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21/11/2014

Le courage de provoquer sa grand-mère...

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« De nos jours nous voyons mentionner le courage et l’audace avec lesquels certains rebelles s’en prennent à une tyrannie séculaire ou à une superstition désuète. Ce n’est pas faire preuve de courage que de s’en prendre à des choses séculaires ou désuètes, pas plus que de provoquer sa grand-mère. L’homme réellement courageux est celui qui brave les tyrannies jeunes comme le matin et les superstitions fraîches comme les premières fleurs. »

Gilbert Keith Chesterton, Le monde comme il ne va pas

 

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20/11/2014

Ecartelé par toutes les forces de ce temps

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« La technique a déjà pénétré profondément dans l’homme. Non seulement la machine tend à créer un nouvel environnement de l’homme, mais encore elle modifie déjà son être même. Le milieu dans lequel vit cet homme n’est plus son milieu. Il doit s’adapter comme aux premiers temps du monde à un univers pour lequel il n’est pas fait. (...) IL est fait pour le contact avec les choses vivantes et il vit dans un monde de pierre. Il est fait pour l’unité de son être et il se trouve écartelé par toutes les forces de ce temps.
La machine en même temps l’enrichit et le change. Ses sens et ses organes ont multiplié les sens et les organes de l’homme, le faisant pénétrer dans un milieu nouveau, lui révélant des spectacles inconnus, des libertés et des servitudes qui n’étaient pas celles, traditionnelles, à quoi il était accoutumé. Libéré peu à peu des contraintes physiques, il est plus esclave des contraintes abstraites.

(...)

Ce n’est pas seulement dans son travail que l’homme rencontre cette transformation. Il s’agit d’une modification de son environnement tout entier, c’est-à-dire de tout ce qui fait son milieu, ses moyens de vivre, ses habitudes. La machine a transformé ce qu’il y a de plus immédiat pour l’homme, sa maison, son mobilier, sa nourriture.
(...) Nous savons bien (...) toutes les répercussions de la machine sur la nourriture. La conserve d’abord (...) mais aussi la profonde modification du pain, devenu une substance chimique très étrangère au simple grain de blé.
Là encore, des études faites depuis Graham ("Treatise on bread") ont montré à quel point la structure organique du pain avait été modifiée par la machine et la chimie et qu’il en est résulté une profonde altération du goût, comme si "les consommateurs, par une réaction inconsciente, adaptaient leur goût au type de pain qui correspondait exactement à la production en masse".
Ce n’est pas ici un jugement d’esthète ni de romantique attardé. C’est l’expression de techniques précises. Ce sont des constatations faites par les techniciens eux-mêmes.

(...)

L’homme a toujours connu de vastes horizons. IL a toujours été en contact direct avec l’illimité de la plaine, de la montagne, de la mer. Même l’homme des villes. La ville du moyen âge, ceinte de ses murs, tranchait sur la campagne de telle façon que le bourgeois avait cinq cent mètres à faire pour atteindre l’enceinte d’où brusquement l’espace se déroulait, net et libre. L’homme de notre temps ne connaît plus qu’un horizon borné, une dimension réduite ; le lieu de ses mouvements mais aussi de ses yeux se resserre – et si, dans l’usine, ses gestes sont étroitement mesurés par le voisinage, quand il s’éveille ses yeux sont également arrêtés par le mur d’en face qui lui bouche le ciel.

Cette contradiction est bien caractéristique de notre temps : à la conquête abstraite de l’Espace par l’Homme correspond la limitation de la place pour les hommes.»

