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30.10.2007

Assommons les pauvres !

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

Afin d'entrer en résonance avec la dernière note d'XP... et de rire un peu... voici un texte politiquement incorrect de Charles Baudelaire, dont j'avais déjà évoqué le Dandysme, par un texte de Michel Onfray, il y a tout juste un mois.

Savourez...

"Assommons les Pauvres !

Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, - avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, - de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés. - On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
   Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.
   Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
   Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'oeil d'un magnétiseur faisait mûrir les raisins.
   En même temps, j'entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien; c'était celle d'un bon Ange, ou d'un bon Démon, qui m'accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n'aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n'aurais-je pas l'honneur, comme Socrate, d'obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger?
   Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n'avait qu'un Démon prohibiteur; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d'action, un Démon de combat.
   Or, sa voix me chuchotait ceci: "Celui-là seul est l'égal d'un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir."
   Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D'un seul coup de poing, je lui bouchai un oeil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m'étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d'une main par le collet de son habit, de l'autre, je l'empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j'avais préalablement inspecté les environs d'un coup d'oeil, et que j'avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.
   Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d'une grosse branche d'arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l'énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.
   Tout à coup, - ô miracle! ô jouissance du philosophe qui vérifie l'excellence de sa théorie! - je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n'aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d'arbre me battit dru comme plâtre. - Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie.
   Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d'un sophiste du Portique, je lui dis: "Monsieur, vous êtes mon égal! veuillez me faire l'honneur de partager avec moi ma bourse; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu'il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l'aumône, la théorie que j'ai eu la douleur d'essayer sur votre dos."
   Il m'a bien juré qu'il avait compris ma théorie, et qu'il obéirait à mes conseils."


Charles Baudelaire (Le Spleen de Paris - Repris en 1864 sous le titre Petits poèmes en prose)

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Fascisme masqué...

=--=Publié dans la Catégorie "PARENTHÈSE"=--=

J'ai trouvé la citation qui suit sur le Blog "BRACONNAGES from Paname" où j'ai pu lire de très belles choses. Allez y fouiner.

"Aucun centralisme fasciste n'est parvenu à faire ce qu'a fait le centralisme de la société de consommation. De nos jours, l'adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. L'abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la tolérance de l'idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l'histoire humaine. Le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d'information, a non seulement égratigné l'âme du peuple, mais l'a encore lacérée, violée, souillée à jamais."

Pier Paolo Pasolini

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27.10.2007

Venice au Printemps de Bourges 1993

=--=Publié dans la Catégorie "Musique : Rêve Vénitien..."=--=



En 1993, sur plusieurs centaines de groupes, après sélection sur "démos" envoyées en K7 à l'antenne Picarde du "Printemps de Bourges", puis après 3 ou 4 passages Live devant public et jury, nous fûmes sélectionnés pour représenter notre région pour la cuvée de 1993. Notre groupe sévissait à Senlis, ville royale, où le groupe n'était pas apprécié par les groupes locaux, ni par les tristes gueux qui faisaient la pluie et le beau temps sur la scène musicale régionale. Nous avions une haleine fraîche et ne répondions absolument pas aux critères esthétiques et socio-politiques du moment. Néanmoins, le représentant local du "Printemps de Bourges" nous avait imposé avec force et détermination. J'ai, malheureusement, oublié son nom, qu'il me pardonne. Nous sortions du lot probablement parce que nous étions bons et que la fureur et la rage nous habitaient. "On aurait dit un rouleau compresseur" m'avait certifié Irina lors du dernier concert qui nous vit remporter la partie.

La final avait eu lieu le 31/10/1992 au Théâtre de Beauvais avec les Roadrunners en tête d'affiche.

(Les Roadrunners avaient le vent en poupe et leur chanteur, Frandol, allait nous mépriser une année plus tard, lors d'un nouveau concert en commun, parce que notre nouveau bassiste d'alors, l'excellent Mourad Baali, porterait sa basse un peu trop haut, "comme un jazzeux". C'est que ça fait pas rock de jouer avec une basse sous le menton et que, aussi, selon lui, nous faisions des reprises de circonstance. Pauvre bite sans couilles ! "Laisse tomber ! m'avait calmé Bips, notre manager. Je voyais de la fumée sortir du nez et des oreilles de Mourad Baali, tandis qu'il s'envoyait bière sur bière :"Je vais lui mettre ma basse sur la gueule ! C'est une basse de luthier, bien solide !" Et on se marrait.) Passons. Revenons à nos moutons.

Et je me marre en y repensant parce que de toute façon on avait gagné et qu'on leur l'avait mise bien profond : leur tête dans leur cul.

Pendant ce concert décisif, je me souviens d'une voix dans le noir de la salle (les courageux sont toujours dans le noir de la salle, bien dans le fond, à postillonner leur ressentiment) gueulant à un moment, entre deux chansons, "Les Sentinels !" parce que pas mal de monde haïssait notre chanteur d'avoir dissous son ancienne formation qui portait ce nom, et Eric avait laché un simple mais fabuleux :"Ferme ta gueule !" qui avait jeté un silence bien froid de quelques secondes, un silence qui m'avait semblé durer une éternité. J'aime l'énergie de cette limite qui nous indique que ça peut basculer à n'importe quel moment et finir mal. La tension dans la salle, perceptible, palpable. Le frisson. La montée d'adrénaline. Le plaisir aristocratique de déplaire. Et tous les édentés alternatifs, bouche ouverte, à se prendre une claque sans oser se l'avouer. Les nains.

Je me souviens être allé saluer les groupes qui avaient perdu dans leurs loges, le sourire aux lèvres et avec une poigne de fer, du genre je t'écrabouille les phalanges. "Salut les gars ! À la prochaine ! Bonjour chez vous !"

Ensuite, nous n'avons pas baissé notre garde. Nous avons enchaîné les concerts.

04/11/1992 Rouen, Fnac
06/11/1992 Corbie, Marché couvert (1ère partie des Garçons Bouchers)
07/11/1992 Paris la Défense, Fnac Cnit
11/12/1992 Maignelay Montiny, salle polyvalente
28/12/1992 Amiens, Maison d’arrêt, concert pour les détenus
30/01/1993 Fresne, La ferme du Cottinville
06/02/1993 Le Chesnay, Fnac Parly 2
12/02/1993 Caen, Fnac
13/02/1993 Lisieux, MJC
16/02/1993 Creil, Grange à musique
20/02/93 Noisy le Grand, Fnac
28/02/93 Montpellier, Etat général du rock, scène ouverte (avec le groupe Lofofora)
05/03/93 Abbeville, Théâtre (1ère partie de Patrick Verbeke)

Tout ça sans maison de disques, ni tourneur. Nos Managers, Bips (Punk un jour, Punk toujours) et sa soeur, Sandrine, avaient les dents longues pour le groupe.
Ensuite, nous sommes partis pour une tournée mémorable en République Tchèque. L'aventure. J'y reviendrai un autre jour.

18/03/1993 Teplice (République Tchèque), Rock Club Knak
19/03/1993 Prague (République Tchèque), Rock Club U Zovfalcu
20/03/1993 Plzen (République Tchèque), Rock Club Divadlo Pod Lampou (enregistrement du concert)
25/03/1993 Koprivnick (République Tchèque), Rock club Nora
26/03/1993 Zlin (République Tchèque), Rock Club Spusa
27/03/1993 Jihlava (République Tchèque), Avangarda music club

Puis retour en France.

