Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25/02/2014

Mon travail est un labeur obscur et souterrain de mine

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Ni ce livre ni moi ne faisons de politique. Le sujet dont je parle ici est antérieur à la politique ; il est dans le sous-sol de la politique. Mon travail est un labeur obscur et souterrain de mine. La mission de celui que l’on a nommé "l’intellectuel" est en un certain sens opposé à celle du politicien. L’œuvre de l’intellectuel aspire – souvent en vain – à éclaircir un peu les choses, tandis que celle du politicien consiste souvent à les rendre plus confuses. Etre de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; tous deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale. De plus, la persistance de ces qualificatifs ne contribue pas peu à falsifier encore davantage la "réalité" du présent, déjà fausse par elle-même ; car nous avons bouclé la boucle des expériences politiques auxquelles ils correspondent, comme le démontre le fait qu’aujourd’hui les droites promettent des révolutions et les gauches proposent des tyrannies. »

José Ortega y Gasset, La révolte des masses – Préface pour le lecteur français – Mai 1937

 

 

14:05 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Comment un homme de 20 ans pourrait-il aujourd’hui se faire un projet de vie qui ait une figure individuelle ?

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« A considérer dans les grandes villes d’aujourd’hui, ces vastes agglomérations d’êtres humains, allant et venant par les rues ou se pressant dans d’immenses manifestations publiques, une pensée prend corps en moi, obsédante : comment un homme de 20 ans pourrait-il aujourd’hui se faire un projet de vie qui ait une figure individuelle et qui, par conséquent puisse être réalisé de sa propre initiative et par ses efforts personnels ? Lorsqu’il essaiera de développer imaginairement cette fantaisie, ne s’apercevra-t-il pas qu’elle est sinon irréalisable, du moins fort improbable, puisque l’espace manque pour la loger, pour se mouvoir à son gré ? Le découragement le portera à renoncer, avec la facilité d’adaptation propre à son âge, non seulement à tous acte, mais encore à tout désir personnel ; il cherchera la solution contraire et imaginera alors pour lui-même une vie standard, faire des desiderata communs à tous ; et il comprendra que, pour obtenir cette vie, il doit la demander ou l’exiger en collectivité avec les autres. Voilà l’action en masse.

(…)

La condition première pour arriver à une amélioration de la situation présente consiste à se rendre bien compte de son énorme difficulté. C’est alors seulement que nous serons à-mêmes d’attaquer le mal dans les profondes couches où il a son origine. Il est en effet très difficile de sauver une civilisation quand son heure est venue de tomber sous les pouvoirs des démagogues. Les démagogues ont été les grands étrangleurs de civilisations. Les civilisations grecque et romaine succombèrent entre les mains de cette faune répugnante qui faisait dire à Macaulay : » Dans tous les siècles, les plus vils exemples de la nature de la nature humaine ont été trouvés parmi les démagogues ». Mais un homme n’est pas un démagogue simplement parce qu’il s’est mis à crier devant la foule. (…) La démagogie essentielle du démagogue, il la porte dans sa tête, elle prend ses racines dans l’irresponsabilité même du démagogue à l’égard des idées qu’il manie, idées qu’il n’a pas créées mais reçues de leurs véritables créateurs. La démagogie est une forme de dégénération intellectuelle qui, en tant que vaste phénomène de l’histoire européenne, apparaît en France vers 1750. Pourquoi à ce moment ? pourquoi en France ? C’est là un des points névralgiques dans la destinée de l’Occident et spécialement dans la destinée française.

C’est un fait que, depuis ce moment, la France et, par irradiation, presque tout le continent croient que la méthode pour résoudre les grands problèmes humains est la méthode de la révolution, entendant par ce mot ce que déjà Leibniz appelait une « révolution générale » , la volonté de tout transformer d’un seul coup et dans tous les genres. C’est à cause de cela que cette merveille qu’est la France est arrivée en de si mauvaises conditions à la conjoncture difficile du présent. Car ce pays possède – ou croit posséder – une tradition révolutionnaire. Et s’il est déjà grave d’être révolutionnaire, combien n’est-il pas plus grave de l’être, paradoxalement, par tradition ! Il est vrai qu’en France on a fait une grande révolution et plusieurs sinistres ou risibles. Mais si l’on s’en tient à la vérité toute nue des annales, on voit que ces révolutions ont surtout servi à faire vivre la France pendant tout un siècle – sauf quelques jours ou quelques semaines – sous des formes politiques plus autoritaires et plus contre-révolutionnaires qu’en presque aucun autre pays. Et surtout, le grand fossé moral de l’histoire française, les vingt années du Second Empire furent évidemment la conséquence de la sottise et de la légèreté des révolutionnaires de 1848. »

José Ortega y Gasset, La révolte des masses – Préface pour le lecteur français – Mai 1937

 

05:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

24/02/2014

L’avènement des masses

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« L’avènement des masses au plein pouvoir social – qu’on y voit un bien ou un mal – est le plus important des faits qui soient survenus dans la vie publique de l’Europe actuelle. Mais comme, par définition, les masses ne doivent ni ne peuvent se gouverner elles-mêmes, et encore moins régenter la société, ce fait implique que l’Europe traverse actuellement la crise la plus grave dont puissent souffrir peuples, nations et cultures. Cette sorte de crise est intervenue plusieurs fois dans l’histoire. On en connait  la physionomie et les conséquences, on en connait aussi le nom ; c’est la révolte des masses. »

