noces et une lune de miel, et vraiment quand, l’autre année, nous avons entendu "Noces" de Stravinsky, il n’y en avait pas beaucoup dans la salle qui pouvaient applaudir aussi naturellement que nous –, quand nous sommes rentrés à Paris et que nos yeux clignotaient sous la lumière cruelle des regards, nous avons eu une première peur. Mais elle a assez vite passé, chacun ayant été témoin des magnifiques indifférences, des évidentes distractions de l’autre devant la beauté et le génie, il a fallu nous abandonner sans réserve au bonheur.

Mais la peur est revenue depuis trois ans. Et chez nous deux en même temps, comme tout sentiment. Une peur subtile, point dérobée mais pudique, si prévoyante, lancée si avant aux limites du possible qu’il me semble aujourd’hui la voir se confondre avec le sentiment de la mort, qui veille ainsi comme une exquise preuve de vie dans les cœurs bien battants.

Il y a deux ou trois hommes et deux ou trois femmes que nous avons toujours écartés – tu sais bien lesquels – avant même qu’ils ne s’approchent.

Mais notre couple n’a-t-il pas rôdé de très loin autour de ces êtres ? Avons-nous été tentés ? Certes, et au premier coup d’œil. Car combien de jours dure l’hallucination totale du désir ? Combien de jours dure le grand soleil tourbillonnant ? Très peu de jours.

Évidemment, en répondant : très peu, je me force par raison, ne voulant pas m’en tenir à ma seule expérience. Car je n’ai vu que toi pendant des années et à travers d’autres femmes qu’il m’arrivait de désirer une minute je retrouvais toujours le type de ta beauté en filigrane. Mais je me dis que je n’y avais aucun mérite : j’avais eu tant de femmes avant toi, et, dans mon premier élan vers toi, il y avait un parti pris de les oublier toutes, qui n’attendait qu’une bonne occasion de se déployer.

Et quand je suis seul l’été ou l’hiver, je sens surtout la fatigue montante des quarante-cinq ans. J’ai fait la guerre et j’ai beaucoup travaillé, beaucoup aimé. Mais toi. Toi, si jeune – et qui n’as connu que moi. Voilà une pensée qui a traversé bien souvent mon cœur depuis quelque temps. Elle n’était pas nouvelle toutefois – car, lorsque je t’ai prise, ayant trente-cinq ans, j’avais jeté déjà cette pensée vers l’avenir, "Salut à tous ceux qu’aimera Gisèle." J’ai toujours repoussé avec horreur l’idée d’épuiser ta vie. Je n’ai jamais voulu que tu me donnes toute ta vie. Car dans le don total, il y a tôt ou tard du sacrifice et je ne veux pas qu’il ait de sacrifices pour toi.

Il n’y en a déjà eu que trop – ces peurs à grande distance que tu as nourries comme moi, ces fuites à perte de vue.

Mais si je me retourne sur moi-même, – cela s’impose dans cette case percée de moustiques, où je meurs de soif cloué sur un lit de camp –, je vois bien qu’après le don, il faut en venir au sacrifice, et ce sacrifice que je voudrais aujourd’hui faire de ma vie pour ta vie, c’est une part inséparable de mon don de toujours. Moi plutôt que toi.

Je remercie le ciel de ne m’avoir donné aucun talent irremplaçable qui me force à opposer mon moi au tien. (Tu rirais de cette expression dans ma bouche d’athée, mais nous savons que "remercier le ciel" dans le langage des hommes, c’est une façon de reconnaître la nécessité.) Si j’étais grand homme dans les affaires ou la politique ou les arts, je n’aurais pas sans réticence l’envie de mourir que j’ai maintenant et de faire place nette auprès de toi. Mais je ne suis pas un grand homme.

Je n’ai rien à perdre que moi, car toi, je t’ai déjà perdue. Tu ne peux plus me donner ce que tu m’as donné si longtemps. Tu m’avais donné et sans cesse redonné tout ce qu’on peut donner à l’autre. Mais, depuis quelques temps, tu commençais à laisser voir des signes d’usure – c’est pourquoi je m’en vais au bon moment. Tu commençais à me donner autre chose que l’élan de ton amour, de ta passion, de ton désir. Tu commençais à me donner de la tendresse, de l’amitié, de la gratitude. Et aussi ta sensualité, prise au piège de l’habitude, s’en venait vers moi par une pente plus molle, ou bien c’étaient des saccades de vice. Or, il est insupportable de voir un être, dont on estime infiniment les dons, vous les faire plus petits.