02/04/1993 Drancy, Le Grand Zebrock (Festival avec Les Innocents)
03/04/1993 Bouffemont, La maison pour tous
11/04/1993 Lemberg, Le Domino
14/04/1993 Compiègne, Le Damier
16/04/1993 Creil, Grange à musique

... et, enfin

22/04/1993 Bourges, Salle Gilles Sandier (Printemps de Bourges)



Faire ce qu'on a à faire en 6 chansons. La voix d'Eric hésitante. Le son loin d'être au top. Mais la conviction d'Être, tout simplement. Je casse une corde. Mais le jeu est un péril. Eric donne des coups de pieds dans les retours. Franck, le batteur se clique avec Jeff, le bassiste de Venice de septembre 1991 à septembre 1993. Nous faisons corps face à l'adversité. Beau souvenir. Avant et après le concert, Eric donne son interview pour une radio Picarde. Sympathique. Finalement, les maisons de disques présentes nous avaient trouvé trop ceci... et pas assez cela. La routine. Mais après le concert, nous décrochions la première partie de Jean-Louis Aubert. Le rêve se poursuivait encore.

Je lisais "Les Yeux d'Ezéchiel sont ouverts" de Raymond Abellio, en coulisses... ou "La Fosse de Babel" du même auteur, j'ai la mémoire qui flanche un peu...

Interview du chanteur, Eric James, avant le concert.mp3

Belle du Festival.mp3

Heroes.mp3

Celebration & The Cross.mp3

The Wine Of My Birth.mp3

Lightship.mp3

Hazar.mp3

Interview du chanteur, Eric James, après le concert.mp3

La Formation ce jour-là :

Eric James : Chant
Franck Schaack : Batterie
Jean-Marc "Jeff" Joffroy : Basse
Nebo : Guitare


Sur cette Photo, de gauche à droite, Franck Schaack/Batterie ; Frédéric Laforêt/dernier bassiste de la formation ; Eric James/Chant ; et votre serviteur/Guitares...

01:55 Publié dans Musique : Rêve Vénitien... | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note

26.10.2007

Z'y Va ta Reum... Z'y Va ton Reup...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

Comme je l'ai déjà dit, pour bouffer, je suis magasinier à la Fnac. Depuis 16 ans déjà. Et y travailler est difficile, croyez-moi. Mais je me suis habitué car, vous savez, on s'habitue à tout. Je me suis habitué, mais j'ai ma Conscience bien accrochée, vive et pleine de Lumière. Je ne lutte plus comme jadis. À 42 piges je me laisse porter par les éléments et les événements. J'économise mes forces. À la Taoïste. Je fais le Chinois. Sauf que je ne parviens pas, encore, à sourire comme Lao Zi. La gueule un peu défaite et le regard sombre, je surgis chaque matin, à l'heure, dans ce gigantesque entrepôt et me dirige d'un pas nonchalant vers le Hall n°: 1 (il y en a 3) où mon devoir m'appelle.

Nous sommes quelques 800 personnes à bosser là-d'dans, dans ce cube en tôle. Plus de 1000 en saison (septembre à décembre). Essentiellement du sous-prolétariat venu des cités alentours. Des charettes de lascars. Puis des minettes habillées en pop stars, vulgaires, trois mots à leur vocabulaire, tortillant des hanches et du cul, maquillées outrageusement, ridicules, tellement laides mais assurées de leur beauté, guettant le mec avec la caisse top, un salaire, le dernier portable nec plus ultra et, si possible, vêtu de marques. Quelques personnes attachantes surnagent dans cette mélasse. Une poignée sur 1000. Autant dire pas grand monde. Mais bon... Je préfère être seul que mal accompagné. Un auteur m'accompagne toujours. C'est mon arme. Au chaud dans ma poche. Pendant le repas, à la cantine de l'entreprise, ça jacte boulot de toutes parts, football, formule 1, Star Academy, le film d'hier soir sur TF1, un peu politique et puis boulot encore. Les ouvriers avec les ouvriers. Les hiérarques avec les hiérarques. Les chefaillons avec les chefaillons. Les hiérarques et les chefaillons doivent tirer des plans sur la comète. Z'ont les dents longues, la vie est courte, faut qu'y grimpent et les échelons sont glissants. Parfois un zozio me branche : "Tu manges avec nous ?" Je le regarde sans haine aucune, même pas avec du mépris, malgré ce que le ton de ma note pourrait laisser entendre et je lui réponds : "Non... je déjeune avec Antoine... Roger... ou Georges." Et comme il pige pas je lui agite un livre de Blondin, Nimier ou Bernanos. Alors il me fout la paix et part bouffer avec sa horde. Partout ça s'tape dans la main, ça s'dandine comme des gorilles, ça s'habille comme des sacs. J'ai piqué ça à Dantec... pas pu m'en empêcher. Et moi je pousse des soupirs. Et, bien entendu, ça crache sur les USA en buvant du coca cola pendant la pause, ça écoute du rap minable ou du R'n'B médiocre. Et ça parle en verlan à tire-larigot... je vais y revenir.

En 24h00 tous les magasins de France et de Navarre se doivent d'être servis. Tâche ô combien exaltante. Votre serviteur sait de quoi il parle. N'allez pas croire que je m'éclate à lire les livres... et puis quels livres ? Les bons livres, rares, à quelques exceptions près, partent directement en magasin, ils ne passent pas par les Stocks de la Réserve déportée, service où je bosse en essayant de demeurer serein.

Rentrer des livres. Sortir des livres. Régler quelques menus problèmes informatiques. La routine. Trois employés seulement au cours de l'année, en forte saison nous passons d'un seul coup, dans notre service, à... 30... 40 employés. Boîte d'intérim et tout l'toutim. Les syndicats ? Des gôchistes mornes et délavés qui y croient dur comme fer et qui distribuent des tracts remplis de fautes d'orthographes. Pas un d'entre eux n'a lu Marx. Morosité. Grisaille.

Voilà... la France a de l'avenir. J'imagine que ça doit groover et pulser pareil dans toutes les entreprises. Des corps aux âmes brisées, emplis de sang et de merde. Ras la gueule.

L'autre matin, à moitié réveillé, je me farcis un réassort pour la Fnac forum. Mais lorsque je suis tombé sur ce qui va suivre, ma mâchoire est tombée sur le sol comme dans les dessins animés de Tex Avery. Et ça m'a réveillé comme une douche glacée.

Dans la série cultivons nos enfants, ils nous le rendront bien j'ai eu l'immense honneur de servir un livre dont je vais me rappeler longtemps. Ma Zonmé que ça s'appelle. 9€ chez Seuil Jeunesse. C'est beau, vous allez voir. Pendant que le "parler des banlieues" se propage lentement mais sûrement vers les académies, le pouvoir tutélaire qui nous tient par les couilles, estimant probablement que nous ne sommes pas assez esclaves de l'absence affligeante de mots pour dire le monde, a décidé de laisser se propager la bêtise crasse dés l'innocence du berceau.



L'émerveillement de la vie, en notre douce et anihilante démocrassouillardise c'est le ludisme de la langue pour nos bébés cadums. Mais, comme j'aime à le dire, "C'est mon Choix" et "Je le vaux bien !". C'est mon droit de rendre mon enfant débile. Autant débile que moi. Plus débile même. Il faut que le niveau de la niaiserie monte. On se comprend.

Sur Amazon.fr j'ai trouvé une présentation des auteurs. Il est bon de connaître un peu ses ennemis, n'est-ce pas ?

Vincent Malone :

"Musicien de pub formé sur les planches : trompettiste dans les églises, piano bar au « Port du Salut », guitariste avec Mouloudji, chef d’orchestre big band, compositeur-chanteur pour le groupe Odeurs, artiste Carrère puis Polydor, compositeur de musiques de films, Vincent Malone passe aujourd’hui ses journées en studio, s’amuse à inonder les radios de publicités absurdes, et tente de faire partager son plaisir à ses (nos) enfants avec le « Roi des Papas ». Il est également l’auteur au Seuil jeunesse du livre-CD Le Petit Chaperon de ta couleur (2002) et de Quand papa était petit, y avait des dinosaures (2003)."