José Ortega y Gasset, La Révolte des Masses

 

19:16 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

22/02/2014

Hostie volante non identifiée...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

 

« Lettre "D" : Direct sur France 2 (Lévitation en)

 

Le 7 novembre 1999, lors de l'assemblée plénière des évêques de France, une messe est célébrée en la basilique souterraine de Lourdes par trois cardinaux : Mgr Billé, archevêque de Lyon, Mgr Lustiger, archevêque de Paris, et Mgr Eyt, archevêque de Bordeaux. Dans le cadre de l'émission "Le Jour du Seigneur", cette messe est diffusée en direct sur France 2. On ne peut rêver meilleure vitrine pour l'un des pires cauchemars que puissent vivre, devant des millions de téléspectateurs, trois éminents prélats de l'Eglise catholique.
Sur l'autel se trouvent, posées l'une sur l'autre, deux grandes hosties de célébration. Au moment de l'épiclèse, le cardinal Billé s'adresse au Seigneur en prononçant la formule liturgique :  "Sanctifie ces offrandes, en répandant sur elles Ton Esprit. Qu'elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus…" C'est à cet instant précis que, semblant mue par un ressort ou tirée par un fil, l'une des hosties se soulève en oscillant vigoureusement, puis demeure en lévitation à trois centimètres de l'autre, et ce durant cinq bonnes minutes.
Dans toute la France, ce dimanche matin, les adeptes du rituel cathodique bondissent devant leur poste, se téléphonent, s'interpellent : "Branchez-vous sur la 2 !" Mais, à Lourdes, l'autel est trop éloigné pour que les fidèles massés dans l'immense basilique puissent se rendre compte de l'événement. D'autant que les trois cardinaux ont une réaction de sang-froid stupéfiante, qui confine à l'indifférence paisible. Sans le plus petit haussement de sourcils, sans la moindre variation de tonalité, ils continuent à célébrer leur messe comme si de rien n'était. Semblables à ce curé de Marcel Aymé qui, dans Clérambard, est le seul du village à ne pas voir l'apparition de saint François d'Assise à deux mètres de lui, n'ont-ils rien remarqué ? Mais si, bien sûr. Simplement, ils ont conscience du gros plan qui immortalise en direct, pour des millions de foyers, leur comportement face à ce phénomène relevant moins de l'éventuel miracle que du trucage d'illusionniste. Si Dieu existe, la vidéo également, et ils savent dès cet instant qu'ils auront à répondre de leur attitude devant le pape et les chrétiens du monde entier.
"Putain, c'est quoi ce truc ?" fut, sur l'instant, le seul commentaire dans l'enceinte de la basilique, prononcé entre ses dents par un cadreur de France 2.
A l'issue de la messe, le cardinal Billé, en état de choc, est abordé par une de ses amies présente à l'office. Il lui demande aussitôt, l'air soucieux mais le ton neutre, si "elle a remarqué quelque chose durant l'épiclèse". Réponse négative de la dame, qui enchaîne : "Qu'est-ce que j'aurais dû remarquer ?" L'archevêque lui fait signe de ne plus poser de questions, et s'éclipse. Dès le lendemain, en tant que président de la Conférence des évêques de France, il interdira à France 2 et aux producteurs du "Jour du Seigneur" de rediffuser ces images.
Pourquoi ? Par crainte d'une supercherie, ou bien d'un signe divin aux conséquences indésirables ? A l'issue de la célébration, dès la sortie du public, les autorités ecclésiastiques, audiovisuelles et policières ont évidemment passé au peigne fin l'autel et les accessoires liturgiques, pour tenter d'élucider le mystère. Mais toutes les explications "raisonnables" se sont révélées irrationnelles.
Illusion d'optique, comme l'a suggéré Mgr Lustiger ? Non : la prise de vues est objective. Trucage vidéo ? Non plus : les images ont été diffusées en direct. On a soupçonné alors l'équipe de tournage d'avoir monté une bonne blague anticléricale, en utilisant une minisoufflerie qui aurait fait décoller l'hostie. Hélas, aucun mécanisme de ce genre n'a pu être découvert. Et les techniciens de France 2, par la voix de leurs syndicats, ont fait remarquer qu'ils avaient peut-être autre chose à faire que ce genre de conneries.
Quant aux producteurs de l'émission "Le Jour du Seigneur", ils adressent par écrit, depuis 1999, à tout courrier concernant la messe du 7 novembre la réponse suivante :  "Le phénomène surprenant de l'hostie qui se soulève légèrement au moment de l'épiclèse, jusqu'à la fin de la prière eucharistique, ne résulte d'aucun montage ni d'aucune manipulation technique."
On a donc cherché une explication plus crédible. on l'a trouvée : l'humidité. Le phénomène de l'hostie volante s'étant produit dans une basilique souterraine, et donc humide, le choc thermique des projecteurs avait fait gonfler l'hostie du dessous qui, par effet de bombage, avait soulevé celle du dessus. Intéressant. Sauf que les agrandissements de l'image prouvent que l'hostie inférieure demeure obstinément plate. En outre, au gré du déplacement des officiants, les différentes couleurs de chasuble sont parfaitement visibles dans l'intervalle de trois centimètres qui, durant les cinq minutes de lévitation, sépare les deux rondelles d'azyme.
Heureusement, ce jour-là, il y avait de l'orage. Pain bénit, si j'ose dire, pour les rationalistes. L'énigme était résolue : c'est la foudre qui avait provoqué un phénomène électrostatique. Imparable. Sauf que la basilique souterraine est en béton armé, et qu'elle constitue donc une immense cage de Faraday qui la met à l'abri des perturbations électriques extérieures.
