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09/04/2015

Il n'y a plus personne pour se souvenir...

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« C’est ainsi qu’un jour, par hasard, nous nous rappelons tant de visages, tant de choses, mais il n’y a plus personne pour se souvenir de nous, et nous sommes encore vivants. »

Angelo Rinaldi, La dernière fête de l’Empire

 


Vanitas ~ Roberto Ferri

 

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Les identités collectives

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« Le capitalisme n’a pourtant rien de conservateur. Il est même tout le contraire ! Karl Marx avait déjà observé que c’est à lui que l’on doit le démantèlement de la féodalité et l’éradication des cultures traditionnelles  et des anciennes valeurs, qu’il a noyées dans les "eaux glacées du calcul égoïste". Aujourd’hui, le système capitaliste reste plus que jamais orienté vers la suraccumulation de capital. Il faut toujours plus d’échanges, toujours plus de marchés, toujours plus de profits. Or, un tel objectif ne peut être atteint qu’au prix du démantèlement de tout ce qui lui fait obstacle, à commencer par les identités collectives. Une économie de marché intégrale ne peut en effet fonctionner durablement que si la plupart des individus ont intériorisé une culture de la mode, de la consommation et de la croissance illimitée. "Du point de vue anthropologique, écrivait Pasolini, la révolution capitaliste exige des hommes dépourvus de liens avec le passé". Le capitalisme ne peut en effet transformer la planète en un vaste marché – ce qui est son but -, que si cette planète a été au préalable atomisée, si elle a renoncé à toute forme d’imaginaire symbolique incompatible avec la fièvre de la nouveauté, la logique du profit et de l’accumulation sans limites. »

Alain de Benoist, Revue Krisis numéro 40, "Identité ?"

 

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08/04/2015

Entretien sur Pascal

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et

 

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« La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un goujat, un marmiton, un crocheteur se vante, et veut avoir ses admirateurs. Et les Philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire, veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent, veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi qui écris ceci, j’ai peut-être cette envie ; et peut être que ceux qui le liront l’auront aussi. »

« Le plus grand Philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut pour marcher à son ordinaire, s’il y a au dessous un précipice, quoi que sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. Je ne veux pas en rapporter tous les effets. Qui ne sait qu’il y en a à qui la vue des chats, des rats, l’écrasement d’un charbon emportent la raison hors des gonds ? »

Blaise Pascal, Pensées

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07/04/2015

Cela implique beaucoup de familiarité avec tout ce qui se passe dans le ciel

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et

 

=--=Publié dans la Catégorie "Peinture-Sculpture"=--=

 

« Très chère petite soeur,

Comment va ta gorge ? ta voix, ta santé en général et tes cordes vocales en particulier.

Je ne t'écris pas souvent, tu vois, ce n'est pas facile.

Tout d'abord j'ai besoin d'élever mes débats à une altitude unique, ne fût-ce que pour les donner en toute humilité, et cela implique beaucoup de familiarité avec tout ce qui se passe dans le ciel, va-et-vient des nuages, ombres, lumière, composition fantastique, toute simple, des éléments. Bien sûr toujours par rapport à moi, mais ce moi finit surtout par être mes pieds pour que l'illusion d'être une plante, ou la certitude, en soit plus immédiate.

Surtout c'est difficile de ramener le reste absent à la correspondance avec ma petite soeur quand il n'est déjà pas très là pour les autres choses de la vie comme l'amour, la cuisine, le sommeil. Et tout cela aussi est important.

Que faire ? J'ai choisi de m'occuper sérieusement de la matière en mouvement.

Ceci dit je t'attends avec impatience, quand viens-tu à Paris ?

Les enfants sont partis en haute montagne avec Françoise, ils sont ravis, Anne a dû t'écrire, deux mille mètres de haut c'est ce qu'elle aime le plus, je veux dire c'est là qu'elle se porte le mieux. Je pense qu'au bout de trois semaines, un mois, ils descendront à Grignon, c'est-à-dire en septembre.