Soledad Bravi :

"Soledad Bravi a 38 ans, elle est mariée et mère de deux filles délicieuses. Après avoir fait l'ESAG, elle travaille trois ans dans la pub avant de revenir au dessin. Depuis, elle travaille pour de nombreux magazines (Elle France, Elle Girl Corée, le Point, la Vie, Spur au Japon) ainsi que pour des journaux pour enfants (comme Picoti). Auteur de livres d'enfants dans de nombreuses maisons d’édition, elle illustre aussi beaucoup de livres pour les adolescents et de couvertures. Elle travaille tout le temps, et comme elle déteste faire la même chose et être cataloguée, elle adore changer de tranche d'âge et de supports (elle a illustré les menus du restaurant de la boutique Colette, elle s’est mise à la peinture et a aussi un projet de BD) mais tout ça uniquement après s'être occupée de ses enfants !"

Et on peut lire un commentaire d'acheteur : "ce petit livre simple reprend les principaux acteurs de la vie quotidienne d'un enfant mais les transforme gentiment grace au verlan, et là c'est une véritable partie de rire qui commence !! les personnages sont donc représentés tous la tete en bas dans de droles de positions , affublés de leur nouveau nom !! tout le monde y passe: mon iench , ma reume et meme le ronpecha gerou !! ce livre est tordant de rire , aussi bien pour les petits que pour les grands ! de plus , il est cartonné donc ne craint rien. ce livre est vraiment moderne, bien illustré, et part d'une idée simple mais à laquelle il fallait penser !!" Notez le style enthousiaste.

Sur le site de la Fnac, une vendeuse, pauvre fille, affirme avec assurance : "Avec le règne de l’orthographe et de l’ordre, voici une leçon de "verlan" pour les tous petits qui présente - avec les couleurs vives et rigolotes de Soledad - l’univers bien connu et rassurant de la maison. Pas de grands bouleversements mais juste un « effet renversant ». Très drôle a partir de 18 /24 mois." Sophie, libraire jeunesse Mesurez la portée du "Très drôle a partir de 18 /24 mois."

Un mot de l'éditeur, sur le site de la Fnac, vient conclure cette sinistre farce qui ressemble à une histoire d'horreur :

"Dans ma zonmé - ma maison en verlan - il y a ma mère, mon père, mon chien, tout mon petit monde à l'envers. Les syllabes bougent et les mots changent sur la tête."

De la poésie pure !

Je me suis toujours dit que si le Diable existait, il ne ressemblait aucunement à la bête symbolique que nous décrit Saint Jean à Patmos dans l'Apocalypse. "Que l'esprit perspicace exerce son entendement" écrivait l'apôtre préféré de Jésus.











Un collègue de travail noir guadeloupéen, catholique et admirateur de Napoléon et Louis XIV (je vous assure que ça existe) m'a dit qu'ayant évoqué le livre auprès de son épouse (une camerounaise qui a les pieds sur terre), celle-ci lui a dit : "Je suis sûre que les auteurs de ce livre ne l'offriraient pas à leurs propres enfants." On peut, en effet, se le demander.

Sinon, si vous êtes parents de p'tits choux... ou pour vos cousins, cousines, p'tits frères, p'tites soeurs, marmaille de vos amis... Noël approche ! Un p'tit geste ! Ils le valent bien !

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25.10.2007

Albert Camus... Tolérance et Intelligence...

=--=Publié dans la Catégorie "Brèves"=--=

Les anarchistes sont, dans leur large part, de tristes grenouilles de bénitier qui s'ignorent. Les oeillères sur leur devanture, ils prêchent leurs maladies comme des certitudes saintes d'analphabètes tout pénétrés d'eux-mêmes.

Mais c'est bien-sûr, il fallait y penser, c'était là sous nos yeux mais nous nous refusions de voir pour, enfin, croire l'essentiel : des prétentieux osant gueuler "Ni Dieu ni Maître" sont bien les esclaves de leurs propres peurs, de leur propre néant, de leur mal-être.

Dans la misère de l'esprit actuelle, toujours grandissante, les anarchistes bloqués sur leurs vieilles antiennes se consolent à l'ombre de leur drapeau nocturne. Le Solaire leur fait défaut.

L'Intelligence est aux oubliettes, aux abonnés absents, jetée à la décharge. La misère de leur pensée (peut-on nommer cela ainsi ? je me le demande !) et la pensée de leur misère, pour paraphraser un échange musclé entre Marx et Proudhon au 19ème siècle, leurs niaiseries socio-politiques ne sont qu'une impasse qui les fait jouir de leur vide dont ils parviennent à se satisfaire. Ils sont dans l'impuissance de transformer le monde car ils le réduisent à leur nombril. Décadence et Nihilisme. Contempteurs de l'idée même de Civilisation. Ils semblent en guerre avec les paisibles démocrates bourgeois, ou idéologues de l'Ultra-Gôche, ou socialistes ultra-libéraux... en apparence. L'Inconscient a ses raisons que la Conscience ignore complètement. S'ils savaient que la véritable supériorité, selon le mot de Nietzsche, se trouve justement dans l'absence de revendication. Mais Nietzsche est, à leurs yeux, un réactionnaire, bien entendu, lui qui méprisait le passéisme pour lui-même mais rêvait de le féconder pour accoucher d'un Avenir. Il faut savoir lire. Et les idéologues, quels qu'ils soient, ne savent pas. Les vrais réactionnaires sont parmi les anarchistes qui, réagissant aux Maîtres qu'ils abominent, cherchent à les imiter en négatif par un retournement impulsif de leur soumission.

Comme Goebbels sous l'atroce régime que chacun connaît, dés qu'ils croisent la Culture et une Pensée en mouvement (le contraire de leurs latrines neuronales) ils sortent leur revolver et tirent à vue.

Albert Camus qui, lui, savait lire et que Jean-Paul Sartre ("Jean Sol Partre" disaient Louis Ferdinand Céline et Boris Vian) traitait de "Salaud" parce qu'il dénonçait le Stalinisme avec force, sans aucune demi-mesure, a collaboré en maintes occasions avec le mouvement anarchiste. Sa quête n'était pas arrêtée. Il allait de l'avant l'inquiétude au front, le regard scrutateur et la douleur au coeur. Et il a laissé quelques livres dont l'importance est de premier ordre. Albert Camus savait lire, lui, savait aimer par delà les clivages politiques l'essentiel souffle qui parle à tous les hommes sous le ciel de Dieu ou sous sa vacance sinistre. Ô phrases d'orfèvre.

"Un homme est plus un homme par les choses qu'il tait que par les choses qu'il dit."

"Pour un homme sans oeillère, il n'est pas de plus beau spectacle que celui de l'intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse."

"Vouloir, c'est susciter des paradoxes."

"Georges Bernanos, cet écrivain de race mérite le respect et la gratitude de tous les hommes libres."

"Comprendre, c'est avant tout unifier."

"Il est toujours aisé d'être logique. Il est presque impossible d'être logique jusqu'au bout."

"Que voulez-vous, je ne m'intéresse pas aux idées, moi, je m'intéresse aux personnes."


Une leçon pour les "Gardiens du Temple Anarchiste" qui ne savent même pas lever la patte pour pisser.

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20.10.2007

Le Poète et Son Christ - Pierre Emmanuel

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

« Sur un écran des scènes passent toujours à toute allure.
La vérité changeante de l’uniforme de la jeunesse.
Jeunesse sans expérience, déchaînée. Nos sourires qui
bousculent. Nos membres charmants.
Nous étions aussi innocents et dangereux que des enfants
courant dans un champs de mines. »


Patti Smith (« Au Lecteur » - Corps de plane)

À pas même dix-huit ans, je loupe mon bac sans état d’âme particulier. Mais je lis Nietzsche depuis peu, après avoir dévoré Max Stirner l’année précédente, armé d’un dictionnaire, le corps exalté. La musique est une part importante de ma vie. Groupes de Rock en tout genre, alcools balkaniques très forts et autres ferments de l’esprit et du réseau nerveux que n’auraient pas désavoué les aventuriers psychédéliques du 19ème Siècle ou de la belle époque. Durant deux années, je vais glander sévèrement. Enfin… Glander… Ce n’est pas ne rien foutre pour moi.