« Il est vain de déblatérer contre le capitalisme, ce n'est pas lui qui fait le monde, c'est la Machine. »

Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle

 

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Il faut être sérieux

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« Curieux pays où un roi -- George V -- et un dictateur -- Primo de Rivera -- se promènent avec une fleur à la boutonnière ! Mais dans les démocraties il faut être "sérieux". Imaginez-vous Poincaré une fleur au jabot ? »

Henry de Montherlant, Carnets

 

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Injuste

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« Tout ce qui est naturel est injuste. »

« La plupart éprouvent un soulagement, à pouvoir rendre un autre responsable de leur souffrance. J'éprouvais un soulagement à ne recevoir la mienne que de moi-même. »

Henry de Montherlant, Carnets

 

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Au nom de quoi on condamnerait ceux qui sont hors de leur époque

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« La vulgarité est aujourd’hui d’être "moderne", à la page, de se tenir au courant, de flairer l’avenir... Je cherche au nom de quoi on condamnerait ceux qui sont hors de leur époque. Qu’y a-t-il dans l’avenir de supérieur au passé ? »

Henry de Montherlant, Carnets

 

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Regardez votre abîme

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« Ce siècle est un combat, un fracas, un éclat, un tumulte.
Souffrez que je vous présente en ce moment quelques hommes pacifiques. Car il y en eut; à regarder le monde, on est tout près de s’en étonner. Il y eut des Pacifiques. Parmi eux plusieurs ont reçu une dénomination singulière, officielle, et s’appellent des Saints. Des Saints ! Souffrez que je vous arrête un instant sur ce mot. Des Saints ! Oubliez les hommes dans le sens où il le faut pour vous souvenir de l’homme. Souvenez-vous de vous-même. Regardez votre abîme. »

Ernest Hello, Physionomie de Saints

 

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19/11/2014

Quinze siècles surgissent comme une durée indéterminée

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« Cet enfant a chance de devenir philosophe qui, très tôt, s’intéresse aux devinettes ; si la devinette résiste, avec un grand objet, elle passe énigme, parole et question obscure – redoutable et sacrée. Or il y a deux sortes de devinettes, et à la suite, deux espèces d’énigmes ; la première interroge : "Qu’est-ce qui ?", et propose brusquement, dans son provisoire silence, l’objet d’une recherche ; l’autre demande "comment il se peut" ou "comment il se fait" que se passe quelque chose : cet "il" prend le relais du divin – qui sommeille dans la simple devinette - , et déjà présuppose le clair déroulement d’un phénomène, le projet déjà scientifique ; l’énigme s’éloigne. Entre la devinette et l’énigme, plus sérieuse et moins décisive, se propose la "question".

Une devinette qui résiste quinze siècle, se transmet et se répète sans s’effacer, et qui, au-delà des réponses qui ont pu survenir, sans supprimer l’étonnement initial, ni rendre inconcevable la surprise, n’est pas un phénomène moins étrange que celui de millions d’années évoquées par les fossiles, ni que la minute de décision qui vous sauve ou vous perd. Ce sont des ordres de grandeur qui ne s’excluent ni se conjuguent d’avance.

Or une telle devinette, où quinze siècles surgissent comme une durée indéterminée, se trouve, de façon exemplaire, chez Saint Augustin et chez Husserl – le dernier se référant au premier, allant même jusqu’à reprendre à la lettre sa devinette en la faisant seulement passer du latin à l’allemand moderne :
"Qu’est cela que je sais quand personne ne me le demande, mais, si je veux l’expliquer à qui me le demande, je ne le sais pas ?"

La réponse est : le Temps. »

Pierre Boutang, Le temps, essai sur l’origine

 

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Les desseins cachés derrière toute chose