Reste alors l'hypothèse que les hosties aient développé elles-mêmes un champ électrique provoquant la lévitation. Hypothèse émise par le père Jean-Baptiste Rinaudo, docteur ès sciences, maître de conférence à la faculté de médecine de Montpellier : "Si des charges électriques positives sont apparues sur les deux fars internes des hosties, celle du dessus a pu se soulever, étant donné que deux charges du même signe se repoussent. A condition bien sûr que le pain azyme soit électrisables." On a donc frotté des hosties avec un chiffon de laine, avant de les soumettre à un électroscope. Celui-ci n'a pas réagi.
Aucune explication "naturelle" ou technique n'ayant pu être retenue, l'événement a été soigneusement passé sous silence, dans l'intérêt général de la science. Comme l'Eglise, de son côté, avait décrété l'embargo, ce fut la fin de la polémique. Les incroyants étaient contents, et les chrétiens n'allaient pas risquer l'excommunication en engageant leur foi sur ce numéro de voltige eucharistique, auquel le Vatican refusait de décerner le label de miracle.
Je n'ai découvert ces images qu'en 2005. Je venais de publier Clone le Christ ?, et un lecteur m'adressa une copie vidéo de la messe interdite, en me remerciant de ne pas "trahir mes sources". Je tombai des nues. Depuis, la prohibition épiscopale a été largement contournée par les internautes. Pressées de questions sur cette captation télévisée qui, par la grâce de YouTube et Dailymotion, a fait aujourd'hui le tour de la planète, les autorités catholiques consentent tout juste à parler de "prodige".
Le terme est important. L'extrême prudence du Saint-Siège face à ces phénomènes inexpliquées tient à leur nature même : pour l'Eglise, les prodiges ne sont pas forcément d'origine divine. Ils peuvent émaner de désordres psychiques purement humains (psychokinèse, pouvoirs occultes induits par le spiritisme…), voire du diable lui-même. Le nom de "miracle" ne saurait dont être dévoyé. Surtout en l'occurrence. Car ce qui gêne profondément le Vatican, dans la lévitation de cette hostie, c'est qu'elle remet en lumière, sous le feu des projecteurs audiovisuels, l'une des causes du schisme avec les chrétiens orthodoxes.
En effet, c'est lorsque les trois cardinaux ont prononcé les mots "Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles Ton Esprit" - et précisément sur le mot esprit  - que l'hostie a sauté en l'air. Et cette coïncidence réveille un point de théologie des plus sensibles. Pour saint Jean Chrysostome, au Ive siècle, c'est "Jésus lui-même, par l'intermédiaire du prêtre, qui opère la consécration au travers des paroles prononcées durant la Cène". L'Eglise catholique romaine a adopté cette définition théologique de la transsubstantiation : le moment précis où le pain et le vin deviennent le corps et le sang du Christ est donc soumis aux paroles : "Ceci est mon corps… ceci est mon sang…" Les Eglises orientales, en revanche, et particulièrement l'Eglise orthodoxe, ont choisi une autre interprétation de la "présence réelle". Celle de saint Jean Damascène (VIIIe siècle), pour qui c'est le Saint-Esprit, et non Jésus, qui est à l'origine du miracle eucharistique : "Tu demandes comment le pain devient Corps du Christ et le vin Sang du Christ ? Moi je te dis : le Saint-Esprit fait irruption et accomplit cela qui surpasse toute parole et toute pensées."
C'est donc bien aux chrétiens orthodoxes que l'hostie volante semble avoir donné raison, ce dimanche 7 novembre, sur France 2. Et, qui plus est, en direct de Lourdes, le sanctuaire qui compte sur terre le plus grand nombre de miracles authentifiés par l'Eglise romaine.
L'autorité pontificale aurait pu profiter de l'occasion pour mettre en oeuvre la grande réconciliation tant attendue avec les chrétiens d'Orient. Cette lévitation télévisée de l'eucharistie, ce prodige rigolo en forme de clin d'oeil, cette "opération du Saint-Esprit" soulignant le double sens du mot spirituel, n'était-ce pas une belle opportunité pour l'Eglise, face à l'Islam, d'oublier ses tensions internes, de retrouver enfin son unité originelle, de "respirer par ses deux poumons", selon la formule de Jean-Paul II ? Le Vatican préféra passer sous silence l'événement, le dénuer de tout sens religieux, occulter son éventuel message oecuménique, et laisser le temps engendrer l'oubli. C'est raté.
Cela dit, le tapage désordonné, en terme de censure, est parfois aussi efficace que le silence. le sensationnel recouvre le signe, et le spectacle étouffe le sens. Ceux qui aujourd'hui visionnent ces images sur le Net continuent de s'étriper dans les blogs à coups de balivernes parareligieuses ("Dieu nous annonce la fin des Temps") ou néomatérialistes ("la lévitation truquée est le résultat d'un petit travail sur Adobe After Effects ou logiciel similaire").
Qu'est devenue l'hostie de la discorde ? L'a-t-on conservée à l'abri dans un reliquaire ou dans un coffre-fort ? A moins qu'elle n'ait subi le sort de sa lointaine devancière, la première hostie volante de l'Histoire qui, dit-on, décolla le 6 juin 1453 à Turin. Contenue dans le ciboire volé par un soldat, elle s'échappa dans les airs lorsque le mulet du voleur trébucha. Mais là, bien sûr, nous n'avons aucune trace vidéo. Juste la conservation inexplicable de cette rondelle de pain azyme, attestée par des documents durant cent trente ans. En 1583, les archives nous révèlent qu'elle fut consommée sur ordre du Saint-Siège, pour "ne pas obliger Dieu à accomplir un miracle perpétuel en la conservant intacte".
Comme quoi l'être humain, dans son infinie bonté, a même pitié de son Créateur.»