Entre mes 18 et mes 20 ans, durant deux années, le malheur s’abattait sur moi 3 jours par semaines. Le lundi, le jeudi et le dimanche. Ces jours-là, la bibliothèque municipale était fermée. Sinon mon programme était simple : si je me levais suffisamment tôt je m’y rendais en matinée, puis, après la coupure du repas qui pour moi se réduisait souvent à du thé ou du café et… du tabac pour accompagner mes lectures à la maison, j’y retournais dans l’après-midi et y restais jusqu’au soir, armé d’un carnet et d’un stylo, je prenais des notes fiévreuses, le sourire enthousiaste, face aux gueules défaites des étudiants qui auraient préféré être au troquet à rire de leurs bêtises de futurs adultes, mais se devaient de venir là pour tenter de concevoir tel exposé sur tel sujet, pour telle matière… en soupirant… leur carne triste, secouée de tics… l’âme déjà desséchée face aux livres à parcourir… et ils les parcouraient néanmoins, en long, en large et surtout en diagonales. Vernis culturel comme chez beaucoup de matamores post-modernes qui estiment que la culture n’est pas importante, qu’il faut penser par soi-même.
Si vous leur citez trois extraits d’auteurs, ils estiment que ce n’est que de l’étalage en vitrine. Pauvres ploucs.

Ils confondent les petits intellectualistes bobos, pénétrés d’eux-mêmes, avec les pèlerins de l’absolue nécessité, les pèlerins de la fange et de l’Or, les pèlerins cheminant humblement vers leur cité solaire ou obscure, et qui n’ont pas de temps à perdre avec les illusions épuisées. Ils n’osent pas se mesurer à leur propre fond humide et puant.

Vous faites de l’étalage de vitrine ? On vous classe aussitôt parmi les « pédants », les « intellos » et la valse des rancœurs commence comme dans un très mauvais scénario, comme toujours. Les habitudes ont la peau dure.

Mais moi, dans le silence de cette petite bibliothèque, je touchais le ciel, je transperçais le verbe et le Verbe me transperçait à son tour. Le Verbe posait sur mon front sa cinglante couronne d’épines. Les plaies mystiques. Mon spasme existentiel. Les questions douloureuses. Ô jeune âge des fureurs. Fiévreux je lisais tous les livres du rayonnage « Poésies ». Paul Claudel. Philippe Jaccottet. Paul Valéry. Pierre Jean Jouve. Eugène Guillevic. Keats. Coleridge. J’en oublie. Je ne pourrais même pas citer les œuvres que je lisais avec frénésie. C’est la musique des mots qui me transportait. Je ne comprenais pas toujours tout. À la maison il n’y avait pas beaucoup de livres. Et je n’ai jamais été un très bon élève. En classe je rêvais. Mais dans le silence de cette petite bibliothèque, je traversais des espaces, lançais des ponts, dressais mes statues de sel, de marbre vers des vertiges que personne ne soupçonnait. Le soir, enfin, après mon unique repas de la journée, je glissais comme un reptile vers quelques potes ombrageux en compagnie desquels j’explorais des « paradis artificiels » en refaisant naïvement le monde, le dégoût dans ma pomme d’Adam et les larmes aux bords des yeux.

Le temps est passé, j’ai fait l’acquisition de quelques œuvres, mais je ne peux pas tout avoir, mes moyens sont limités. Deux grands poètes sont restés : Saint-John Perse et Pierre Emmanuel. Malgré les années, j’aime toujours ces deux poètes qui, au début, m’ont surtout soulevé aux nues avec l’utilisation déployée de la phrase altière, m’ont enivré de leurs langues respectives, sculptées, précises, précieuses, possédées, habitées. Même si Rimbaud et Lautréamont ont fondé le creuset digne d’accueillir tout ce qui allait suivre dans le flux de ma vie, même si c’est vers eux-deux que je reviens sans cesse comme on reviendrait en un pèlerinage heureux vers la source lumineuse des origines, même si j’y puise encore des saveurs et des souffles, de la chair s’incarnant en de nombreuses phrases (surtout chez Rimbaud), je n’ai jamais pu me défaire de Saint-John Perse ou de Pierre Emmanuel, d’autant qu’avec l’âge, je sais lire entre leurs lignes, entre leurs mots, le blanc du vide qui me remplit de tant de choses. La mesure de la démesure, assumée pourtant, par le poète qui veut dire, dont la marque, la trace, la paraphe certifie le sens et la portée des sentences de l’être et des lois qui le travaillent, des lois qu’il façonne pour demeurer dans la beauté des choses et la souffrance sous les astres.

Pierre Emmanuel réussit à me faire mesurer toute la distance parcourue par le poète, en un voyage intérieur pour parvenir à l’épuisement, l’incapacité, la faiblesse et l’insuffisance de son poème pour dire, néanmoins, la parole qu’il ose manipuler comme un apprenti sorcier alors qu’il est porté par elle. Et pourtant, combien admirablement il dit les choses pour la glèbe de l’homme. C’est par lui, par exemple, que j’ai découvert pour la première fois, à 18 ans, Friedrich Hölderlin, à travers son œuvre hommage, « Le Poète Fou ». Et puis vint le moment du « Poëte et son Christ ». Car Pierre Emmanuel est un poète chrétien, n’en déplaise aux larves rampantes se roulant dans leur haine et y prenant le plaisir tant espéré.

Le poème qui suit est une foudre d’amour qui expulse la haine, nettoie les lieux des déjections nauséabondes, et après la présence de quelque troll ici-même, ce souffle, ces mots sont une nécessité sainte.

La femme adultère


"Celle dans le jardin si belle et nue sous l’homme
les arbres ondulaient dans son regard marin,
et l’algue souple et nonchalante de l’extase
par les profonds courants échevelés, s’ouvrait
aux fleuves d’astres et de plaintes. Une comète
de cri sombrant soudain dans le plaisir sans bords
éclairait au zénith un visage, ce sombre
Ciel ! que brûle la lèvre à tâtons vers les eaux.

Mais la terre à tes reins cambrées et qui se creuse
d’avance sous le jet sauvage du soleil,
l’arbre s’en déracine, abrupt ! et la brûlure
bâille, où fuse une flore acide au long des nerfs
Ta honte comme une eau que l’on battrait de verges
trouble le ciel vacant où se mirait ton corps,
et de sinistres bulles crèvent, des visages
qui remontent avec la vase du remords.
Pudeur ! l’attouchement de ses yeux sur ton ventre
rétracte le plaisir encore à fleur de chair.
Et, repliant le paysage entre tes jambes
tes cuisses durement se joignent sur tes mains :
les hautes herbes te cachant te font plus nue,
ton ombre a peur. Dieu te retire Son manteau,
tout contre toi les faces floues luisent énormes
qu’importe ! Abandonnant ta beauté au destin
royale, tu tiens tête aux gueules qui te cernent
et ton regard s’attache aux dents blanches des chiens.

Ah ! LE confondre… ils rient de jouisseuse attente :
que la haine en leurs bouches est pulpeuse ! Les mots
dont la rondeur tente la langue, ils les retournent
d’avance, pour en mieux éprouver la liqueur.
Toute-Bonté ! connais leur âme à leur poussière
Quand ils hâtent, vêtus de démence et de vent
Leur ombre sur la paix souveraine des terres.
O scandale ! les robes folles en drapeaux
claquent inassouvies autour des hampes maigres :
l’air chaste en est ému d’horreur, il sent frémir
la réprobation immobile des arbres,
et l’unanime azur expulse la nuée
des pas rués tumultueux dans le silence
les cris aiguillonnants la femme talonnée
qui sèche les sueurs du plaisir sous la poudre
et court, ses cheveux chauds l’inondent ! une odeur
d’homme lui monte sur le dos, étalon fauve
qui l’étreint des jarrets et cherche à la forcer

Jésus dans le verger en pente, et l’innocence
des plaines, paume ouverte au ciel. Ces fleuves sont
les lignes d’un destin qui déchiffrent les astres
et ses forêts des monts de miel où le regard
médite un songe en pleurs perdu dans la fougère
les yeux vers quelle palme pure de pensées…
Le bien-aimé siège sous l’arbre de justice,
ce doux pommier d’avril d’où neigent les pardons.
Nue, les fleurs mêlées à tes toisons, gazelle
farouche ! sous ta peau l’eau court en frissons vifs,
mais tes seins noblement dressés n’ont point de honte
la tête rejetant en arrière le ciel
dégage un front pur de huées et qui fait face
résumant d’un beau corps l’orgueil simple ! l’ardeur.