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« Ce qui paraît en vous le plus faible et le plus désemparé est en fait le plus fort et le plus déterminé.
N’est-ce pas votre souffle qui a dressé et fortifié votre ossature ?
Et n’est-ce pas un rêve qu’aucun d’entre vous ne se rappelle avoir rêvé qui a bâti votre ville et tout ce qu’elle contient ?
Si vous pouviez voir les marées de ce souffle, vous ne verriez plus rien d’autre.
Si vous pouviez entendre le murmure de ce rêve, vous n’entendriez plus d’autre son.
Mais vous ne voyez ni n’entendez, et il est bien qu’il en soit ainsi.
Le voile qui obscurcit vos yeux sera levé par les mains qui l’ont tissé.
L’argile qui emplit vos oreilles sera percé par les doigts qui l’ont pétri.
Et vous verrez,
Et vous entendrez.
Vous ne regretterez pas toutefois d’avoir connu la cécité, ni d’avoir été sourds
Car en ce jour vous prendrez connaissance des desseins cachés derrière toute chose
Et vous bénirez les ténèbres comme vous béniriez la lumière. »

Khalil Gibran, Le Prophète

 

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Sponsorisés et Financés par les Anges au Paradis

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« 1. Carnets secrets, couverts de gribouillis, et pages follement dactylographiées, pour votre propre plaisir

2. Soumis à tout, ouvert, à l'écoute

3. N'essayez jamais de vous soûler en-dehors de chez vous

4. Soyez amoureux de votre vie

5. Ce que vous ressentez trouvera sa propre forme

6. Soyez fou, soyez un saint abruti de l'esprit

7. Soufflez aussi profondément que vous souhaitez souffler

8. Ecrivez ce que vous voulez sans fond depuis le fin fond de l'esprit

9. Les visions indicibles de l'individu

10. Pas de temps pour la poésie, mais exactement ce qui est

11. Des tics visionnaires tremblant dans la poitrine

12. Rêvant en transe d'un objet se trouvant devant vous

13. Eliminez l'inhibition littéraire, grammaticale et syntaxique

14. Comme Proust, soyez à la recherche du joint perdu

15. Racontez la véritable histoire du monde dans un monologue intérieur

16. Le joyau, centre d'intérêt, est l'oeil à l'intérieur de l'oeil

17. Ecrivez pour vous dans le souvenir et l'émerveillement

18. Travaillez à partir du centre de votre oeil, en vous baignant dans l'océan du langage

19. Acceptez la perte comme définitive

20. Croyez en le contour sacré de la vie

21. Luttez pour esquisser le courant qui est intact dans l'esprit

22. Ne pensez pas aux mots quand vous vous arrêtez mais pour mieux voir l'image

23. Prenez note de chaque jour la date blasonnée dans votre matin

24. Pas de peur ou de honte dans la dignité de votre expérience, langage et savoir

25. Ecrivez de façon que le monde lise, et voie les images exactes que vous avez en tête

26. Livrefilm est le film écrit, la forme américaine visuelle

27. Eloge du caractère dans la solitude inhumaine et glacée

28. Composer follement, de façon indisciplinée, pure, venant de dessous, plus c'est cinglé, mieux c'est

29. On est constamment un Génie

30. Scénariste-Metteur en scène de films Terrestres Sponsorisés et Financés par les Anges au Paradis »

Jack Kerouac, in Evergreen Review, vol 2, n.8, 1959

 

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À partir du moment où ça devient interdit, je mords

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« On ne va pas se mentir entre voisins. Beaucoup de gens te soutiennent parce que tu as dit du mal des Arabes, comme moi la plupart ne me soutiennent pas parce que j’en ai dit du bien. En France, l’élite adore Israël et les masses détestent les Arabes. Voilà pourquoi je me suis coupé de tous ! Pourtant, j’ai attaqué "certains" Juifs et j’ai défendu "certains" Arabes, mais ça a suffi pour m’ostraciser.
Sur ce sujet, tout le monde se sent obligé d’y aller de son petit couplet pleurnichard forcé, alors que la plupart n’en ont rien à foutre au fond, mais ça leur garantit le soutien et la "protection" des intéressés. J’espère que ceux qui ont vraiment souffert de l’Holocauste ne sont pas dupes de tous ces larbins hypocrites de la deuxième ou troisième génération qui ont sans doute un cadavre en chemise noire, brune ou vert-de-gris dans leur placard... Moi, je n’ai jamais eu peur, contrairement à beaucoup de goys zélés qui leur font toute la journée de la lèche, de dire aux Juifs ce que je pensais de leur histoire (et de leur géographie), de leur culture, de leur humour, de leur art, toutes sortes de choses que je suis tout à fait capable d’apprécier si on me laisse aussi les critiquer. À partir du moment où ça devient interdit, je mords. »