 

Didier van Cauwelaert, Dictionnaire de l'impossible

 

 

 

 

 

 
 

15:01 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

21/02/2014

Il y a tou­jours de tout chez tous

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Ce que je veux, c’est L’ANARCHIE OBLIGATOIRE : tout ce qui sort du désor­dre serait sévère­ment puni ! Étonnez-vous après ça qu’on me trouve raciste et fas­ciste ! Fas­ciste et pourquoi pas ? Anarcho-fasciste. C’est dans le dra­peau noir que se tail­lent les plus belles chemises. Je crois bien avoir trouvé la join­ture de l’anarchie et du fas­cisme. Pour un anar­chiste, seul enseigne­ment: le fas­cisme. Moi il y a longtemps que je ne lis plus que de la lit­téra­ture la plus fas­ciste pos­si­ble… Ils ont tous peur de se deman­der pourquoi sys­té­ma­tique­ment, les plus grands écrivains vien­nent de l’extrême-droite absolue. Ça les effraie d’y deviner une causal­ité sul­fureuse ! Pau­vres cons ! Restez bien dans vos préjugés de gauchistes de merde !… Et l’extrême-droite est encore démoc­ra­tique. Le fas­cisme est beau­coup plus loin, hors de l’hémicycle. La gauche est main­tenant au cen­tre de la droite. Tout a dévié. Après l’extrême-gauche, il y a l’anarchie. Après l’extrême-droite, il y a le fas­cisme. Les plus forts sont ceux qui trem­pent en même temps leur plume dans les deux encres. C’est vrai que j’ai du fas­cisme dans mon com­porte­ment, mais pas plus qu’un autre. Je ne le terre pas, c’est tout. Il y a tou­jours de tout chez tous. Tout le monde est méchant, tout le monde est bête, tout le monde est intel­li­gent, tout le monde est généreux, égoïste: c’est l’histoire des paramètres.

Moi je n’attends pas de voir réap­pa­raître un cer­tain national-socialisme en France pour pren­dre con­science du fas­cisme intrin­sèque de tout indi­vidu. D’abord parce que je pour­rais atten­dre longtemps; ensuite parce que je me priverais de la lec­ture de grands textes qui, sous la car­i­ca­ture un peu démodée de la poli­tique, lais­sent entrevoir des richesses méta­physiques et éthiques d’une grande valeur lit­téraire. C’est facile de nég­liger les paramètres car­ac­tériels du fas­cisme. Tout le monde a peur de mélanger les car­ac­tères avec les idéaux poli­tiques. Se faire traiter de nazi parce qu’on donne une claque à son gosse, c’est un abus de lan­gage, d’accord. Heureuse­ment que le monde est plus sub­til que le lan­gage ! Il doit y avoir autant de pères démoc­rates qui foutent des paires de claques à leurs enfants que de fas­cistes. À la lim­ite, je peux même très bien imag­iner un fas­ciste qui embrasse ses enfants pen­dant qu’un père d’extrême-gauche lui fout une rouste mon­stre… Je voudrais sub­limer, décor­ti­quer, faire réson­ner le mot « fas­ciste » tel que le lieu com­mun l’a trans­formé en adjec­tif bouf­fon, déplaisant, arbi­traire, stu­pide et ridicule. Léon Bloy savait quelle reli­gion il y a à creuser des puits dans l’inconscient des clichés. Je suis per­suadé que le fas­cisme est un état d’esprit pro­fondé­ment ancré chez l’homme et que seuls les plus hon­nêtes met­tent sur la table. Le fas­cisme n’est pas grou­pus­cu­laire mais indi­viduel. »

Marc-Édouard Nabe, Au régal des ver­mines

 

16:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Orgueilleux, présomptueux, acerbes, n’en doutons pas, tels vécurent, tels moururent les Cadets de Gascogne