Parlent tous à la fois les Pharisiens ! Moïse
a dit. La lettre ornée d’un dragon vieux, la Loi
édentée qui ne sait que faire de sa proie
et la rapporte dans sa gueule aux pieds du Maître.
Ils rêvent d’un ciel cru et hurlant à la mort
de pierres s’abattant avec un cri rapace
d’un plaisir qui s’ébroue, atroce ! éclaboussant
la foule de sang noir et de rire. Oh ivresse
tourbillon de colère et d’étoffes tordues
qui happe le passant par la toge et l’entraîne
vers l’ère vaste que pressentent les vautours !
Elle voudrait courir plus vite que les arbres
et voler en avant des pierres, traverser
ce décor peint en bleu pour narguer son martyre,
la bête aux seins arqués superbe dans la peur :
mais déjà la détend l’imminence des larmes,
une immense douceur funêbre

Elle s’étend
pour mourir le reflet des fleurs sur son visage,
au creux du jour aimant où bruit l’amandier.

(Pas une plainte. Rien que le soupir des pierres.
Les bras s’abattent émondés par la fureur,
chacun soutient des yeux la courbe horrible et sûre
et le coup fait gémir celui qui l’a porté.
Ils lapident sans fin l’azur ! les yeux hantés
par cette frêle main qui te fleurit, ruine
de tant de haine sans l’atteindre amoncelée.
Oh angoisse ! la fleur éclose dans le Père
scelle la ressemblance à dieu qu’ils ont tuée.)

Ce rêve que leur sang recompose sans cesse
Christ le laisse mourir dans le silence. Loin
l’écho des voix se perd dans le chant des cigales.
Longtemps ! la paix est intenable. Les cœurs durs
dont le ressentiment est la gangue, ce calme
les fait trembler dans leur alvéole de fer.
Jésus, les yeux baissés, comme par jeu dessine
des figures d’enfant sur le sable. On y voit
des constellations lentement émergées
des cœurs, un œil pleurant au ciel : ce sont des mots
qui pénètrent comme un cautère jusqu’à l’âme
et la brûlent d’un sens pour elle seule, nu.
Les regards cherchent-ils à s’évader ? Ces signes
se projettent au ciel, ondulent aux déserts
font relief sur la mer selon le pouls des vagues
incisent l’œil sous la paupière ! Tout se tait
car tout est verbe : et nul n’élude la sentence
que porte la beauté des choses contre lui.

Alors, levant en majesté ses yeux sans ombre
le Juge dit :

Que celui de vous qui est sans péché
Lui jette la première pierre

Ayant dit, il se baisse encore. Son regard
grave leur nudité honteuse dans la terre.
Les yeux au sol comme en pitié, — qui soutiendrait
la transparence aiguë des siècles ?— il leur laisse
la chance de glisser, furtifs ! dans le remords.
Il sent la force de leurs doigts crisper les pierres,
la tension des chairs méditant à un lancer
qu’il freine, l’esquissant sur le sable : terrible
instant ! leur souffle atteint au crime… Mais le sable
frémit au plus subtile frisson de leur pensée.
La nuque de cet homme, elle les voit ! et saigne
jusqu’à la garde le regard en ce duel

Ils s’en vont, les plus vieux d’abord. Les plus opaques.
Par degrés, le soleil s’allège. Se reprend
la femme clandestine a respirer : l’haleine
des vergers dissipant la pestilence humaine
étonne la craintive – elle ose dilater
son sein, et si prudente investit le silence
d’un souffle lentement qui fait fondre la peur.

Christ
— il soutient ce souffle hésitant, il demeure
penché longtemps, l’oreille émue de ce sang fier
dont la rougeur reflue à l’âme et se recueille
toute en le battement effarouché d’un cœur —,
la regarde

Soulevant l’ombre avec effort
Pour dégager ses yeux pesants de la matière,
elle entre nue, sans un frisson, dans le regard
où le monde surgit moite des eaux premières.
O Ciel ! lave son corps jusqu’en ses plis secrets
qu’elle palpite dans la Grâce ! La colombe
fuse de la crinière folle de la mer,
quand la femme qui fut impure sort de l’onde
prête à la danse devant dieu : et, dépouillant
l’artifice dernier d’être nue devant l’homme,
la vierge qui s’éveille en elle raffermit
ses chairs que le plaisir tint molles sous sa langue
et les lances en jet dru dans l’or ! vouant au dieu
un temple dont la mer anime les colonnes
une âme secouant les cendres de sa mort

Ils sont seuls. Ce doux temple attend sa dédicace,
déjà l’ombre en son cœur brûle comme l’encens
des voix dans la hauteur s’accordent. O Prêtresse
psaume vivant d’une pénitence infinie,
voici se détacher sur tes basses profondes
dont le deuil épaissit en sourdine les murs,
la rosace d’un chant inondé d’ailes blondes
les vitraux absolus tempes où bat l’obscur
les colonnes de lait dont la blancheur marine
fusent de la pénombre vieille ! Et, nouveau-née
foulant aux pieds sa chrysalide prosternée
dont les cheveux éteints se mêlent à la poudre,
l’Épouse quand le pas divin frôle le seuil
Arche vivante aux hanches belles, elle danse
la palme de son corps balance le silence,
rythmant l’inclinaison des astres sur la mer.

Très loin sur le chemin, — derrière un mont d’olives —
un tertre attend, où la femme noire écroulée
étreint le pied d’un arbre maigre. Une spirale
atroce de douleur occupe le futur."


1943
Pierre Emmanuel (Le poëte et son Christ)




Un courte Biographie du poète sur le site de l'Académie Française

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16.10.2007

Quand les dos tiennent les murs...

=--=Publié dans la Catégorie "Franc-tireur"=--=


Je l'avais déjà lu chez Paratext vendredi dernier, puis, dans la foulée, XP nous le confirme... nous donnant même un lien si nos cerveaux sont un instant disponible...

Voilà... ici... tout le contraire de la Politique !

Après ce type de nouvelle qui plombe comme il faut, armez-vous de courage, vous dis-je, et relisez Saint-Exupéry... histoire d'y voir plus clair...

En tout cas c'est du Spectacle pitoyable qui aurait bien fait rire Guy Debord et invoqué la plume acide de Philippe Muray.

18:50 Publié dans Franc-tireur | Lien permanent | Commentaires (62) | Envoyer cette note

13.10.2007

Le travail me tue... mais je meurs en riant...

=--=Publié dans la Catégorie "Brèves"=--=


Cette semaine j'ai navigué entre Miles Davis, Bach (Suites pour violoncelle, par Pablo Casals), Gershwin (Rhapsody in Blue) et... les groupes Rock : Placebo, Radiohead et Stereophonics... ainsi que le groupe de Métal Américain DEFTONES... Madame Butterfly... toutes ailes déployées ! Désirs nouveaux... désirs anciens... feux de paille ou incendies... Lectures lumineuses, malgré les démons harcelants.
Le sublime se doit d'être lumineux... le final de l'opéra de Giacomo Puccini est trop Sombre à mon goût... Le Romantisme quand il est désespéré me séduit pour sa forme, son esthétique, plus du tout pour son fond Noir sur lequel je me fais un devoir de construire d'intenses instants de bonheur. Pourtant, rien ne m’enlève l’œil vif qui noue le désespoir autour du cœur, alourdit l’âme, ankylose l’esprit, désarticule ma structure, me plonge le regard vers les ruines de l’entassement des Siècles.

Lecture terminée du « Peintre Nolten » d’Eduard Mörike.



Au début ouvert par curiosité, je l’ai poursuivi fiévreux et l’ai terminé presque en tremblant. Immense découverte pour moi. J’y reviendrai, si j’en trouve la force, ces prochaines semaines car mon travail de magasinier à la FNAC me mine. Mais mes lectures m’allègent considérablement. Bouclier d’impertinence. Mots de feu. Regard d’ailleurs. Mes collègues m’observent et moi… je les considère. En souriant.





À moins que mes lectures ne dépassent mes envies de l’instant, puisque j’ai aussitôt commencé, en parallèle, sautant de l’un à l’autre, « Les Épées » de Roger Nimier et « Ma Vie entre des lignes » d’Antoine Blondin. Je confirme : si les écrivains de gauche sont bel et bien des optimistes tristes aux grands airs de folle névrosée, concernée et sérieuse, les écrivains de droite sont des pessimistes joyeux qui écrivent très sérieusement sans rien prendre trop au sérieux. Les existentialistes en auraient eu à apprendre, en matière de nonchalance et de désinvolture, de la part de ces deux hussards merveilleux qui ne trempaient pas leur plume dans le bourbier des idéologies de leur temps, mais simplement dans la réalité de la vie, dans ses larmes, son sang, ses viscères. Vitesse des voitures. Alcools dans les veines. Amour des jolies filles. Le reste ? Milice ? Résistance ? De Gaulle ? Pétain ? Avant-goût, déjà, d’une chienlit sans importance. Jeux de masques et jeux de rôles calamiteux. De la merde en boîte.
Ah ! Madame Butterfly... j'en suis resté à la sublime version de Callas/Karajan... 1955... mais n'étant pas un expert en musique classique je m'en satisfais avec largesse !
Il faut aller au bout de ses actes et de ses désirs... n'en déplaise aux bien pensants de toutes sortes qui passent leur petite vie minable à pourrir la Vie des bien portants !
Nebo... constant !





En ce moment même... c'est le groupe Américain Eleven... tout de suite après avoir écouté Schubert par Alfred Brendel...

La musique. Je ne pourrais pas m'en passer. Simple constat. Drogue et Poison. Essentiel artifice. Guérison assurée. Ou Malédiction avalée.
Je pense que la constance nous ramène toujours à Soi. On retourne toujours à la maison, affirmait Novalis.

L'essentiel est sans doute que nous soyons là et qu'il nous faille vivre le plus pleinement possible, du mieux que nous pouvons pour nous préparer à la mort... inéluctable.

23:20 Publié dans Brèves | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note

Béhachèle... spontanément !

=--=Publié dans la Catégorie "Franc-tireur"=--=


Béhachèle chez Guillaume Durand, en ce moment même, sur France 2 dans l’émission « Esprits Libres » :

« Les morts ne sont plus là, mais ils sont encore un peu parmi nous. » Parlant de la mémoire de son père, pauvre communiste étant devenu riche à la force du poignet et « qui n’a rien renié de son idéal révolutionnaire de jeunesse ».
Oui, les morts sont parmi nous. Barrès, que Béhachèle vomit sans aucun doute puisque selon lui Chevènement qu'il n'aime pas est Maurrassien, Barrès dit la même chose, mais avec le sens des mots et la ciselure de la phrase. Béhachèle serait-il devenu « Barrèsien » sans le savoir ? « Nos chers morts » disait armel Guerne. Il n’en est plus à une contradiction près notre bon Béhachèle. Triste sire.

Béhachèle, qui à la fin de son bouquin sur Daniel Pearl a l’audace intellectuelle de dire qu’Alija Izetbegovic incarnait l’Islam des lumières. Son sens de la formule est aussi beau qu’un lavabo. Ce cher Alija qui, membre des Jeunesses Musulmanes de Bosnie, durant la seconde guerre mondiale, était le faire-valoir du Mufti de Jérusalem, Amin al Husseini ( qui lui, arabe, était doté d’un certificat d’aryen reçu des mains propres de Hitler ), et enrôlait sur ordre du sinistre religieux des volontaires pour la division de SS musulmans bosniaques « Handjar ». Béhachèle, la haute conscience de notre République. Nain merdique.

Mais en même temps, il dit deux ou trois vérités : José Bové est un crypto-fasciste et le « Che », mort un 9 Octobre comme le papy d’Irina, fumait des cigares pendant qu’il assistait aux exécutions qu’il avait organisé. Béhachèle, franchouillard cartésien.

Béhachèle, riche de l’argent de son noble défunt père, affirme que l’argent l’autorise à être libre, à aider des écrivains menacés, à créer une radio dans la région des grands lacs en Afrique, ou à faire des films comme « Bosna », afin de réfléchir sur Sarajevo. Le juif kantien aidant le frère musulman européen à bien s’implanter en Europe. Plouc de la logique.

Béhachèle, qui récupère Deleuze, dans son dernier livre. Deleuze qui rigolait de son rire de bistrot de Béhachèle et de tous les non-penseurs du mouvement médiatisé des « nouveaux philosophes ». Récupérateur sans états d’âme.

Parenthèse : Laure Adler (desséchée, haineuse) et Philippe Torreton (qui se croit encore en 1936), invités aussi sur le plateau, montrent, une fois encore, toute l’étendue convaincante de leur capacité d’analyse politique.

Béhachèle, qui pense que les désordres des banlieues en 2005 furent un « authentique mouvement social et non une explosion de sauvagerie ». Un vieux tué par une racaille pour avoir éteint une poubelle. Un homme, prenant des photos de lampadaires pour les services techniques de sa municipalité, tué pour avoir occupé le trottoir de 3 singes légèrement évolués. On mesure ici la pensée frémissante qui renvoie Nietzsche aux oubliettes. Béhachèle, l’ontologie post-moderne. Mort de l’Être.

Béhachèle, son champagne, ses chemises ouvertes, ses doigts manucurés, pour faire oublier ses mensonges sur son amitié avec Shah Massoud, ou ses non-dits à propos de son influence considérable dans les milieux de l’édition par le biais d’Hachette-Lagardère. Béhachèle, machiavel de seconde zone.

Béhachèle, digne de Hegel ou de Heidegger quand il crée des concepts philosophiques. Exemple : la « Droiche »… qui est la droite de la gauche. Béhachèle, profond. Profond dans votre cul, oui, si vous tripez sur le censeur… pardon… le penseur.

L’éternel beau, avec sa coupe de cheveux à la Tocqueville, sauf que celui-ci pensait et analysait la réalité de son temps jusqu’à parvenir à nous la projeter à la gueule, comme une flamme vivifiante, aujourd’hui… en 2007. Béhachèle… qui, vous le devinez, m’a définitivement conquis. Raclure de philosophe qui ne figurera aucunement dans ma catégorie Le Salut par les Juifs.

Je retourne lire Roger Nimier, ça a plus de gueule.


01:05 Publié dans Franc-tireur | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note

09.10.2007

Il faut absolument parler aux hommes.

=--=Publié dans la Catégorie "Citadelle : Saint-Exupéry"=--=


Le choix de ce jour est d'Irina.

Irina :

St Ex et Pagnol : deux auteurs importants dans ma vie parce que liés à mon grand-père, qui m'a élevée, et qui m'a quittée beaucoup trop tôt.


Henri PETIT (19.10.1914 - 09.10.1977)

Henri Petit, mon grand-père, celui qui m’a transmis l’essentiel, dont St-Ex. Aussi amoureux des avions que lui, heureux en vol toujours et tout autant malheureux pour sa génération…

A obtenu son brevet de pilote en mai 1940, sous-lieutenant en 1944, lieutenant en 1945, capitaine en 1949, commandant en 1955, lieutenant colonel en 1961.