Moi, je ne peux pas. Plus on monte, plus tout se complique et c'est impossible, je n'ai jamais assez de ciel en montagne; on espère qu'un bel orage les fasse bouger mais non, jamais rien ne bouge, juste l'insigne pellicule d'herbe, d'ardoise, voltige un peu comme les tapis des contes, mais ces blocs sont inébranlables, assommants.

Je n'ai pas le vertige mais je n'aime pas m'assommer et si, par une grâce, on avait le moyen de les fracasser, je ne me dérangerais pas pour voir le résultat. Et toi, tu dois aimer ces masses, il est vrai que c'est aussi bon pour toi que pour Anne. Heureusement qu'il y a toujours des vaches là-haut, que ferait-on sans elles ? Tu ne penses pas ?

Je t'écris de mon lit, il doit être bien tard mais j'ai dessiné jusqu'à présent, en pensant de temps en temps aux enfants, à toi, aux montagnes et râlant sans cesse de mon manque de maîtrise, de mon retenue, de méditation.

Pourtant, seul comme cela, on a des loisirs superbes pour réfléchir à des tas de choses, seulement c'est l'axe qui est le plus important, la volonté, l'architecture. Il faut que tout cela monte bien, simple, coordonné, Dieu que c'est difficile la vie ! Il faut jouer toutes les notes, les jouer bien, ne pas croire à l'âme, à l'inspiration, oublier les études secondaires, détruire les encyclopédies et faire des gestes simples, bons.

Il y a le cheval de bois de Jérôme qui a les yeux d'une reine d'Égypte ce soir. Idiot.

Dis, Olga, en novembre j'expose à Londres en grand. Dessins et peintures. Je t'enverrai les articles et tu me les traduiras. À part cela j'ai deux autres livres en train, l'un des bois gravés noirs, l'autre des lithographies en couleurs, les deux pour René Char.

Fatigué, vais dormir, adieu mon petit. À bientôt. Dis bonjour à la mère supérieure pour moi.

Je t'embrasse.
Nicolas »

Nicolas de Staël, Lettres, présentées par Pierre Daix

 


Le Soleil

 

 

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L’Esprit, l’Âme et le Cœur de l’univers vivant

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« L'amour psychique, l'amour passion d'âme n'est donc entré dans la littérature et par elle dans la conscience universelle que depuis peu. Mais il a sa source dans l'initiation antique. Si la littérature grecque le laisse à peine soupçonner, cela tient à ce qu'il était l'exception rarissime. Cela provient aussi du secret profond des mystères. Cependant la tradition religieuse et philosophique a conservé la trace de la femme initiée. Derrière la poésie et la philosophie officielle, quelques figures de femmes apparaissent à demi voilées mais lumineuses. Nous connaissons déjà la Pythonisse Théocléa qui inspira Pythagore ; plus tard viendra la prêtresse Corinne, rivale souvent heureuse de Pindare qui fut lui-même le plus initié des lyriques grecs; enfin la mystérieuse Diotime apparaît au banquet de Platon pour donner la révélation suprême sur l'Amour. A côté de ces rôles exceptionnels, la femme grecque exerçait son véritable sacerdoce au foyer et dans le gynécée. Sa création à elle, ce furent justement ces héros, ces artistes, ces poètes dont nous admirons les chants, les marbres et les actions sublimes. C'est elle qui les conçut dans le mystère de l'amour, qui les moula dans son sein avec le désir de la beauté, qui les fit éclore en les couvant sous ses ailes maternelles. Ajoutons que pour l'homme et la femme vraiment initiés, la création de l'enfant a un sens infiniment plus beau, une portée plus grande que pour nous. Le père et la mère sachant que l'âme de l'enfant préexiste à sa naissance terrestre, la conception devient un acte sacré, l'appel d'une âme à l'incarnation. Entre l'âme incarnée et la mère, il y a presque toujours un profond degré de similitude. Comme les femmes mauvaises et perverses attirent les esprits démoniaques, les mères tendres attirent les divins esprits. Cette âme invisible qu'on attend, qui va venir et qui vient - si mystérieusement et si sûrement -, n'est-elle pas chose divine ? Sa naissance, son emprisonnement dans la chair sera chose douloureuse. Car, si entre elle et son ciel quitté un voile grossier s'interpose, si elle cesse de se souvenir - ah! elle n'en souffre pas moins ! Et sainte et divine est la tâche de la mère qui doit lui créer une demeure nouvelle, lui adoucir sa prison et lui faciliter l'épreuve.

Ainsi l'enseignement de Pythagore qui avait commencé dans les profondeurs de l'Absolu par la trinité divine finissait au centre de la vie par la trinité humaine. Dans le Père, dans la Mère et dans l’Enfant, l’initié savait reconnaître maintenant l’Esprit, l’Âme et le Cœur de l’univers vivant. Cette dernière initiation constituait pour lui le fondement de l’œuvre sociale conçue à la hauteur et dans toute la beauté de l’idéal, édifice où chaque initié devait apporter sa pierre. »

Edouard Schuré, Pythagore, L'ordre et la doctrine in Les Grands Initiés

 

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Elle n’est pas moins grande et elle est plus divine encore que l’homme

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« Hé bien, que ces deux êtres parviennent à se pénétrer [l’Homme et la Femme], complètement corps, âme, esprit, ils formeront à eux deux un abrégé de l’univers. Mais pour croire à Dieu, la femme a besoin de le voir vivre dans l'homme ; et pour cela il faut que l'homme soit initié. Lui seul est capable par son intelligence profonde de la vie, par sa volonté créatrice de féconder l'âme féminine, de la transformer par l’idéal divin. Et cet idéal la femme aimée le lui renvoie multiplié dans ses pensées vibrantes, dans ses sensations subtiles, dans ses divinations profondes. Elle lui renvoie son image transfigurée par l’enthousiasme, elle devient son idéal. Car elle le réalise par la puissance de l’amour dans sa propre âme. Par elle, il devient vivant et visible, il se fait chair et sang. Car si l’homme crée par le désir et la volonté, la femme physiquement et spirituellement génère par l’amour.

Dans son rôle d’amante, d’épouse, de mère ou d’inspirée, elle n’est pas moins grande et elle est plus divine encore que l’homme. Car aimer c’est s’oublier. La femme qui s’oublie et qui s’abîme dans son amour et toujours sublime. Elle trouve dans cet anéantissement sa renaissance céleste, sa couronne de lumière et le rayonnement immortel de son être.

L’amour règne en maître dans la littérature moderne depuis deux siècles. Ce n'est pas l'amour purement sensuel qui s'allume à la beauté du corps comme dans les poètes antiques ; ce n'est pas non plus le culte fade d’un idéal abstrait et conventionnel comme au Moyen-âge, non ; c'est l’amour à la fois sensuel et psychique qui lâché en toute liberté et en pleine fantaisie individuelle se donne carrière. Le plus souvent les deux sexes se font la guerre dans l'amour même. Révoltes de la femme contre l'égoïsme et la brutalité de l'homme ; mépris de l'homme pour la fausseté et la vanité de la femme ; cris de la chair, colères impuissantes des victimes de la volupté, des esclaves de la débauche. Au milieu de cela, des passions profondes, des attractions terribles et d'autant plus puissantes qu'elles sont entravées par les conventions mondaines et les institutions sociales. De là ces amours pleins d'orages, d'effondrements moraux, de catastrophes tragiques sur lesquels roulent presque exclusivement le roman et le drame modernes. On dirait que l'homme fatigué, ne trouvant Dieu ni dans la science ni dans la religion, le cherche éperdument dans la femme. Et il fait bien ; mais ce est qu'à travers l'initiation des grandes vérités qu'il, le trouvera en Elle et Elle en Lui. Entre ces âmes qui 'ignorent réciproquement et qui s'ignorent elles-mêmes, qui parfois se quittent en se maudissant, il y a comme une soif immense de se pénétrer et de trouver dans cette fusion le bonheur impossible. Malgré les aberrations et les débordements qui en résultent, cette cherche désespérée est nécessaire; elle sort d'un divin inconscient. Elle sera un point vital pour la réédification de l'avenir. Car lorsque l'homme et la femme se seront trouvés eux-mêmes et l'un l'autre par l’amour profond et par l'initiation, leur fusion sera la force rayonnante et créatrice par excellence. »