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Orgueilleux, présomptueux, acerbes, n’en doutons pas, tels vécurent, tels moururent les Cadets de Gascogne.
Ils étaient les cadets, les derniers-nés de pères nobles qui s’efforçaient de préserver leur héritage, un château plus ou moins délabré flanqué d’une pièce de vignoble, pour le transmettre intact à l’aîné. Que devenaient donc les autres, le deuxième, le troisième, le quatrième mâle? On leur donnait un vaste feutre à plumes flottantes, une rapière, une paire de grandes bottes montantes, le fameux havresac de cuir, et, dans le meilleur des cas, un brave cheval extrait de l’écurie paternelle. Ils pouvaient alors prendre la route et chercher fortune ailleurs. Et c’est ce que faisaient les plus jeunes fils des chevaliers, devenus chevaliers de fortune. Pour bien unique ils avaient la noblesse dans leur sang, mais sachant que tous l’ignoraient en dehors d’eux, ils s’arrogeaient comme par défi un point d’honneur particulier. Ils s’en allaient par le monde, faisant sonner leurs éperons, le regard torve et soupçonneux, prêts à tout instant à tirer la rapière du fourreau brinquebalant. […]
On les rencontrait sur toutes les routes de l’Europe, car ce que furent les cadets de la gaillarde Gascogne, les hidalgos l’ont été pour l’Espagne, les “Schlachzigs” pour la Pologne. Partout ces temps troublés donnèrent les mêmes moissons. Et cette sorte particulière de jeunesse dorée, cette chevalerie devenue au cours des ans une pépinière de reîtres et un véritable fléau national. »

Ernst von Salomon, Les Cadets

 

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

20/02/2014

Au fur et à mesure que le temps a passé, ces deux ensembles que formaient le peuple et l'aristocratie se sont trouvés séparés par un fossé de plus en plus grand, et c'est dans ce fossé que s'est installée la classe bourgeoise

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« La conception de l’homme comme animal/être économique (l’homo économicus d’ Adam Smith et de son école) est le symbole, le signe même, qui connote à la fois le capitalisme bourgeois et le socialisme marxiste. Libéralisme et marxisme sont nés comme les deux pôles opposés d’un même système de valeurs économiques. L’un défend l’exploiteur, l’autre défend l’exploité –mais dans les deux cas, on ne sort pas de l’aliénation économique. Libéraux (ou néo-libéraux) et marxistes sont d’accord sur un point essentiel : pour eux, la fonction déterminante d’une société, c’est l’économie. C’est elle qui constitue l’infrastructure réelle de tout groupe humain. Ce sont ses lois qui permettent d’apprécier scientifiquement l’activité de l’homme et d’en prévoir les comportements. Dans l’activité économique, les marxistes donnent le rôle prédominant au mode de production ; les libéraux eux, le donnent au marché. C’est le mode de production ou le mode de consommation (économie de départ ou économie d’arrivée) qui détermine la structure sociale. Dans cette conception, le bien-être matériel est le seul but que consent à s’assigner la société civile. Et le moyen adapté à ce but est le plein exercice de l’activité économique.

(...) Au fur et à mesure que le temps a passé, ces deux ensembles que formaient le peuple et l'aristocratie se sont trouvés séparés par un fossé de plus en plus grand, et c'est dans ce fossé que s'est installée la classe bourgeoise. L'avènement de cette plèbe enrichie, aux yeux de laquelle le rang social n'est qu'une affaire de biens extérieurs à l'homme, a représenté par rapport aux sociétés européennes telles qu'elles s'étaient plus ou moins maintenues jusqu'à la Renaissance, un véritable renversement des valeurs: la classe qui, jusqu'alors, s'était essentiellement définie par le négoce des biens réclamait pour elle la fonction souveraine, à la quelle elle avait été auparavant strictement assujettie.

L'une des conséquences de la venue au pouvoir de la bourgeoisie, amorcée sous la monarchie, confirmée par la Révolution, institutionnalisée sous la République, a été la substitution, somme toute logique, et chaque fois qu'il a été possible, de l'économique au politique. Ce n'est pas sans raison que Max Weber reprochait à la bourgeoisie son esprit "non historique et non politique", et qu'il lui déniait toute capacité proprement politique. Le sentiment aristocratique conduit en effet à penser que toute activité économique possède un aspect politique, qui est le plus important. D'ou cette réflexion de Max Weber: "Le véritable fond du problème de politique sociale n'est pas une question qui concerne la situation économique des gouvernés, mais la qualification politique des classes dominantes et montantes" »

Alain de Benoist, Les idées à l’endroit

 

16:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Populisme...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Parallèlement au ralliement d’une grande partie de la gauche à l’économie de marché, sinon au réformisme libéral, la montée d’une culture de gauche d’inspiration hédoniste libertaire (dite bo-bo) est l’un des facteurs qui ont le plus contribué à couper les partis de gauche des couches populaires, lesquelles ont assisté avec stupéfaction à l’émergence puis à l’installation médiatique d’une gauche mondaine et arrogante plus portée à défendre l’  "homoparentalité", les "sans-papiers", l’art contemporain, les "droits des minorités", le discours sur les "genres", le "politiquement correct", les phobies corporelles et la surveillance permanente du comportement d’autrui, qu’à renouveler le langage de la classe ouvrière en se plongeant si nécéssaire les mains dans le cambouis. Ayant laissé aux libéraux le champ libre dans les domaines économique et social, la "gauche caviar", c’est-à-dire la grande bourgeoisie libérale de gauche, d’autant plus permissive en matière de mœurs qu’elle est indifférente en matière sociale, se tient à distance de milieux populaires dans lesquels elle ne se reconnaît plus. "La gauche caviar, géographiquement, vivait éloignée des classes pauvres, écrit Laurent Joffrin. Par un étrange processus, elle décida, de surcroît, de s’en couper politiquement. Et cela à travers une opération culturelle et idéologique d’une tragique frivolité : l’escamotage du peuple."

Les "people" ont ainsi remplacé le peuple. Elue par la mondialisation, une "Nouvelle Classe politique médiatique" s’est mise en place, qui associe dans un même "élitisme de la richesse et du paraître", dirigeants politiques, hommes d’affaires et représentants des médias, tous intimement liés les uns aux autres (hors caméra, ils se tutoient et s’appellent par leurs prénoms) tous convaincus de la "dangerosité" des aspirations populaires. Alexandre Zinoviev, pour désigner cette Nouvelle Classe parlait de "supra-société". Confrontée à un peuple qu’elle redoute et qu’elle méprise à la fois, elle constitue une autorité oligarchique qui s’emploie avant tout à préserver ses privilèges et à réserver l’accès du pouvoir à ceux qui émanent de ses rangs.

Ce mépris du peuple s’alimente bien entendu de la critique d’un "populisme" assimilé désormais à n’importe quelle forme de démagogie ou d’  "irrationalisme" de masse. Qui parle aujourd’hui du peuple s’expose par là même au reproche de "populisme". Devenu une injure politique, le populisme est présenté comme une sorte de perpétuelle "maladie infantile" de la démocratie, dans une perspective à la fois péjorative et disqualifiante. Le recours au "populisme" fournit ainsi à la mise à l’écart du peuple une justification théorique, sinon savante. »

Alain de Benoist, Dans la Revue KRISIS - 2008

 

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le plus grand péril qui menace l’Europe, disait Husserl, c’est la lassitude

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« C’est dans le sillage ouvert par Husserl, mais aussi par Heidegger, que le philosophe Tchèque Jan Patocka s’est à son tour penché sur l’ "héritage européen", notamment dans son séminaire de l’été 1973 sur "Platon et l’Europe". La naissance de l’Europe trouve selon lui son origine dans une conception de la vie comme "vie pour la liberté", et non comme vie bornée par l’horizon du bien-être et l’empire de la quotidienneté. Lui aussi affirme que c’est en Grèce qu’il faut rechercher la source aurorale de l' "humanité européenne", car la conception de la vie comme "vie pour la liberté" est liée tout à la fois à la philosophie, à la conscience historique et à l’émergence de la politique au sein de la cité, toutes trois se donnant à saisir d’emblée comme autant de remises en question.

La philosophie se distingue à la fois de la religion, dépositaire de réponses toutes faites aux questions ultimes, et de la simple accumulation des savoirs. Elle implique la prise de distance à l’égard de l’immédiateté quotidienne comme de la pure subjectivité, à l’égard de l’opinion reçue (doxa) comme de toute forme de sens donné par avance dans nos relations avec les choses et les êtres. Patocka affirme, lui aussi, que l’Europe est née d’un "penser questionnant", seule forme authentique de la vie réfléchie, et non d’une pensée technicienne. Il conclut que l’humanité authentique ne s’institue que par une lutte (polemos) de chacun contre soi-même, un débat pour se déprendre de la seule sphère des intérêts, de la production, de l’utilité et des exigences vitales (la simple "vie" par opposition à la "vie bonne"), car cette déprise est la condition nécessaire du vivre-ensemble dans un espace public et un monde commun. Il y aurait là une grande leçon à saisir, mais les Européens sont-ils encore capables de l’entendre ? Dans un monde qui change comme rarement il a changé, dans une époque où se met en place un nouvel ordre de la Terre, l’Europe ne sait visiblement plus ce qu’elle est, ni surtout ce qu’elle pourrait être. Le vide symbolique des motifs figurant sur les billets libellés en euros est révélateur de cette Europe sans identité : on n’y voit ni visages identifiables, ni paysages singuliers, ni lieux de mémoire ni personnalités. Seulement des ponts et des constructions, surgis de n’importe où et qui ne mènent nulle part.

"Le plus grand péril qui menace l’Europe, disait encore Husserl, c’est la lassitude". La perte d’énergie, la fatigue d’être soi. Le désir d’oubli de soi, non pour retrouver une innocence perdue, qui pourrait être la condition d’un nouveau départ, mais pour s’endormir plus aisément dans le "nihilisme bruyant", le "repli sur la sphère privée" et le "confort narcissique de la consommation". Pour Carl Schmitt, la figure de Hamlet représentait l’extrême difficulté qu’il y a à trancher, alors même que des questions existentielles sont en jeu. L’indécision résulte d’une inadéquation de la volonté à la réalité : lorsque la volonté est indécise, il n’y a plus avec le réel que la possibilité d’une rencontre. L’histoire, elle, continue à se déployer à l’échelle planétaire, de par son propre jeu ou sous l’effet de la volonté des autres. La politique, c’est l’histoire en action. Mais où est le grand dessein politique, qui pourrait réunir et donner des raisons d’espérer ?