Campagnes Militaires : France (1939-1941), en mer (1941), Algérie (1941-1943), Maroc (1943-1944), Tunisie (1944-1945), Allemagne (1945-1946), Algérie (1946-1950), Indochine (1950-1951), Algérie (1956-1958)

Décorations :
-Août 1945 : Croix de guerre 1945 Et. de bronze
-Mai 1946 : Commémorative 39-45 avec "agr.libération"
-Novembre 1950 : Médaille coloniale
-Juillet 1951 : Chevalier de la légion d’honneur
-Octobre 1951 : Croix de guerre Théâtre des opérations extérieures avec palme
-Février 1954 : Médaille commémorative de la Campagne d’Indochine
-Octobre 1956 : Médaille commémorative OSMO
-Février 1957 : Croix du combattant
-Décembre 1961 : Officier de la légion d’honneur




Le texte que je veux vous faire partager cette fois m'est extrêmement cher ; premier écrit de St Ex qui m'ait été révélé à l'âge de 11 ans et qui m'avait déjà beaucoup troublée. Il a pris tout son sens quelques années plus tard et j'en remercie mon grand-père encore aujourd'hui...

Savourez.

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"LETTRE NON ENVOYÉE
DESTINÉE AU GÉNÉRAL X…
(Oudjda, mi-juin 1943)

Cher Général,

Je viens de faire quelques vols sur P 38. C'est une belle machine. J'aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans. Je constate avec mélancolie qu'aujourd'hui, à quarante-trois ans, après quelque six mille cinq cents heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ces jeux-là. L'avion n'est plus qu'un instrument de déplacement — ici de guerre — et si je me soumets à la vitesse et à l'altitude à un âge patriarcal pour ce métier, c'est bien plus pour ne rien refuser des emmerdements de ma génération, que dans l'espoir de retrouver les satisfactions d'autrefois.

Ceci est peut-être mélancolique — mais peut-être bien ne l'est pas. C'est sans doute quand j'avais vingt ans que je me trompais. En octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord, où le groupe 2/33 avait émigré, ma voiture étant remisée, exsangue, dans quelque garage poussiéreux, j'ai découvert la carriole à cheval. Par elle, l'herbe des chemins, les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure, derrière les vitres, à cent trente kilomètres-heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai, qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n'avaient plus pour fin exclusive, de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l'herbe aussi avait un sens, puisqu'ils la broutaient.

Et je me suis senti revivre, dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste. Elle l'est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m'a semblé que, durant toute ma vie, j'avais été un imbécile. (…)

Tout ça pour vous expliquer que cette existence grégaire, au cœur d'une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce-va-et-vient entre des monoplaces de deux mille six cents chevaux, et une sorte de bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n'a rien qui me caresse le cœur. Ça aussi, comme les missions sans profit ni espoir de retour de juin 1939, c'est une maladie à passer. Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout.

Ainsi je suis profondément triste — et en profondeur. Je suis triste pour ma génération, qui est vidée de toute substance humaine. Qui n'ayant connu que le bar, les mathématiques et la Bugatti, comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd'hui entassée dans une action strictement grégaire, qui n'a plus aucune couleur. On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d'il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d'efforts, pour qu'il fût répondu à la soif spirituelle, poétique ou simplement humaine de l'homme.
Aujourd'hui que nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces naïvetés. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n'est plus de victoires aujourd'hui, rien qui ait la densité poétique d'un Austerlitz. Il n'est plus que des phénomènes de digestion lente ou rapide). Tout lyrisme sonne ridicule. Les hommes refusent d'être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse américaine « nous acceptons honnêtement ce job ingrat ». Et la propagande. dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir. Sa maladie n'est point d'absence de talents particuliers, mais de l'interdiction qui lui est faite de s'appuyer, sans paraître pompière, sur les grands mythes rafraîchissants. De la tragédie grecque, l'humanité dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Monsieur Louis Verneuil. (On ne peut guère aller plus bas.) Siècle de la publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L'homme y meurt de soif.

Ah général, il n'y a qu'un problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. Si j'avais la foi, il est bien certain que, passé cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterai plus que Solesme. On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus. On ne peut plus vivre sans poésie, couleur, ni amour. Rien qu’à entendre les chants villageois du XVe siècle on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi).

Deux milliards n'entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot. Se font robots. Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources. Les impasses du système économique du XIXe siècle. Le désespoir spirituel. Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel, sinon par soif ? Pourquoi la Russie, pourquoi l’Espagne? Les hommes ont fait l'essai des valeurs cartésiennes : hors les sciences de la nature, ça ne leur a guère réussi. Il n’y a qu'un problème, un seul, redécouvrir qu'il est une vie de l'Esprit, plus haute encore que la vie de l'intelligence. La seule qui satisfasse l'homme. Ça déborde le problème de la vie religieuse, qui n'en est qu'une forme (bien que, peut-être, la vie de l'esprit conduise à l'autre nécessairement). Et la vie de l'Esprit commence là où un Être « vu » est conçu au-dessus des matériaux qui le composent. L'amour de la maison — cet amour inconnaissable aux États-Unis — est déjà de la vie de l'Esprit. Et la fête villageoise. Et le culte des morts. (Je cite ça, car il s'est tué, depuis mon arrivée ici, deux ou trois parachutistes. Mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir. Ça, c’est de l'époque, non de l'Amérique l'homme n’a plus de sens.)

Il faut absolument parler aux hommes.

À quoi servira de gagner la guerre, si nous en avons pour cent ans de crises d'épilepsie révolutionnaire ? Quand la question allemande sera enfin réglée, tous les problèmes véritables commenceront à se poser. Il est peu probable que la spéculation sur les stocks américains suffise, au sortir de cette guerre, à distraire, comme en 1919, l'humanité de ses soucis véritables. Faute d'un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se dévoreront les unes les autres. Le marxisme lui-même, trop vieillot, se décompose en une multitude de néo-marxismes contradictoires. On l'a bien observé en Espagne. A moins qu'un César français ne nous installe dans un camp de concentration néo-socialiste pour l'éternité.

Il faut parler aux hommes, parce qu'ils sont prêts à se rallier à n'importe quoi. Je regrette de m'être, l'autre matin, si mal exprimé auprès du général Giraud. Mon intervention a paru lui déplaire comme une faute de goût ou de tact ou de discipline. Je m'en affecte absolument la faute : il est difficile d'aborder, à bâtons rompus, de tels problèmes. J'ai échoué par hâte. Cependant, le général a été injuste en me marquant si nettement sa désapprobation, car je n'avais pour but que le rayonnement de l'effort et de la forme de pensée qu'il représente. L'automatisme de la hiérarchie militaire émoussait mes arguments. Le général m'eût écouté avec plus de bienveillance si j'avais été plus adroit. Et cependant, ce que j'exprimais partait de mes tripes, et je parlais dans le seul but de lui être utile et, par lui, d'être utile à mon pays. Car il me paraît discutable que les commandants d'unité aient qualité pour substituer leur interprétation à un exposé fondamental. Ils n'ont point le pouvoir d'apaiser, s'ils ne se réfèrent pas à un exposé officiel, le sous-officier qui doute de soi, une action politique qui a eu en permanence le souci des exposés précis et simples, l'ayant tourmenté dans sa probité. son patriotisme et son honneur. Le général G[iraud] est dépositaire de l'honneur de ses soldats.