Marc-Edouard Nabe, Le vingt-septième livre

 

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18/11/2014

Les promesses de Dieu sont sans repentance

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« Il y a une relation supra-humaine d'Israël au monde comme de l'Eglise au monde. C'est seulement en considérant ces trois termes [Israël, Eglise, monde] qu'on peut, fût-ce énigmatiquement, se faire quelque idée du mystère d'Israël. Une sorte d'analogie renversée avec l'Eglise est ici, croyons-nous, l'unique fil conducteur (...) Aux yeux d'un chrétien qui se souvient que les promesses de Dieu sont sans repentance, Israël continue sa mission sacrée : mais dans la nuit du monde, qu'il a préféré à celle de Dieu. »

« Il y a beaucoup de Juifs qui préfèrent Dieu au monde, et bien des chrétiens qui préfèrent le monde à Dieu. Mais ce que je veux dire, c'est qu'Israël continue d'attendre dans la nuit du monde l'avènement de ce Messie dont le royaume n'est pas de ce monde, et qui est venu, et qu'il n'a pas reconnu. »

Jacques Maritain, Le mystère d'Israël et autres essais

 

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"Je fais ce que je veux" !

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« Je suis tout à fait conscient que la critique des mœurs est un exercice périlleux et rarement bien accueilli. Par un dévoiement du jugement qui est précisément une manifestation de "l’esprit de système", on ne veut voir dans la critique morale qu’une atteinte à la liberté de chacun de faire ce qu’il lui plaît. Ce qui aux yeux de beaucoup aujourd’hui, est un plus intolérable crime que de laisser assassiner son prochain.
Il n’est malheureusement pas facile de faire comprendre aux intéressés que la critique s’adresse en fait à ce qui est en eux non pas libre mais au contraire possédé, aliéné par le système, et que lorsqu’ils proclament fièrement "Je fais ce que je veux" ou qu’ils croient se justifier en disant "J’avais envie de", en réalité ils avouent qu’ils font exactement ce que le système veut ; ou, plus exactement, ce que la logique su système, qu’ils se sont incorporée, les pousse à vouloir parce que c’est ce dont le système a besoin pour fonctionner de manière optimale. Le sentiment de félicité personnelle fait partie des conditions de félicité de la reproduction tranquille de l’ordre social. »

Alain Accardo, De notre servitude involontaire

 

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Tirer son épingle du jeu

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« C’est sans doute un des effets pervers les plus remarquables du développement capitaliste que d’avoir engendré des classes moyennes dont les fractions les plus riches, les plus instruites et finalement les plus embourgeoisées ont inventé un mode d’existence sociale mi-carpe mi lapin qui pourrait être qualifié « d’adhésion critique », l’adhésion au système autorisant la critique et la critique renforçant l’adhésion. Cette attitude équivoque est à l’opposé de celle qui conviendrait à des adversaires déclarés de l’ordre établi. Elle ne peut être que celle d’une population déterminée à tirer son épingle du jeu, même si le jeu est truqué. Le petit-bourgeois peut à la rigueur admettre que le monde social qui l’entoure est exécrable. Mais il ne peut se résoudre à l’exécrer sans réserve ni remords. Le petit-embourgeoisement des classes moyennes a eu pour effet symbolique d’introduire l’euphémisme et la tiédeur partout. Le petit-bourgeois est médiocre et plat en tout, jusque dans ses répugnances et ses détestations. Il ne sait ni haïr ni aimer vraiment, parce qu’il aime tout, admet tout, pêle-mêle et sans discernement, pratique le mixage intellectuel et l’éclectisme moral et s’en fait une gloire, en se prenant lui-même pour un parangon de tolérance ou un champion de l’ouverture universelle. »