Etre ou ne pas être ? L’Europe, aujourd’hui, c’est Hamlet. »

Robert de Herte, L’Europe, philosophiquement - Editorial "Eléments" (2007)

 

05:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

19/02/2014

Il faut demeurer sans opinions, sans penchants et sans nous laisser ébranler

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Il faut demeurer sans opinions, sans penchants et sans nous laisser ébranler, nous bornant à dire de chaque chose qu'elle n'est pas plus ceci que cela ou encore qu'elle est en même temps qu'elle n'est pas ou bien enfin ni qu'elle est ni qu'elle n'est pas. Pour peu que nous connaissions ces dispositions, dit Timon, nous connaîtrons d'abord l' "aphasie" (c'est-à-dire que nous n'affirmerons rien), ensuite l' "ataraxie" (c'est-à-dire que nous ne connaîtrons aucun trouble). »

Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, XIV, 18, 2

 

11:16 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Sans l’Impertinence, la Grâce ne ressemblerait-elle pas à une blonde trop fade, et sans la Grâce, l’Impertinence ne serait-elle pas une brune trop piquante ?

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« C’est ce qu’il importe de ne pas perdre de vue quand on juge Brummell. Il était avant tout un dandy, et il ne s’agit que de sa puissance. Singulière tyrannie qui ne révoltait pas ! ― Comme tous les dandys, il aimait encore mieux étonner que plaire : préférence très humaine, mais qui mène loin les hommes ; car le plus beau des étonnements, c’est l’épouvante. Sur cette pente, où s’arrêter ? Brummell le savait seul. Il versait à doser parfaitement égales la terreur et la sympathie, et il en composait le filtre magique de son influence. Son indolence ne lui permettait pas d’avoir de la verve, parce qu’avoir de la verve c’est se passionner ; se passionner, c’est tenir à quelque chose, et tenir à quelque chose, c’est se montrer inférieur ; mais de sang-froid il avait du trait, comme nous disons en France. Il était mordant dans sa conversation autant qu’Hazlitt dans ses écrits. Ses mots crucifiaient ; seulement, son impertinence avait trop d’ampleur pour se condenser et tenir dans des épigrammes. Des mots spirituels qui l’exprimaient, il la faisait passer dans ses actes, dans son attitude, son geste et le son de sa voix. Enfin, il la pratiquait avec cette incontestable supériorité qu’elle exige entre gens comme il faut pour être subie ; car elle touche à la grossièreté comme le sublime touche au ridicule et, si elle sort de la nuance, elle se perd. Génie toujours à moitié voilé, l’Impertinence n’a pas besoin du secours des mots pour apparaître ; sans appuyer, elle a une force bien autrement pénétrante que l’épigramme la plus brillamment rédigée. Quand elle existe, elle est le plus grand porte-respect qu’on puisse avoir contre la vanité des autres, si souvent hostile, comme elle est aussi le plus élégant manteau qui puisse cacher les infirmités qu’on sent en soi. À ceux qui l’ont, qu’est-il besoin d’autre chose ? N’a-t-elle pas plus fait pour la réputation de Talleyrand que cet esprit même ? Fille de la Légèreté et de l’Aplomb ― deux qualités qui semblent s’exclure ―, elle est aussi la sœur de la Grâce avec laquelle elle doit rester unie. Toutes deux s’embellissent de leur mutuel contraste. En effet, sans l’Impertinence, la Grâce ne ressemblerait-elle pas à une blonde trop fade, et sans la Grâce, l’Impertinence ne serait-elle pas une brune trop piquante ? Pour qu’elles soient bien ce qu’elles sont chacune, il convient de les entremêler. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

05:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

18/02/2014

Comme il convient à un homme qui porte en lui quelque chose de supérieur au monde visible

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Il arriva ainsi au comble de l’art qui donne la main au naturel. Seulement, ses moyens de faire effet étaient de plus haut parage, et c’est ce qu’on a trop, beaucoup trop oublié. On l’a considéré comme un être purement physique, et il était au contraire intellectuel jusque dans le genre de beauté qu’il possédait. En effet, il brillait bien moins par la correction des traits que par la physionomie. Il avait les cheveux presque roux, comme Alfieri, et une chute de cheval, dans une charge, avait altéré la ligne grecque de son profil. Son air de tête était plus beau que son visage, et sa contenance ― physionomie du corps ― l’emportait jusque sur la perfection de ses formes. Écoutons Lister : "Il n’était ni beau ni laid ; mais il y avait dans tout sa personne une expression de finesse et d’ironie concentrée, et dans ses yeux une incroyable pénétration." Quelquefois, ces yeux sagaces savaient se glacer d’indifférence sans mépris, comme il convient à un dandy consommé, à un homme qui porte en lui quelque chose de supérieur au monde visible. Sa voix magnifique faisait la langue anglaise aussi belle à l’oreille qu’elle l’est aux yeux et à la pensée. "Il n’affectait pas d’avoir la vue courte ; mais il pouvait prendre ― dit encore Lister ― quand les personnes qui étaient là n’avaient pas l’importance que sa vanité eût désirée, ce regard calme, mais errant, qui parcourt quelqu’un sans le reconnaître, qui ne se fixe ni ne se laisse fixer, que rien n’occupe et que rien n’égare." Tel était le beau George Bryan Brummell. Nous qui lui consacrons ces pages, nous l’avons vu dans sa vieillesse, et l’on reconnaissait ce qu’il avait été dans ses plus étincelantes années ; car l’expression n’est pas à la portée des rides, et un homme remarquable surtout par la physionomie est bien moins mortel qu’un autre homme. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

16:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Ainsi, une des conséquences du dandysme, un des ses principaux caractères, est-il de produire toujours de l’imprévu

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Ceci est presque aussi difficile à décrire qu’à définir. Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté ont imaginé que le dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage. Le dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées, où la comédie devient si rare et où la convenance triomphe à peine de l’ennui.

Nulle part l’antagonisme des convenances et de l’ennui qu’elles engendrent ne s’est fait plus violemment sentir au fond des mœurs qu’en Angleterre, dans la société de la Bible et du Droit, et peut-être est-ce de ce combat à outrance, éternel, comme le duel de la Mort et du Péché dans Milton, qu’est venue l’originalité profonde de cette société puritaine, qui donne dans la fiction Clarisse Harlowe, et lady Byron dans la réalité. Le jour où la victoire sera décidée, il est à penser que la manière d’être qu’on appelle dandysme sera grandement modifiée, si elle existe encore ; car elle résulte de cet état de lutte sans fin entre la convenance et l’ennui.

Ainsi, une des conséquences du dandysme, un des ses principaux caractères ― pour mieux parler, son caractère le plus général ―, est-il de produire toujours de l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. L’excentricité, cet autre fruit du terroir anglais, le produit aussi, mais d’une autre manière, d’une façon effrénée, sauvage, aveugle. C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre la nature : ici on touche à la folie. Le dandysme, au contraire, se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

14:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La vanité a un univers moins étroit que celui de l’amour

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Les sentiments ont leur destinée. Il en est contre lequel tout le monde est impitoyable : c’est la vanité. Les moralistes l’ont décriée dans leurs livres, même ceux qui ont le mieux montré quelle large place elle a dans nos âmes. Les gens du monde, qui sont aussi des moralistes à leur façon, puisque vingt fois par jour ils ont à juger la vie, ont répété la sentence portée par les livres contre ce sentiment, à les entendre, le dernier de tous.

On peut opprimer les choses comme les hommes. Cela est-il vrai, que la vanité soit le dernier sentiment dans la hiérarchie des sentiments de notre âme ? Et si elle est le dernier, si elle est à sa place, pourquoi la mépriser ?...

Mais est-elle-même le dernier ? Ce qui fait la valeur des sentiments, c’est leur importance sociale ; quoi donc, dans l’ordre des sentiments, peut être d’une utilité plus grande pour la société que cette recherche inquiète de l’approbation des autres ; que cette inextinguible soif des applaudissements de la galerie, qui, dans les grandes choses, s’appelle "amour de la gloire", et dans les petites, "vanité" ? Est-ce l’amour, l’amitié, l’orgueil ? L’amour dans ses mille nuances et ses nombreux dérivés, l’amitié et l’orgueil même partent d’une préférence pour une autre, ou plusieurs autres, ou soi, et cette préférence est exclusive. La vanité, elle, tient compte de tout. Si elle préfère parfois de certaines approbations, c’est son caractère et son honneur de souffrir quand une seule lui est refusée ; elle ne dort plus sur cette rose repliée. L’amour dit à l’être : tu es mon univers ; l’amitié : tu me suffis, et bien souvent : tu me consoles. Quant à l’orgueil, il est silencieux. Un homme d’un esprit éclatant disait : "C’est un roi solitaire, oisif et aveugle ; son diadème est sur ses yeux." La vanité a un univers moins étroit que celui de l’amour ; ce qui suffit à l’amitié n’est pas assez pour elle. C’est une reine aussi comme l’orgueil est roi ; mais elle est entourée, occupée, clairvoyante, et son diadème est placé là où il l’embellit davantage. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le fameux point d’intersection de Pascal

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Ce qui fait le Dandy, c’est l’indépendance. Autrement, il y aurait une législation du Dandysme, et il n’ y en a pas. S’il y en avait, on serait Dandy en observant la loi. Serait Dandy qui voudrait… Malheureusement pour les petits jeunes gens, il n’en est pas tout à fait ainsi. Il y a, sans doute, en matière de Dandysme, quelques principes et quelques traditions ; mais tout cela est dominé par la fantaisie, et la fantaisie n’est permise qu’à ceux à qui elle sied et qui la consacrent, en l’exerçant. Tout Dandy est un "oseur", mais un oseur qui a du tact, qui s’arrête à temps et qui trouve, entre l’originalité et l’excentricité, le fameux point d’intersection de Pascal. »

Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell

 

05:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook