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27/08/2015

Contre la médisance il n'est point de rempart

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« CLÉANTE :

Hé ! voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ?
Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
Si pour les sots discours où l'on peut être mis,
Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
Contre la médisance il n'est point de rempart.
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ;
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
Et laissons aux causeurs une pleine licence. »

Molière, Le Tartuffe ou L’Imposteur

 

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La République procède par instantanés

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« Le souvenir vous a aujourd'hui une singulière allure de complot contre la République.
Car ce régime, où l'on gouverne à l'heure ou à la journée, faute de pouvoir vous donner la moindre assurance sur ce que vous serez demain, vous interdit bien de renouer avec ce que vous étiez hier. [...] La République procède par instantanés. Elle vous veut sans bagage dans cette politique de "passes" où elle entraîne le pays. C'est la séparation de l'Histoire et de l'État. »

Antoine Blondin,  « Sans son Casque » in Aspects de la France, 23 février 1951

 

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Ces mêmes lois nous condamnent à l'ennui

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« Les lois qui nous maintiennent en toute sécurité, ces mêmes lois nous condamnent à l'ennui. »

« Nous sommes incapable de vivre avec les choses que nous ne pouvons pas comprendre, c'en est pathétique. A quel point nous avons besoin de voir tout étiqueté, expliqué, déconstruit. Même s'il est sûr que c'est inexplicable. Même Dieu. »

« Tout ce qu'on peut acquérir, n'est qu'une chose de plus à perdre. »

« La vérité c'est que si le Christ avait ri sur la croix, ou craché sur les Romains, s'il ne s'était pas simplement contenté de souffrir, il est certain que le gamin aurait aimé l'église beaucoup plus. »

« Elle a dit que quand un chien garçon et un chien fille copulent, la tête du pénis du garçon gonfle et les muscles vaginaux de la fille se contractent. Même après le sexe, les deux chiens restent verrouillés l'un à l'autre, impuissant et malheureux pendant une brève période.
La maman a dit que ce même scénario était une description de la plupart des mariages. »

Chuck Palahniuk, Choke

 

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26/08/2015

D’effroyables révolutions

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« Le législateur des chrétiens naquit d'une vierge, et mourut vierge. N'a t-il pas voulu nous enseigner par là, sous les rapports politiques et naturels, que la terre était arrivée à son complément d'habitants, et que, loin de multiplier les générations, il faudrait désormais les restreindre ? À l'appui de cette opinion, on remarque que les États ne périssent jamais par le défaut, mais par le trop grand nombre d'hommes. Une population excessive est le fléau des empires. Les barbares du Nord ont dévasté le globe, quand leurs forêts ont été remplies; la Suisse était obligée de verser ses industrieux habitants aux royaumes étrangers, comme elle leur verse des rivières fécondes ; et sous nos propres yeux, au moment même où la France a perdu tant de laboureurs, elle n'en paraît que plus florissante. Hélas ! misérables insectes que nous sommes ! bourdonnant autour d'une coupe d'absinthe, où par hasard sont tombées quelques gouttes de miel, nous nous dévorons les uns les autres, lorsque l'espace vient à manquer à notre multitude. Par un malheur plus grand encore, plus nous nous multiplions, plus il faut de champ à nos désirs. De ce terrain qui diminue toujours, et de ces passions qui augmentent sans cesse, doivent résulter tôt ou tard d'effroyables révolutions. »

François-René de Chateaubriand, Génie du christianisme

 

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J’aurais donné cher pour éprouver une parcelle de l’orgueil des veilleurs solitaires

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« Rentrant à l’hôtel, je déclarai à Odile :
– J’ai découvert le drame de l’Espagne.
– Ah ! oui, fit-elle en riant. Puis, plus grave : c’est la misère, bien sûr, la misère des hommes et des chiens.
– C’est aussi que la nuit n’existe pas.
– En Espagne ! Es-tu fou ? Voilà au contraire un pays à tes mesures : sur la Castellana, durant toute l’année, on se croirait en plein jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
– Justement.

Elle passa sous la douche. Je renonçai à lui expliquer combien sur la Castellana, ou dans ces tranchées étincelantes que la population la plus quotidienne, renaissant aux étoiles, sillonnait sans fin, j’aurais donné cher pour éprouver une parcelle de l’orgueil des veilleurs solitaires dans les villes endormies et l’humeur complice d’une ronde de nuit. De même que l’érotisme est absent des plages où tout le monde est nu, le noctambulisme avait les jambes coupées sur ces promenades où l’on pouvait croiser, au-delà de minuit, des nourrissons vêtus comme des infantes.
Un liftier salace m’ayant promis chez Chicote, sur la Gran Via, de pittoresques conciles de putains, je n’avais vu que des duègnes, enrobées de voiles taillées dans des moustiquaires, occupées à hennir devant un chocolat de onze heures et une centaine de notaires présumés reconnaissables à leur complets noirs, qui se donnaient des bourrades sur l’épaule en pensant à autre chose. Les filles, elles, quand s’allumaient les feux du crépuscule, se retranchaient par discrétion de ces soirées qui tournaient sans heurts au réveillon de famille.
Ici, j’étais frustré d’une certaine émotion qui s’attache à la nuit, et qui ne tient peut-être que dans une recherche de la face cachée de la vie.

En désespoir de cause, je m’essayai à mener l’existence extravagante d’un diurnambule, adoptant un décalage horaire qui m’écartât des parcours concertés. Levé à sept heures du matin, quand les autres se couchaient, je me couchais à neuf heures du soir quand la ville s’éveillait. L’après-midi, sitôt qu’Odile s’allongeait pour la sieste (car je récusais désormais les excursions à travers la Castille), je m’évadais par des rues livrées à une solitude éblouissante, persuadé que ce décor dépouillé du conformisme nocturne devait libérer un visage secret de la clandestinité du soleil au zénith. La marée basse allait agir comme un révélateur sur ces plages brûlées. J’espérais voir surgir le fantastique dans les tavernes englouties plutôt que dans les palais.
Mes rapines furent maigres. Sous la clarté naturelle, les volets fermés qui recouvrent tant de romans dans les ténèbres me parurent maussades, comme une fin de non-recevoir, et les ombres portées d’une qualité plus vulgaire que celles produites par les réverbères. Aucune ne cherchait à en rejoindre une autre jusqu’à se confondre, ainsi qu’il arrive au clair de lune. Elles ne jouaient qu’un rôle accessoire que le théâtre des murs et des trottoirs, écrasées par la réalité des personnages sans mystère qui les avaient créées et qui semblaient n’avoir d’autre idée en tête que de se fuir. Tout cela n’était guère propice à susciter un univers en marge. Je soulevais beaucoup de poussière pour rien.
Finalement, je passais mon temps dans les boîtes de jour, d’une banalité fastidieuse. L’image d’un café pour hommes seuls, où des messieurs à moustaches courtes, chauves et mamelus, qui ressemblaient tous au général Franco, ruminaient en vitrine devant un verre d’eau glacée, couronna mes explorations. »

Antoine Blondin, Monsieur Jadis ou L’Ecole du Soir

 

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25/08/2015

Désastres lointains, inconnus, mais inévitables

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« Tout sera fini ? Une voix me parle, au fond de moi-même ; et je ne la comprends pas, mais je sais qu'elle me parle de désastres lointains, inconnus, mais inévitables, mystérieux mais inéluctables comme la mort. L'avenir est aussi lugubre qu'un cimetière plein de fosses déjà creusées et prêtes à recevoir des cadavres; et sur ce cimetière brûlent çà et là des fanaux pâles, que je distingue à peine; et j'ignore s'ils brûlent pour m'attirer vers le péril ou pour m'indiquer une voie de salut. »

Gabriele D'Annunzio, L'Enfant de volupté

 

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Avec le pouvoir on faisait de grandes choses

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« On aimait l'or parce qu'il donnait le pouvoir et qu'avec le pouvoir on faisait de grandes choses. Maintenant on aime le pouvoir pour qu'il donne l'or et qu'avec cet or on en fait de petites. »

Henry de Montherlant, Le Maître de Santiago

 

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Dans la société moderne

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« C’est un mystère de douleur qu’un homme tel que vous ait pu naître au dix-neuvième siècle. Vous auriez fait un Ligueur, un Croisé, un Martyr. Vous avez l’âme d’un de ces anciens apologistes de la Foi, qui trouvaient le moyen de catéchiser les vierges et les bourreaux jusque sous la dent des bêtes. Aujourd’hui, vous êtes livré à la gencive des lâches et des médiocres, et je comprends que cela vous paraisse un intolérable supplice. Vous avez passé quarante ans et vous n’avez pas encore pu vous acclimater ni même vous orienter dans la société moderne. Ceci est terrible… »

Léon Bloy, Le Désespéré

 

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24/08/2015

Ce rachat du temps par la beauté, la prière et l’amour

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« "Redimere tempus". L’unique noblesse de l’homme, la seule voie de salut tiennent dans ce rachat du temps par la beauté, la prière et l’amour. Hors de là, nos désirs, nos passions, nos actes ne sont que "vanité et poursuite du vent", remous du temps que le temps dévore. "Tout ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu". »

Gustave Thibon, Notre regard qui manque à la lumière

 

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Maturité

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« "Maturité". On sait moins de choses, mais on en devine davantage. L’esprit se borne souvent à poser des questions, mais à un niveau infiniment plus profond que celui auquel il croyait jadis les résoudre. On passe de la fausse lumière de la connaissance artificielle au demi-jour de la connaissance intuitive. »

Gustave Thibon, Notre regard qui manque à la lumière

 

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De moins en moins communicables

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« A mesure que nous avançons dans la vie, nos certitudes diminuent en nombre et en précision, mais elles croissent en profondeur, en intimité, en certitudes. Elles sont de plus en plus sûres et de moins en moins communicables. »

Gustave Thibon, Notre regard qui manque à la lumière

 

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23/08/2015

L’effacement progressif des différences et des hiérarchies

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« Je me réjouissais tout à l’heure de voir l’homme assez dépouillé de lui-même pour n’avoir plus de recours qu’en Dieu. Mais je me demande à d’autres instants s’il lui reste assez de substance humaine pour que le divin puisse s’y greffer. Le viol généralisé des rythmes de la nature et de la vie, l’effacement progressif des différences et des hiérarchies, l’individu transformé en grain de sable et la société en désert ; la sagesse remplacée par l’instruction, la pensée par l’idéologie, l’information par la propagande, la gloire par la publicité, les mœurs par les modes, les principes par des recettes, les racines par des tuteurs ; l’oubli du passé stérilisant l’avenir ; la disparition de la pudeur et du sentiment du sacré ; la machine rejaillissant sur l’âme et la recréant à son image – tous ces phénomènes d’érosion spirituelle alliés à l’orgueil prométhéen de nos conquêtes matérielles ne risquent-ils pas de nous conduire jusqu’à ce degré d’épuisement dans les choses vitales et de suffisance dans l’artifice au-delà duquel la pitié de Dieu assiste, impuissante, aux déchéances de l’homme ? »

Gustave Thibon, Notre regard qui manque à la lumière

 

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La philosophie est l’apprentissage de la mort. Cette perspective n’apparaît funèbre qu’à ceux qui voient les choses à l’envers.

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« Comment parler aux hommes ? demandait Saint· Exupéry juste avant d’entrer dans le silence éternel. C’est le tourment de tout homme qui écrit, non pour assembler des mots ni même pour répandre des idées, mais pour partager avec ses frères une vérité et un amour plus vivants en lui que lui-même: où sont les paroles qui atteignent l’être dans sa source, comment trouver les mots qui mènent au-delà des mots ?


Et d’abord, qu’est-ce que l’homme? Une chose qui pense et qui aime èt, en même temps, qui va mourir et qui le sait. Peu importe qu’il s’évertue à l’oublier et qu’il se fasse un bandeau de toutes les apparences: l’oeil de l’âme ne s’aveugle pas comme l’oeil du corps, et il le sait tout de même. C’est son unique certitude, la seule promesse qui ne faillira point et le paradoxe d’une vie dont la suprême vérité est dans la mort. Nous mourrons, moi qui parle et vous qui m’écoutez – et toute parole entre nous est vaine qui n’a pas d’écho dans cette ultime enceinte de l’âme où règne déjà la mort immortelle. Seule a un sens, parmi le tapage du monde, la voix solitaire qui sait réveiller dans l’homme le Dieu endormi.


Non pas seulement le Dieu qui dort, mais le Dieu qui rêve, le Dieu qui se cherche à tâtons, parmi les ombres qui l’aveuglent et les fausses lumières qui l’éblouissent.

Quoi qu’il fasse et quoi qu’il désire, qu’il se cramponne au passé ou qu’il coure vers l’avenir, qu’il se cherche ou qu’il se fuie, qu’il se durcisse ou qu’il s’abandonne, dans sa vertu comme dans son péché, dans sa sagesse comme dans sa folie, l’homme n’a qu’un voeu et qu’un but: échapper au filet du temps et de la mort, franchir ses limites, être autre chose qu’un homme. Sa vraie demeure est un au-delà, sa patrie réside en dehors de ses frontières. Mais son malheur veut – et là gît le noeud de cette perversion que nous appelons erreur, péché ou idolâtrie – que, trompé par des apparences et cherchant l’éternel au niveau de ce qui passe, il s’éloigne encore davantage de cette unité perdue, de cette perfection entrevue en songe.


Il faudrait montrer aux hommes de quelle réalité divine leur rêve est le pressentiment et le tombeau. Leur faire sentir que la faim de Dieu nourrit ce qu’ils croient être le plus étranger au divin: leurs démarches quotidiennes, leurs passions terrestres, leur matérialisme même, car la matière n’a de valeur que comme signe de l’esprit. En réalité, tout le monde cherche Dieu puisque tout le monde demande à la terre ce que la terre ne peut pas donner, tout le monde cherche Dieu puisque tout le monde cherche l’impossible. Si la lumière se fait, si le réveil se produit, tous les quiproquos du rêve s’évanouissent et chaque chose reprend sa vraie place dans la clarté retrouvée. Les idoles mêmes cessent d’être des idoles en devenant transparentes: le voile traversé par la lumière n’est plus un voile; la simplicité du regard abolit le dualisme entre le temps et l’éternité.

Si la suprême valeur de l’homme est dans le dépassement de l’humain et dans l’aspiration, formulée ou tacite, vers l’être ineffable qu’un Père de l’Eglise grecque appelle « l’Au-delà de tout », notre siècle ne m’apparaît pas indigne du baiser de l’éternité. Jamais peut-être encore l’homme ne s’était senti aussi mal à l’aise dans ses limites: comme il a désintégré les atomes, il a fait éclater en lui toutes les dimensions de l’humain; il s’est tellement vidé de son équilibre naturel et de ses assurances terrestres qu’il ne peut plus être retenu sur la pente du néant que par le contrepoids de l’absolu. C’est le grand signe de notre temps que la révélation de l’inanité des compromis, des demi-mesures, des vertus utilitaires et ornementales; le dilemme: Dieu ou rien ne se présente plus comme un thème de dissertation philosophique ou d’envolée oratoire: il a pénétré jusqu’au noeud de notre chair et de notre âme, il se pose avec l’urgence d’une manoeuvre de sauvetage à bord d’un navire en perdition.


Cette manoeuvre est si simple qu’elle défie tous les mots. Il suffit d’ouvrir les yeux jusqu’à l’âme et de se laisser pénétrer par l’évidence. Je n’apporte ici aucune recette nouvelle, aucune formule originale dans l’art du salut : pauvre en réalité de tout ce qui manque à l’homme et riche en puissance du bien infini que Dieu offre à tous, je ne m’excepte ni de la commune misère ni de la commune espérance, et je ne me sens aucun privilège pour révéler aux autres le secret qu’ils portent en eux: mon unique ambition est d’inviter ceux qui me liront à faire coïncider leur regard avec cette goutte de lumière éternelle qui est le vestige et le germe de Dieu dans l’homme. Car la mort – le seul avenir exempt de mensonge – nous attend, suivant l’altitude de nos voeux, comme une fiancée ou comme un bourreau, et rien ne subsistera, de tous les mouvements de notre âme, que notre participation à ce qui, n’étant pas engendré par le temps, ne mourra pas avec lui. Chronos ne dévore que ses propres enfants.


Ce souci du bien nu et transcendant m’a peut-être rendu parfois trop sévère pour certaines valeurs temporelles qui répondent à d’indiscutables nécessités, mais que l’idolâtrie des hommes transforme sans cesse en refuges contre l’infini. Je veux parler non seulement des innombrables conformismes moraux et sociaux, mais de toutes les vertus humaines qui ne cachent pas au fond d’elles-mêmes je ne sais quelle amertume d’exil et le germe de leur propre dépassement. Et que dire des idoles qui appartiennent spécialement à notre siècle et qui captent la sève religieuse encore plus près des racines: le conformisme du non-conformisme qui fait de la révolte un esclavage et de l’évasion une prison, le mythe du progrès et du « sens de l’histoire » qui noie l’éternité dans le flot du temps, le mythe du social qui est la négation et l’ersatz de la charité ?


Je me réjouissais tout à l’heure de voir l’homme assez dépouillé de lui-même pour n’avoir plus de recours qu’en Dieu. Mais je me demande à d’autres instants s’il lui reste encore assez de substance humaine pour que le divin puisse s’y greffer. Le viol généralisé des rythmes de la nature et de la vie, l’effacement progressif des différences et des hiérarchies, l’individu transformé en grain de sable et la société en désert; la sagesse remplacée par l’instruction, la pensée par l’idéologie, l’information par la propagande, la gloire par la publicité, les moeurs par les modes, les principes par des recettes, les racines par des tuteurs ; l’oubli du passé stérilisant l’avenir; la disparition de la pudeur et du sentiment du sacré; la machine rejaillissant sur l’âme et la recréant à son image – tous ces phénomènes d’érosion spirituelle alliés à l’orgueil prométhéen de nos conquêtes matérielles ne risquent-ils pas de nous conduire jusqu’à ce degré d’épuisement dans les choses vitales et de suffisance dans l’artifice au-delà duquel la pitié de Dieu assiste, impuissante, aux déchéances de l’homme ?


Mistral, dans un éclair prophétique, parle quelque part des "vessies qui s’enflent et des mamelles qui tarissent". Le mot dit tout. Devant ces multitudes humaines arrachées au sein maternel de la nature et qui, nourries de fumée, ont perdu jusqu’au désir des vraies nourritures, je me retourne avec une nostalgie angoissée vers la santé biologique, les vertus élémentaires, les traditions éprouvées – tout ce qui représente la vie, même sous ses formes les plus inférieures – cette vie que la grâce brise et retourne, mais dont elle a besoin comme le laboureur de la terre qu’il tourmente afin de lui confier la semence. La "dégradation du vivant en mécanique" dont parlait Bergson, nous la voyons s’accomplir sous Notre regard qui manque à la lumière 13 nos yeux avec une ampleur et une accélération qui relèvent de la mécanique plus que de la vie: elle triomphe dans l’élaboration de ce type d’humanité anonyme, fait d’imagination passive et d’intelligence désincarnée, que nous appelons l’homme des foules – ces foules au sein desquelles des individus qui ne ressemblent à rien se ressemblent tous. Chaque époque produit des oeuvres qui sont le reflet de son âme: nous en sommes au stade de la machine à penser. Ne serait-ce pas, pour les psychotechniciens et les spécialistes du "viol des foules", le prototype idéal de l’humanité future ? Or Dieu est la vie – et le vivant se greffe sur le vivant et non sur le mécanique.


Mais comment ouvrir les hommes à cette dimension divine qui, en leur donnant l’infini, les guérit de la démesure ? J’ai souvent ouï dire que les recettes de l’apologétique classique ne répondaient plus ou goût d’aujourd’hui. Faut-il en inventer de nouvelles, plus adaptées à la sensibilité contemporaine et qui soient comme des modulations du "dernier cri" de la mode ? La mode passe si vite qu’on s’essouffle en vain à la suivre. C’est de l’altitude qu’il faut prendre et non de l’avance; ce n’est pas en collant servilement à ce qui passe, mais en s’élevant vers ce qui demeure qu’on répond le plus profondément aux besoins de l’homme moderne qui, sous les oripeaux éphémères de l’actualité, restent les besoins de l’homme éternel. "Le sage, disait Nietszche, ne doit pas faire chorus avec son temps, il ne doit même pas savoir comment on fait chorus."


C’est en grattant la pierre et non en passant une nouvelle couche de peinture sur le vieil enduit qui s’écaille qu’on restaure un édifice. De même, c’est l’homme éternel qu’il faut retrouver et émouvoir dans l’homme moderne. Peu importent les formules – et les mots les plus nus sont ici les mieux entendus – pourvu qu’on l’atteigne au vif de sa blessure et de sa solitude, au point d’articulation de l’espérance et de l’impossible. – Le mot Dieu – ce mot "Notre regard qui manque à la lumière" qui ne dit plus rien parce qu’il dit tout – est comme ces signes sténographiques polyvalents qui s’éclairent par leur contexte, et le contexte ici, c’est l’expérience de la misère de l’homme. Cet homme moderne, avant de lui parler de Dieu, il faut l’amener à prendre conscience du néant et du mensonge de tout ce par quoi il essaye en vain de remplacer Dieu. Lui découvrir, suivant le mot de sainte Thérèse, que son désir est sans remède. Ce désir là doit être pris pour une réalité. Il est plus vrai que tous les objets dont il fait sa proie. Et il suffit qu’il soit reconnu comme tel pour qu’il mène à Dieu. Le diagnostic indique le remède. Dénuder la soif, c’est montrer la source.


Il serait plaisant qu’un philosophe de la transcendance refusât d’être transcendé lui-même. Mon désir est moins d’apporter un enseignement que de susciter un dialogue. Je ne suis pas un de ces "maîtres à penser" dont l’autorité, repoussant toute discussion, impose son joug et ses limites à la pensée des autres. Si j’ambitionnais une maîtrise, ce serait plutôt celle qui consiste à "faire penser". Et pas nécessairement dans le sens où je pense moi-même. Je préfère une contradiction vivante à une approbation morte. "On n’a que peu de reconnaissance pour un maître quand on reste toujours disciple", disait Nietzsche avec cette suprême humilité de l’orgueil terrassé par la vérité inaccessible. Les orthodoxies privées m’inspirent autant de crainte que de pitié : elles trahissent d’abord, en congelant ce qui doit rester une source, la pensée où s’accroche leur servile fidélité. Il m’importe d’être dépassé plutôt que d’être suivi. La vraie influence ne consiste pas à modeler du dehors l’esprit d’autrui à notre image, mais à réveiller en lui l’artiste latent qui sculptera de l’intérieur une statue imprévisible à notre pensée et peut-être étrangère à nos voeux.


On sait, depuis Socrate, que la philosophie est l’apprentissage de la mort. Cette perspective n’apparaît funèbre qu’à ceux qui voient les choses à l’envers. Si la mort mûrissait dans nos âmes comme elle mûrit dans nos corps, nous irions vers elle comme la fleur s’ouvre à la lumière et la vie d’ici-bas, loin d’être assombrie par son approche, baignerait déjà dans un rayonnement transfigurateur. Car les choses du temps sont perméables à l’éternité et Dieu, qui est l’au-delà de tout, est aussi présent à tout. Je ne me lasserai jamais de citer un des mots les plus sauveurs qu’aient jamais prononcés des lèvres humaines: celui de sainte Catherine de Sienne répondant à quelqu’un qui se plaignait d’être écrasé par les tâches temporelles : "C’est nous qui les rendons temporelles, car tout procède de la bonté divine." En fait, le conflit entre la terre et le ciel n’existe qu’au niveau de notre aveuglement. Ce n’est pas la lumière qui manque à notre regard, c’est notre regard qui manque à la lumière. Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu. Et ils le verront "partout" puisqu’il est partout. Les choses du temps se présentent d’abord à nous comme une illusion et une épreuve : l’illusion dissipée, l’épreuve surmontée, elles nous révèlent leur côté éternel, leur sens divin. Le monde retrouve dans l’âme des saints l’unité sacrée de son origine : Dieu y règne, suivant le mot de l’Evangile, "sur la terre comme au ciel". Hors de cette rédemption, l’existence temporelle n’est qu’écoulement absurde et pâture de mort. C’est le sens de la phrase qui conclut et qui résume ce livre : "Tout ce qui n’est pas de l’éternité retrouvée est du temps perdu".

30 mars 1955, Saint-Marcel-d’Ardèche. »

Gustave Thibon, Avant-Propos à Notre regard qui manque à la lumière

 

 

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22/08/2015

Un doux et tiède anéantissement se glissait par tous ses membres

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« Non, décidément, rien de tout cela n’était visible ; la Hollande était un pays tel que les autres et, qui plus est, un pays nullement primitif, nullement bonhomme, car la religion protestante y sévissait, avec ses rigides hypocrisies et ses solennelles raideurs. Ce désenchantement lui revenait ; il consulta de nouveau sa montre: dix minutes le séparaient encore de l’heure du train. Il est grand temps de demander l’addition et de partir, se dit-il. Il se sentait une lourdeur d’estomac et une pesanteur, par tout le corps, extrêmes. Voyons, fit-il, pour se verser du courage, buvons le coup de l’étrier ; et il remplit un verre de brandy, tout en réclamant sa note. Un individu, en habit noir, une serviette sur le bras, une espèce de majordome au crâne pointu et chauve, à la barbe grisonnante et dure, sans moustaches, s’avança, un crayon derrière l’oreille, se posta, une jambe en avant, comme un chanteur, tira de sa poche un calepin, et, sans regarder son papier, les yeux fixés sur le plafond, près d’un lustre, inscrivit et compta la dépense. Voilà, dit-il, en arrachant la feuille de son calepin, et il la remit à des Esseintes qui le considérait curieusement, ainsi qu’un animal rare. Quel surprenant John Bull, pensait-il, en contemplant ce flegmatique personnage à qui sa bouche rasée donnait aussi la vague apparence d’un timonier de la marine américaine.

À ce moment, la porte de la taverne s’ouvrit ; des gens entrèrent apportant avec eux une odeur de chien mouillé à laquelle se mêla une fumée de houille, rabattue par le vent dans la cuisine dont la porte sans loquet claqua; des Esseintes était incapable de remuer les jambes; un doux et tiède anéantissement se glissait par tous ses membres, l’empêchait même d’étendre la main pour allumer un cigare. Il se disait : Allons, voyons, debout, il faut filer ; et d’immédiates objections contrariaient ses ordres. A quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise ? N’était-il pas à Londres dont les senteurs, dont l’atmosphère, dont les habitants, dont les pâtures, dont les ustensiles, l’environnaient ? Que pouvait-il donc espérer, sinon de nouvelles désillusions, comme en Hollande ?

Il n’avait plus que le temps de courir à la gare, et une immense aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille s’imposaient avec une volonté de plus en plus accusée, de plus en plus tenace. Pensif, il laissa s’écouler les minutes, se coupant ainsi la retraite, se disant: Maintenant il faudrait se précipiter aux guichets, se bousculer aux bagages ; quel ennui ! quelle corvée ça serait ! – Puis, se répétant, une fois de plus : En somme, j’ai éprouvé et j’ai vu ce que je voulais éprouver et voir. Je suis saturé de vie anglaise depuis mon départ ; il faudrait être fou pour aller perdre, par un maladroit déplacement, d’impérissables sensations. Enfin quelle aberration ai-je donc eue pour avoir tenté de renier des idées anciennes, pour avoir condamné les dociles fantasmagories de ma cervelle, pour avoir, ainsi qu’un véritable béjaune, cru à la nécessité, à la curiosité, à l’intérêt d’une excursion ? – Tiens, fit-il, regardant sa montre, mais l’heure est venue de rentrer au logis ; cette fois, il se dressa sur ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire à la gare de Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets, ses valises, ses couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay, ressentant l’éreintement physique et la fatigue morale d’un homme qui rejoint son chez soi, après un long et périlleux voyage. »

Joris-Karl Huysmans, À rebours

 

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Tel un laquais obèse sur sa banquette graisseuse

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« Votre pensée,
qui rêvasse sur votre cervelle ramollie,
tel un laquais obèse sur sa banquette graisseuse,
je m’en vais l’agacer
d’une loque de mon coeur sanguinolent
et me repaître à vous persifler, insolent et caustique.

Mon âme n’a pas pris un seul cheveu blanc,
et il n’y a en elle aucune tendresse sénile !
Enfracassant le monde par le bourdon de ma voix,
je m’avance, beau gosse, mes vingt-deux ans en prime.

Tendres !
Vous couchez l’amour sur les violons.
Les brutaux le flanquent sur des cymbales.
Mais sauriez-vous comme moi vous retourner comme un gant
pour que vous ne soyez plus que des lèvres intégrales ?

Venez prendre des leçons
- salonnière de satin,
fonctionnaire formatée de la ligue angélique,
et celle qui feuillette des lèvres sans émoi aucun,
comme si c’étaient les pages d’un livre de cuisine !

Voulez-vous
que je sois un enragé de la viande,
ou bien, changeant de ton comme les couleurs du ciel -
voulez-vous
que je sois impeccablement tendre,
un nuage en pantalon au lieu d’un homme charnel ?

Ce n’est pas vrai qu’il y ait une Nice florale !
Voilà que je me remets à chanter vos louanges
- vous, hommes, défraîchis comme un hôpital,
et vous, femmes, rebattues comme un proverbe. »

Vladimir Maïakovski, Le Nuage en Pantalon

 

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