Edouard Schuré, Pythagore, L'ordre et la doctrine in Les Grands Initiés

 

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La femme pour bien remplir ses fonctions d'épouse et de mère a besoin d'un enseignement, d'une initiation spéciale

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« L'antiquité avait compris une vérité capitale que les âges suivants ont trop méconnue. La femme pour bien remplir ses fonctions d'épouse et de mère a besoin d'un enseignement, d'une initiation spéciale. De là l'initiation purement féminine, c'est-à-dire entièrement réservée aux femmes. Elle existait en Inde, dans les temps védiques, où la femme était prêtresse à l'autel domestique. En Egypte, elle remonte aux mystères d'Isis. Orphée l'organisa en Grèce. Jusqu'à l'extinction du paganisme nous la voyons fleurir dans les mystères dionysiaques, ainsi que dans les temples de Junon, de Diane, de Minerve et de Cérès. Elle consistait en rites symboliques, en cérémonies, en fêtes nocturnes, puis dans un enseignement spécial donné par des prêtresses âgées ou par le grand prêtre, et qui avait trait aux choses les plus intimes de la vie conjugale. On donnait des conseils et des règles concernant les rapports des sexes, les époques de l'année et du mois favorables aux conceptions heureuses. On donnait la plus grande importance à l'hygiène physique et morale de la femme pendant la grossesse, afin que l'œuvre sacrée, la création de l'enfant, s'accomplisse selon les lois divines. En un mot, on enseignait la science de la vie conjugale et l’art de la maternité. Ce dernier s'étendait bien au delà de la naissance. Jusqu'à sept ans, les enfants restaient dans le gynécée, où le mari ne pénétrait pas, sous la direction exclusive de la mère. La sage antiquité pensait que l'enfant est une plante délicate, qui a besoin, pour ne pas s'atrophier, de la chaude atmosphère maternelle. Le père la déformerait ; il faut pour l’épanouir les baisers et les caresses de la mère ; il faut l’amour puissant, enveloppant de la femme pour défendre des atteintes du dehors cette âme que la vie épouvante. C'est parce qu'elle accomplissait en pleine conscience ces hautes fonctions considérées comme divines par l'antiquité, que la femme était vraiment la prêtresse de la famille, la gardienne du feu sacré de la Vie, la Vesta du foyer. L'initiation féminine peut donc être considérée comme la vraie raison de la beauté de la race, de la force des générations de la durée des familles dans l'antiquité grecque et Romaine.

En établissant une section pour les femmes dans son institut, Pythagore ne fit donc qu'épurer et approfondir ce qui existait avant lui. Les femmes initiées par lui recevaient avec les rites et les préceptes les principes suprêmes de leur fonction. Il donnait ainsi à celles qui en étaient dignes la conscience de leur rôle. Il leur révélait la transfiguration de l'amour dans le mariage parfait, la pénétration des deux âmes, au centre même de la vie et de la vérité. L'homme dans sa force n’est-il pas le représentant du principe et de l'esprit créateur ? La femme dans toute sa puissance ne personnifie-t-elle la nature, dans sa force plastique, dans ses réalisations merveilleuses, terrestres et divine ? »

Edouard Schuré, Pythagore, L'ordre et la doctrine in Les Grands Initiés

 

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Selon le rythme de l'Eternité

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« Des purs sommets de la doctrine, la vie des mondes se déroule selon le rythme de l'Eternité. Splendide épiphanie ! Mais aux rayons magiques du firmament dévoilé, la terre, l'humanité, la vie nous ouvrent aussi leurs profondeurs secrètes. II faut retrouver l'infiniment grand dans l'infiniment petit, pour sentir la présence de Dieu. C'est ce qu'éprouvaient les disciples de Pythagore, quand le maître leur montrait, pour couronner son enseignement, comment l'éternelle Vérité se manifeste dans l'union de l'Homme et de la Femme, dans le mariage. La beauté des nombres sacrés qu'ils avaient entendus et contemplés dans l'Infini, ils allaient la retrouver au cœur même de la vie, et Dieu jaillissait pour eux du grand mystère des Sexes et de l’amour. »

Edouard Schuré, Pythagore, L'ordre et la doctrine in Les Grands Initiés

 

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06/04/2015

Un peuple de "philosophes nés"

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« En fait il faut attendre l’extrême fin du IVe siècle avant notre ère pour trouver, dans un fragment du traité "Sur la piété" de Théophraste, conservé par Porphyre que cite Eusèbe de Césarée, la première mention des Juifs. [...]
Pour Théophraste, les Juifs sont un "peuple de philosophes nés" ; à longueur de journée ils s’entretiennent avec la divinité et passent la nuit à contempler les étoiles. Information sans doute fausse, mais qui a pu être interprétée comme une marque d’"estime" ou de "bienveillance" et qui du point de vue grec est parfaitement logique. Théophraste connait visiblement le trait fondamental du judaïsme : le principe monothéiste. Or, pour les Grecs, le monothéisme ne relève pas de la pratique religieuse, polythéiste par définition, mais de la philosophie. Du moment où l’on découvre un peuple qui tout entier pratique le monothéisme, ce peuple est logiquement un peuple de "philosophes nés" (ou "de naissance", "genos", qu’évidemment on ne doit pas traduire par "race" !). La contemplation des étoiles, les yeux levés vers le ciel, procède sans doute de la même équation : en parlant de Xénophane de Colophon, qui le premier a enseigné l’unité de la divinité, Aristote dit que c’est "en regardant vers le ciel qu’il pensa que Dieu est Un". [...]
Théophraste marque pour nous un premier temps dans la constitution de l’image du "Juif philosophe". Le deuxième temps vient avec la constatation que les Juifs ne sont pas les seuls à "faire de la philosophie hors de l’Hellade" ; elle est faite par le voyageur Mégasthène qui a séjourné trois ans aux Indes entre l’extrême fin du IVe siècle avant notre ère et le début du IIIe ; il compare aux Juifs les brahmanes indiens, ceux-ci remplissaient en Inde le même rôle que ceux-là jouent en Syrie. Le parallèle s’imposait. A partir de là, dans un troisième temps, on établira une généalogie : les Juifs, philosophes syriens, descendent des philosophes de l’Inde, ou, si l’on préfère, ils leur sont apparentés, ayant pour ancêtre commun les mages [...]
Voilà donc une généalogie du peuple juif, fausse mais noble, qui le rattache au tronc commun de la sagesse orientale. »

Joseph Mélèze-Modrzejewski, Un peuple de philosophes

 

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Il faut s’éloigner des cloaques, des vieux bassins pourris

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« Les fictions se vident. Les religions sont pareilles à des bassins couverts de beaux reflets, mais qui se lézardent ; l’eau s’écoule petit à petit, un jour il n’y a plus que le vieux ciment et de la vase au fond. C’est une loi de ce monde. il faut savoir vivre sans les reflets. C’est possible, c’est sans doute une autre forme de bonheur. Mais il faut s’éloigner des cloaques, des vieux bassins pourris, ce que nous avons fait, cornedieu ! »

Lucien Rebatet, Les deux étendards

 

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Michel allait de l’avant, en fourrageur, rentrait avec des proies inégales...

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« Michel ne dédaignait pas de passer pour un snob et s’orientait assez adroitement parmi les snobismes opportuns et ceux qui sont de pures affectations. Guillaume, moins agile à détecter ces nuances, en gardait un oeil d’autant plus propre à faire sérieusement le point, et la nécessité de cette opération s’imposait souvent. Michel allait de l’avant, en fourrageur, rentrait avec des proies inégales, parfois assez grièvement désarçonné ; Guillaume occupait des positions travaillées en profondeur, solidement étayées. Dans les heures où ils revenaient à la chère étude d’eux-mêmes, ils se félicitaient longuement de leur “fraternité complémentaire”, ce roc où l’on reprenait souffle, d’où l’on pouvait faire face au monde entier, sans gloriole mais sans timidité, avec son petit baluchon, ramassé au temps naïf des collèges et des provinces, mais que l’on ne renierait jamais, qui enfermait quelques pièces d’or que l’on ferait toujours sonner fièrement. »

Lucien Rebatet, Les deux étendards

 

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05/04/2015

Ils voudraient qu’on arrangeât tout, sans déranger rien

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« Ils voudraient qu’un grand changement fût fait, et ils défendent qu’on hasarde même d’en faire un petit ; ils voudraient qu’on arrangeât tout, sans déranger rien ; leur inerte et défaillant amour de l’ordre finit par exiger seulement qu’on respecte le désordre établi : il faudrait, pour les contenter, bâtir durant leur sommeil un palais qu’ils trouveraient achevé en rouvrant les yeux, mais ces fééries n’ont pas lieu dans la politique. »

Abel Bonnard, Les Modérés

 

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Je te salue, vieil océan !

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« Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, dans quelque autre zone elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme qui s’arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir demauvaise humeur ; qui rit aujourd’hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan ! »

Le Comte de Lautréamont, Les Chants de Maldoror

 

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La littérature contemporaine se soumet docilement aux suggestions de petits groupes de la petite bourgeoisie

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« On peut s’attendre à ce que dans un proche avenir, quelque homme courageux et honnête écrive le livre triste de la "Destruction de la personnalité", où il nous exposera clairement l’irrésistible processus d’appauvrissement intellectuel de l’homme, l’inévitable rétrécissement de son "moi". Le dix-neuvième siècle a joué un rôle décisif dans ce processus – il a été à l’épreuve de la fermeté psychique de la petite bourgeoisie du monde entier et révéla son peu d’aptitude à mener une vie créatrice. Le drame de l’intelligentsia russe : que faire ? La place de l’intellectuel dans la vie était aussi indéterminée que la situation sociale du petit-bourgeois abandonné dans la ville : il n’est ni commerçant ni noble ni paysan, mais il peut être autant l’un que l’autre si les circonstances s’y prêtent. L’intellectuel remplissait toutes les conditions, tant psychiques que physiques, pour se greffer sur n’importe quelle classe, mais c’est justement parce que le développement de l’industrie et la formation des classes du pays s’effectuaient plus lentement que l’accroissement de l’intelligentsia, qu’il fut forcé de se trouver une place en dehors du cadre des groupes auxquels il était socialement apparenté. Il fallait aller dans le peuple. (...) Or à chacune de ses rencontres avec le peuple, l’intellectuel aspira à "retourner dans son milieu" – du règlement du problème social, il en revint au règlement du problème individuel. Le "milieu" de l’individualisme : chaos et anarchie. C’est alors que parut au grand jour, avec une stupéfiante rapidité, l’incapacité organique de l’intellectuel à être discipliné, à vivre en communauté. Dès qu’un groupe de gens aspirant à "devenir plus simples" entreprenait de s’installer "à la campagne", s’allumait en chacun d’eux, pareil à une verte flamme, le sentiment maladif et hystérique de "l’égotisme" et du "personnalisme". Ces êtres se comportaient comme si on les avait écorchés, mettant ainsi leurs nerfs à nu, comme si chaque contact réciproque infligeait au corps tout entier une douleur insupportablement cuisante. (...) En quelques mois des êtres psychiquement sains devinrent des neurasthéniques et, intellectuellement brisés, ils se séparaient avec un mépris réciproque plus ou moins avoué. Au fur et à mesure de son développement, l’individualisme russe revêt un caractère maladif, conduit à une nette diminution des besoins socio-éthiques de la personnalité et s’accompagne d’un dépérissement généralisé des forces combatives de l’intellect. De quoi parle le littérateur contemporain ? L’ancienne littérature reflétait librement les états d’âme, les sentiments et les pensées de toute la démocratie russe, alors que la littérature contemporaine se soumet docilement aux suggestions de petits groupes de la petite bourgeoisie, qui est pressée de se concentrer, est intérieurement démoralisée et attrape hâtivement tout ce qui lui tombe sous la main. (...) Le poète est devenu un littérateur. Plus la forme s’affine et se précise, plus le mot devient froid, le contenu pauvre, le sentiment meurt et le pathos manque ; une pensée qui perd ses ailes tombe tristement dans la poussière du quotidien, se disperse, devient morne, pesante, malade. Une fois encore, l’ennuyeuse démence vient remplacer l’intrépidité, et la méchanceté querelleuse succède à la colère, la haine chuchote d’une voix rauque et jette alentour des regards prudents. Le neurasthénique contemporain hisse sa rage de dents – sa propre terreur devant la vie – au niveau d’un événement mondial ; à chaque page de ses livres, (...) on perçoit ses petits cris pernicieux : "J’ai mal, j’ai peur, aussi allez-vous-en au diable avec votre science, votre politique, votre société, avec tout ce qui vous empêche de voir mes souffrances !" »