Alain Accardo, De notre servitude involontaire

 

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Je préfère la folie

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« Finalement je n'aime pas la sagesse. Elle imite trop la mort. Je préfère la folie - pas celle que l'on subit, mais celle avec laquelle on danse. »

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

 

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17/11/2014

Tout fane avant d’éclore

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« Nous vivons l’âge du sucre sans sucre, des guerres sans guerre, du thé sans thé, des débats où tout le monde est d’accord pour que demain soit mieux qu’hier, et des procès où il faut réveiller les morts, de vrais coupables jugés depuis longtemps, pour avoir une chance de ne pas se tromper.

Si l’époque se révèle difficile à saisir, c’est à cause de tout ce qu’elle a éliminé de réel, sans arrêter de vouloir nous faire croire à la survie de sa réalité en simili. Il ne va plus rester grand-chose, si ça continue à ce train-là. Tout est certifié hypocalorique, la vie, la mort, les supposés idées, les livres, les conflits "propres" dans le Golfe, l’art, les pseudo-passions, la prétendue information, les émissions.

On décrète des "journées sans tabac". Pourquoi pas des années sans femmes ? Des femmes garanties sans cholestérol ? Des idéologies sans matières grasses ? Avec quoi pourrions-nous assouvir le besoin de négatif, en nous, depuis que le négatif a été décrété hors-la-loi, si ce n’est avec les dangers du passé ? Nous sommes bien trop fragiles, désormais, bien trop privés d’immunités pour nous offrir d’autres ennemis qu’à titre vraiment très posthume. Voilà le revers de notre bien-être. Nous ne pouvons plus nous affronter qu’à des événements archivés, peignés de multiples commentaires, rediffusés cinq fois par an, mieux pétrifiés que les voies piétonnes de nos centres-villes tétanisés. Plus de surprises autres qu’organisées. Même nos haines solidement justifiées donnent l’impression d’avoir été trouvées dans de réserves naturelles pour faune et flore en grand péril.

L’imprévisible ne viendra plus, nous pourrions en tomber malades. Le spontané arrive sous vide. Il n’y a pas que les cigarettes qui soient mild, la bière light et les charcuteries extra-maigres. Toute virulence est effacée. L’Histoire ne s’accélère pas, comme on le prétend, elle galope de plus en plus vite dans le déjà-vu le plus domestiqué, le déjà-pensé le plus somnambule. Nous sommes si fragiles qu’on nous ménage. On nous épargne les vrais dangers. Un fait brut, tombant du ciel réellement, nous laisserait sur le carreau. Les moindres événements sont si bien téléphonés, des années parfois à l’avance, qu’ils ont l’air de leur propre commémoration quand ils osent enfin se présenter. Par la grâce anticipante des sondages, une élection présidentielle n’est plus qu’un gag minable réchauffé, une histoire drôle éculée. Le Bicentenaire en 89, avait l’air de sa rediffusion. Les intolérables illuminations de Noël commencent trois mois plus tôt chaque année. La galette des Rois s’étale sur les œufs de Pâques. Les collections d’hiver bavent jusqu’aux soldes de l’année suivante. Ce principe d’anticipation gagne même les plagieurs professionnels, ils ne peuvent plus attendre qu’un livre soit sorti pour en pomper toute la moelle, en livrer une version réchauffée. L’an 2000 se décompose déjà. L’ère du Verseau a mauvaise mine. Tout fane avant d’éclore, fripe, s’étiole. Les périls du "premier degré" s’effacent sous les félicités du marchés définitivement planifié. Le Bien est la vieillesse du monde, l’interminable troisième âge de la planète. »

Philippe Muray, L'Empire du Bien, Trémolo Business

 

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