Ce changement dans la nature de tes sentiments ne s’échappait pas – car, c’est la loi de notre couple, rien ne nous échappe ; mais tu l’acceptais, comme l’inévitable changement des saisons. Il te semblait que du même mouvement tu vieillissais et m’aimais moins, et que tout cela était bien.

Gisèle, allais-tu donc mentir si tôt à ta jeunesse ? Pouvais-tu ainsi accepter d’être jouée par le temps ? Non, je ne peux pas croire qu’il faille mon aide pour que tu te retiennes sur la pente de la résignation. Dis-moi que tu allais, de toi-même, te détourner de moi, te révolter contre cette figure définitive que mes mérites imposaient à ton destin.

Crois à cette parole que je viens de te dire, qui n’est pas folle, qui est grave. Je t’assure que si mon premier mouvement en t’écrivant cette lettre a été d’un naturel égoïsme, et de vouloir ajouter mon sceau sur ton éloignement de moi, d’en faire ma propre initiative et ma propre aventure, la réflexion, après quelques heures qui comptent au centuple, m’épure, et je souhaite du plus profond de moi enfin atteint, par amour pour la beauté et pour la santé, qu’au lendemain de ma mort, tu reconnaisses en toi la force d’une métamorphose qui allait éclore en tout cas. »

Pierre Drieu la Rochelle, Journal d'un homme trompé

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07/01/2014

Le feu est l'ultra-vivant

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« Le feu est l'ultra-vivant. Le feu est intime et il est universel. Il vit dans notre cœur. Il vit dans le ciel. Il monte des profondeurs de la substance et s'offre comme un amour. Il redescend dans la matière et se cache, latent, contenu comme la haine et la vengeance. Parmi tous les phénomènes, il est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il brûle à l'Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. Il est plaisir pour l'enfant assis sagement près du foyer ; il punit cependant de toute désobéissance quand on veut jouer de trop près avec les flammes. Il est bien-être et il est respect. C'est un dieu tutélaire et terrible, bon et mauvais. Il peut se contredire : il est donc un des principes d'explication universelle. »

Gaston Bachelard, Psychanalyse du Feu

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Mes ancêtres n’ont pas travaillé à une civilisation pour que soudain nous n’y puissions plus rien et que le mouvement se perde machinal, aveugle, absurde ?

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« Qu’est-ce que je fais là ? Je suis un homme. J’ai été promis à un monde d’hommes et d’animaux. Mes ancêtres n’ont pas travaillé à une civilisation pour que soudain nous n’y puissions plus rien et que le mouvement se perde machinal, aveugle, absurde ? Une machine, un canon qui tire sans arrêt, tout seul. Qu’est-ce que cela ? Ce n’est ni un homme, ni un animal, ni un dieu. C’est un calcul oublié qui poursuit seul sa trajectoire à travers le monde, c’est un résidu incroyable. Quelle est cette reprise étrange de la matière sur la vie ? Quel est ce déroulement mécanique de la matière ? Des mots absurdes deviennent vrais : mécanisme, matérialisme. C’était un déchaînement inattendu, épouvantable. L’homme au moment d’inventer les premières machines avait vendu son âme au diable et maintenant le diable le faisait payer. Je regarde, je n’ai rien à faire. Cela se passe entre deux usines, ces deux artilleries. L’infanterie, pauvre humanité mourante, entre l’industrie, le commerce, la science. Les hommes qui ne savent plus créer des statues, des opéras, ne sont bons qu’à découper du fer en petits morceaux. Ils se jettent des orages et des tremblements de terre à la tête, mais ils ne deviennent pas des dieux. Et ils ne sont plus des hommes. »

Pierre Drieu la Rochelle, Le Lieutenant des tirailleurs

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06/01/2014

Il comprit l'incroyable beauté que peut dégager l'observance méditée du sacrifice

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« Un enfant de choeur parut, précédant un vieux prêtre et, pour la première fois, Durtal vit servir réellement une messe, comprit l'incroyable beauté que peut dégager l'observance méditée du sacrifice.
Cet enfant agenouillé, l'âme tendue et les mains jointes, parlait, à haute voix, lentement, débitait avec tant d'attention, avec tant de respect, les répons du psaume, que le sens de cet admirable liturgie, qui ne nous étonne plus, parce que nous ne la percevons depuis longtemps que bredouillée et expédiée, tout bas, en hâte, se révéla brusquement à Durtal. Et le prêtre, même inconsciemment, qu'il le voulût ou non, suivait le ton de l'enfant, se modelait sur lui, récitait avec lenteur, ne proférant plus simplement les versets du bout des lèvres, mais il se pénétrait des paroles qu'il devait dire, haletait, saisi, comme à sa première messe, par le grandeur de l'acte qu'il allait accomplir.
Durtal sentait, en effet, frémir la voix de l'officiant, debout devant l'autel, ainsi que les Fils même qu'il représentait devant le Père, demandant grâce pour tous les péchés du monde qu'il apportait, secouru, dans son affliction et dans son espoir, par l'innocence de l'enfant dont l'amoureuse crainte était moins réfléchie que la sienne et moins vive.
Et lorsqu'il prononçait cette phrase désolée: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi mon âme est-elle triste et pourquoi me troublez-vous?" le prêtre était bien la figure de Jésus souffrant sur le Calvaire, mais l'homme restait aussi dans le célébrant, l'homme faisant retour sur lui-même et s'appliquant naturellement, en raison de ses délits personnels, de ses propres fautes, les impressions de détresse notées par le texte inspiré du psaume. »

Joris-Karl Huysmans, La Cathédrale

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Cette morne obscurité contre cette lumière céleste ?

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« Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l’archange perdu, est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le Ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste ? Soit ! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s’est élevé au-dessus de ses égaux par la force. Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours ! Salut, horreurs ! salut, monde infernal ! Et toi, profond Enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t’apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu. L’esprit est à soi-même sa propre demeure ; il peut faire en soi un Ciel de l’Enfer, un Enfer du Ciel. Qu’importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand ? Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n’a pas bâti ce lieu pour nous l’envier ; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté ; et, à mon avis, régner est digne d’ambition, même en Enfer ; mieux vaut régner dans l’Enfer que servir dans le Ciel. »

John Milton, Le Paradis perdu, Livre I, Traduction de François-René de Chateaubriand

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05/01/2014

L’énergie est l’éternel délice...

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« Toutes les Bibles, ou codes sacrés, ont été cause des erreurs suivantes :

1° Que l’homme a deux réels principes existants, à savoir : un corps et une âme.

2° Que l’Énergie, appelée le Mal, ne procède que du corps, et que la Raison appelée Bien ne procède que de l’âme.

3° Que Dieu torturera l’homme durant l’Éternité pour avoir suivi ses énergies.

Mais contraires à celles-ci, les choses suivantes sont vraies :

1° L’homme n’a pas un corps distinct de son âme, car ce qu’on appelle corps est une partie de l’âme perçue par les cinq sens, principaux débouchés de l’âme dans cette période de vie.

2° L’énergie est la seule vie ; elle procède du corps, et la Raison est la borne de l’encerclement de l’Énergie.

3° L’énergie est l’éternel délice.

Ceux qui répriment leur désir, sont ceux dont le désir est faible assez pour être réprimé ; et l’élément restricteur ou raison usurpe alors la place du désir et gouverne celui dont la volonté abdique.

Et le désir réprimé peu à peu devient passif jusqu’à n’être plus que l’ombre du désir. »

William Blake, Le mariage du Ciel et de l'Enfer

 

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04/01/2014

L’adversaire et moi habitions le même monde

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«  La chair et l’esprit, le sens et l’intellect, l’au-dehors et l’au-dedans, prennent d’un pas leurs distances d’avec la terre, et là-haut, plus haut même qu’où se boucle la ronde des nuages blancs qui serpentent autour de la terre, eux aussi vont se rejoindre. »

« Ce sont les mots qui vinrent en premier ; ensuite, tardivement, selon toute apparence avec répugnance et déjà habillée de concepts, vint la chair. »

« L’adversaire et moi habitions le même monde. Quand je regardais, l’adversaire était vu ; quand l’adversaire regardait, moi-même j’étais vu ; nous nous faisions face, qui plus est, sans imagination intermédiaire, tous deux appartenant au même monde d’action et de force - autrement dit, le monde de "ce qui est vu". »

Yukio Mishima, Le Soleil et l’acier


 

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03/01/2014

S’il y avait davantage d’hommes d’affaires mettant tout leur coeur à se livrer à leurs activités en les tenant pour sacrées...

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« S’il y avait davantage d’hommes d’affaires ne visant pas leur profit personnel mais mettant tout leur coeur à se livrer à leurs activités lucratives en les tenant pour sacrées, ne doutez pas qu’une lumière se lèverait sur notre pauvre planète ! »

Giei Satô, Journal d’un apprenti moine zen

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Ce qui rend le monde également insupportable

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« Vers la fin de l’adolescence on pense que la plupart des êtres et des choses n’ont pas le droit d’exister (à l’exception des plus belles). Dans un âge plus avancé, on entre dans une confusion inverse : tout à le droit d’exister - ce qui rend le monde également insupportable. »

Jean Baudrillard, Cool Memories IV

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Il y a trois hommes en moi

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« - En d’autres termes, il y a trois hommes en moi. L’un d’eux occupe toujours le milieux : indifférent, impassible, il observe, il attend que les deux autres le laissent s’exprimer et leur dire ce qu’il voit. Le deuxième est comme un animal apeuré qui attaque de crainte d’être attaqué. Et puis il y a un homme doux et aimant, trop aimant, qui laisse autrui pénétrer jusque dans le saint des saints de son être, encaisse les insultes, fait confiance et signe les contrats sans les lire, se laisse convaincre de travailler au rabais ou gratis et qui, lorsqu’il s’aperçoit qu’on l’a possédé, a envie de tuer et de détruire tout ce qui l’entoure, y compris lui-même, pour se punir d’avoir été aussi stupide. Mais il ne s’y résout pas - et il retourne s’enfermer en lui-même.

- Lequel est vrai ?

- Tous les trois. »

Charles Mingus, Moins qu’un chien - Autobiographie


 

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02/01/2014

J’avais eu vingt ans en 1940, dans la débâcle

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« J’avais eu vingt ans en 1940, dans la débâcle. J’appartenais à une génération charnière qui avait vu s’écrouler un monde, était coupé du passé et doutait de l’avenir. Que l’époque accablée fût digne de respect et qu’il faille la pénétrer de notre amour, j’étais fort loin d’y croire. Il me semblait plutôt que la lucidité menait à refuser de jouer à un jeu où tout le monde triche. »

Louis Pauwels et Jacques Bergier, La matin des magiciens


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Un vieil original qui s’habillait en bourgeois du XVIIème siècle

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« Pendant l’occupation vivait à Paris, dans le quartier des Ecoles, un vieil original qui s’habillait en bourgeois du XVIIème siècle, ne lisait que Saint-Simon, dînait aux flambeaux et jouait de l’épinette. Il ne sortait que pour aller chez l’épicier et le boulanger, un capuchon sur sa perruque poudrée, la houppelande laissant voir les bas noirs et les souliers à boucles. Le tumulte de la Libération, les coups de feu, les mouvements populaires le troublèrent. Sans rien comprendre, mais agité par la crainte et la fureur, il sortit un matin sur son balcon, la plume d’oie à la main, le jabot dans la vent, et il cria, d’une forte et étrange voix solitaire :

"Vive Coblenz !"

On ne saisit pas, on vit la singularité, les voisins excités sentirent d’instinct qu’un bonhomme vivant dans un autre monde avait partie liée avec le mal, le cri parut allemand, on monta, on défonça la porte, on l’assomma, il mourut. »

Louis Pauwels et Jacques Bergier, La matin des magiciens

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Voici mille cris divers qui de toute part retentissent autour de moi : j’habite juste au-dessus d’un bain...

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« Je veux mourir, si le silence est aussi nécessaire qu’on le croit à qui s’isole pour étudier. Voici mille cris divers qui de toute part retentissent autour de moi : j’habite juste au-dessus d’un bain. Imagine tout ce que le gosier humain peut produite de sons antipathiques à l’oreille : quand des forts du gymnase s’escriment et battent l’air de leurs bras chargés de plomb, qu’ils soient ou qu’ils feignent d’être à bout de forces, je les entends geindre ; et chaque fois que leur souffle longtemps retenu s’échappe, c’est une respiration sifflante et saccadée, du mode le plus aigu. (…)
Mais qu’un joueur de paume survienne et se mette à compter les points, c’en est fait. Ajoutes-y un querelleur, un filou pris sur le fait, un chanteur qui trouve que dans le bain sa voix a plus de charme, puis encore ceux qui font rejaillir avec fracas l’eau du bassin où ils s’élancent. Outre ces gens dont les éclats de voix, à défaut d’autre mérite, sont du moins naturels, figure-toi l’épileur qui, pour mieux provoquer l’attention, pousse par intervalles son glapissement grêle, sans jamais se taire que quand il épile des aisselles et fait crier un patient à sa place. Puis les intonations diverses du pâtissier, du charcutier, du confiseur, de tous les brocanteurs de tavernes, ayant chacun certaine modulation toute spéciale pour annoncer leur marchandise. »

Sénèque, Lettre à Lucilius

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01/01/2014

J’eus l’impression de revenir avec l’âme de quelqu’un qui a parcouru un sentier dangereux

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« La cocaïne put être isolée vers 1860 dans le fameux institut de Wöhler, à Göttingen, l’une des boîtes de Pandore pour notre monde. Cette précipitation et cette concentration de matière hautement efficaces, à partir de substances organiques, traversent tout le XIXème siècle ; elles ont commencé par l’extraction de la morphine par un jeune homme de vingt ans, Sertürner (1806), qui développait ou, pour mieux dire, “déballait” ainsi le premier alcaloïde. Comme toujours, lorsqu’on s’approche du monde des Titans, la concentration et les radiations gagnent ici en force. Dans cette sphère apparaissent des vertus et des matières qui, certes, sont tirées de la Nature, mais sont trop violentes, trop véhémentes pour nos facultés naturelles de compréhension, de sorte que l’homme, s’il ne veut se détruire, doit chercher son salut dans une distance croissante et une prudence sans cesse accrue. Fermentation, distillation, précipitation et finalement extraction de matière irradiante, à partir d’une substance organique. C’est par elle que s’ouvre le XXème siècle : en 1903, découverte du radium et du polonium, en 1911, prix Nobel à M. et Mme Curie, pour avoir tiré le radium pur de quantités énormes de pechblende de Johannisthal. »

« Le nouveau style mondial s’assimile aussi la drogue et l’ivresse. Le grand fleuve des produits stimulants et des assoupissants continue à couler et même élargit et accélère son cours. La limite s’efface, près de laquelle ils servent, d’une part à la santé, de l’autre au plaisir, jusqu’au moment où ils sont devenus indispensables. Au sein du monde du travail et de ses tensions, beaucoup trouvent en eux une pâture pour leurs nerfs. On peut se faire une idée de cette consommation massive de drogues dans les usines à produits pharmaceutiques, devant les centrifugeuses, dont des cachets jaillissent en une succession rapide. Ils s’unissent en rivières multicolores qui, à leur tour, se ramifient jusque dans les villages et les foyers les plus lointains. Là encore, leur ambivalence se manifeste en ce que la chimie tâtonne constamment pour trouver la frontière à partir de laquelle le remède produit aussi des effets euphorisants. C’est là que la consommation devient énorme. Les tabous imposés par les lois traînent loin derrière. »

Ernst Jünger, Approches, drogues et ivresse

 

« -- Quand avez-vous décidé d’essayer concrètement cette nouvelle substance ?

-- En 1951, chez Hofmann à Bottmingen, un faubourg de Bâle. Pour parer à toute éventualité, Hofmann avait fait venir un de ces amis médecin. Ce fut une expérience harmonieuse, pleine de couleurs accompagnées par la musique transfigurée et amplifiée de Mozart. Je me souviens surtout de la spirale de fumée qui montait du bâtonnet d’encens allumé par Hofmann et qui ondoyait dans l’air - un souvenir que j’ai décrit dans Visite à Godenholm.

-- Quelles impressions avez-vous retirées de ces premiers “voyages” ?

-- A vrai dire, j’avais déjà essayé d’autres drogues, et en particulier, une fois, avec Klett, mon éditeur, j’avais expérimenté les effets d’une forte dose de mescaline. En comparaison, ma première expérience avec le LSD ne fut pas particulièrement intense, car aussi, par précaution, nous n’en avions absorbé qu’une quantité minime. Mais mon impression changea au cours des fois suivantes, qui furent d’une intensité croissante. Le dernier voyage avec Hofmann, nous le fîmes chez lui, en février 1970, toujours au son de la musique de Mozart, un concerto pour flûte et harpe. Ce fut une altération très profonde de notre conscience, dont, je m’en souviens, j’eus l’impression de revenir avec l’âme de quelqu’un qui a parcouru un sentier dangereux.»

Ernst Jünger, Les prochains Titans

 

Ernst Jünger

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