Maxime Gorki, Notes sur la petite bourgeoisie

 

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04/04/2015

La religion juridique

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« Cousteau - (...) La pire engeance en prison ce sont les innocents. Car de deux choses l’une : ou bien ils sont vraiment innocents, et alors je me désintéresse de leur sort puisque ce ne sont pas des copains à nous, ou bien ils sont faussement innocents et c’est bien pire. Car ils sont entrés ainsi dans le jeu de l’ennemi, ils ont accepté l’échelle des valeurs de l’ennemi, et en en se proclamant innocents, ils admettent implicitement que les autres condamnations sont légitimes. La seule réaction honorable est de répudier ce mythe dégradant de l’innocence et de la culpabilité, et de n’accepter que des vainqueurs et des vaincus. Tout le reste n’est que fariboles et fumisteries.
Rebatet - Oui, il faudrait extirper du français la manie juridique, la religion juridique. Tous ces abrutis qui ont perpétuellement à la bouche : "J'ai le droit de... Il n'a pas le droit de..." Les rognes que je pique encore, quand j'entends ça ! Chaque fois, ici-même, les gars triqués, laminés par l'Injustice sont persuadés que je suis fou, que je fais un gag.
Cousteau - Peu importe ce que pensent ces pauvres types. Ce serait toute une éducation à refaire et nous n'avons pas le goût de nous atteler à cette besogne.
Rebatet - Ah ! foutre non !
Cousteau - C'est déjà bien beau d'accéder individuellement, égoïstement à un certain nombre de vérités et, pour ma part, l'envie m'a passé de faire partager ces vérités à mes contemporains. Quoiqu'on fasse, d'ailleurs, je ne crois pas qu'il soit possible d'arracher les masses à l'imposture juridique.
Rebatet - Les masses ont besoin d'illusions.
Cousteau - Elles ont besoin du mythe juridique comme elles ont besoin de métaphysique, et elles se fâchent dés qu'on prétend les ramener à la réalité. Les guignols qui administrent le simulacre de la justice le savent bien, d'ailleurs. Ils jouent de la naïveté populaire et ils jouent à coup sûr. L'essentiel est de na pas être dupe. »

Lucien Rebatet et Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de vaincus

 

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