À ce sujet, j'ignore si le remarquable discours que le général Giraud a prononcé — et que la presse nous apportait ici avant-hier — doit quelque chose de ses thèmes à mon inquiétude. Le passage, concernant la résistance invisible et le sauvetage de l'Afrique du Nord, était exactement ce dont les hommes avaient soif. Les remarques entendues en font foi. Si j'ai ici servi à quelque chose, et si même le général Giraud me tient rigueur de mon intervention, je suis heureux d'avoir rendu service. Il ne s'agit point de moi. De toute façon, le discours était nécessaire : il a été remarquablement réussi. Cher général, mis à part ces dernières lignes concernant une visite qui m’a laissé un vague malaise, je ne sais trop pourquoi je vous fatigue de cette lettre longue, illisible (j'ai le poignet droit cassé, j'ai du mal à me faire lisible), et inutile. Mais je me sens assez sombre, et j'ai besoin d'une amitié.

Ah ! cher général, quelle étrange soirée ce soir. Quel étrange climat. Je vois de ma chambre s'allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visage. J'entends les postes radio divers débiter leur musique de mirliton à cette foule désœuvrée, venue d'au-delà des mers, et qui ne connaît même pas la nostalgie. On peut confondre cette acceptation résignée avec l'esprit de sacrifice ou la grandeur morale. Ce serait là une belle erreur. Les liens d'amour, qui nouent l'homme d'aujourd'hui aux Êtres comme aux choses, sont si peu tendres, si peu denses, que l'homme ne sent plus l'absence comme autrefois. C'est le mot terrible de cette histoire juive : « Tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin ! Loin d'où ? » Le « où » qu'ils ont quitté, n'était plus guère qu'un vague faisceau d’habitudes. En cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d'avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi, si elle n'est plus qu'un assemblage. Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même plus être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d'où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme. Qu’ils sont donc sages et paisibles ces hommes en groupe. Moi je songe aux marins bretons d’autrefois, qui débarquaient à Magellan, à la légion étrangère lâchée sur une ville, à ces nœuds complexes d'appétits violents et de nostalgies intolérables qu'ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués. Il fallait toujours pour les tenir des gendarmes forts ou des principes forts, ou des fois fortes. Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies. L'homme d'aujourd'hui, on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou avec le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés. Ainsi, sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher.

Moi je hais cette époque, où l'homme devient sous un «totalitarisme universel », bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! Ce que je hais dans le marxisme, c'est le totalitarisme à quoi il conduit. L'homme y est défini comme producteur et consommateur. Le problème essentiel est celui de distribution. Ainsi dans les fermes modèles. Ce que je hais dans le nazisme, c'est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même. On fait défiler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. Voilà la vérité du peuple ! On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats Cézanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l'on alimente en chromos un bétail soumis. Mais où vont les États-Unis, et où allions-nous nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L'homme robot, l'homme termite, l'homme oscillant d'un travail à la chaîne, système Bedaux, à la belote. L'homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L'homme que l'on alimente en Culture de confection, en culture standard, comme l'on alimente les bœufs en foin. C'est ça l'homme d'aujourd'hui.

Et moi je pense que — il n’y a pas trois cents ans — on pouvait écrire La Princesse de Clèves ou s'enfermer dans un couvent pour la vie à cause d'un amour perdu, tant était brûlant l'amour. Aujourd'hui, bien sûr, des gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l'ordre d'une rage de dents intolérable. Ça n'a point affaire avec l'amour.

Certes, il est une première étape. Je ne puis supporter l'idée de verser des générations d'enfants français dans le ventre du moloch allemand. La substance même est menacée. Mais quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l'homme. Et il n'est point proposé de réponse et j'ai l'impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

Ça m'est bien égal d'être tué en guerre. De ce que j'ai aimé, que restera-t-il ? Autant que des Êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d'une certaine lumière spirituelle. Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel. Les choses, je m'en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c'est un certain arrangement des choses. La civilisation est un lien invisible, parce qu'elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l'une à l'autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments à musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ?

Si je suis tué en guerre, je m'en moque bien, ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes, qui n'ont plus rien à voir avec le vol, et font du pilote, parmi ses boutons et ses cadrans, une sorte de chef comptable. (Le vol aussi, c'est un certain ordre de liens.) Mais si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu'un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?

Je sais de moins en moins pourquoi je vous raconte tout ceci. Sans doute pour le dire à quelqu'un, car ce n'est point ce que j'ai le droit de raconter. Il faut favoriser la paix des autres, et ne pas embrouiller les problèmes. Pour l'instant, il est bien que nous nous fassions chefs comptables à bord de nos avions de guerre.

Depuis le temps que j'écris, deux camarades se sont endormis devant moi dans ma chambre. Il va me falloir me coucher aussi, car je suppose que ma lumière les gêne (ça me manque bien, un coin à moi ! ). Ces deux camarades, dans leur genre, sont merveilleux. C'est droit, c'est noble, c'est propre, c'est fidèle. Et je ne sais pourquoi j'éprouve, à les regarder dormir, une sorte de pitié impuissante. Car s'ils ignorent leur propre inquiétude, je la sens bien. Droits, nobles, propres, fidèles, oui. Mais aussi terriblement pauvres. Ils auraient tant besoin d’un dieu.

Cher général, pardonnez-moi, si cette mauvaise lampe électrique que je vais éteindre, vous a aussi empêché de dormir. Et croyez en mon amitié.

Saint-Exupéry."

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04.10.2007

Épître à la Jeunesse

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J’ai découvert le peintre controversé Georges Mathieu il y a une quinzaine d’années. Son Dandysme, augmenté d’un Royalisme convaincu, tranchant et argumenté, couplé à une volonté de secouer les habitudes conformistes et bourgeoises m’ont tout de suite séduit. J’ai d’abord fait l’acquisition d’un livre présentant quelques unes de ses toiles abstraites, puis je me suis penché sur ce que pensait l’homme en lisant « L’Abstraction Prophétique ». Ensuite j’ai découvert ses folies, ses incartades, ses fredaines. Par exemple, fut un temps où le personnage se faisait découper des cubes de viande crue par son boucher qu’il portait en pleine rue sur une feuille d’aluminium et qu’il mangeait au nez et aux yeux de tous. Vêtu d’une cape noire avec doublure rouge, le visage paré d’une authentique moustache aussi ridicule que celle de Nietzsche, le regard vif sous un œil scrutateur, l’allure vive et altière couronnée par un sens certain de l’humour, le personnage avait du génie et du panache. Et puis j’aime les moustachus ridicules. Cela me fait songer à Philippe Sollers brocardant, dans son journal de l’année 1998, « L’année du Tigre », le livre de quelques philosophards crétins intitulé « Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens » à partir d’une interview de Comte-Sponville, l’un des auteurs ridicules de cette feuille à merde politiquement correcte et sans le moindre intérêt philosophique par la formule suivante : « M. André Comte-Sponville, philosophe actuel, explique dans Le Point “pourquoi il n’est pas nietzschéen”. “C’est essentiellement pour trois raisons”, dit-il : “l’irrationalisme de Nietzsche, son immoralisme, son esthétisme”.
Nietzsche avait une grosse moustache ridicule, M. Comte-Sponville a une petite moustache correcte. C’est comme ça. »


Pour en revenir à Mathieu, son insolence est un bonheur, et venant de la part d’un Royaliste optant carrément pour une Monarchie Absolue, cela a de quoi surprendre en même temps que de déranger. Son dégoût du conformisme, sa revendication pour une liberté parée de grandeur fut, et est toujours, un réel plaisir. De plus, un certain art abstrait parvenant à me toucher (Picasso, Staël, Pollock, Kandinsky) la découverte de ses toiles ne m’a pas laissé indifférent. Suivant au plus près les découvertes scientifiques, en particulier dans le domaine de la physique quantique (il adresse un mémoire à Einstein avec, en guise d’invitation, le désir de réconcilier la physique quantique à la relativité générale et de les unir pas moins à l’Art, d’en tirer une théorie vivante) le personnage sort du lot, brise les préjugés et même élu membre de l’Académie des Beaux-Arts parvient à nous présenter les académiciens comme des rebelles, puisqu’ils conservent et perpétuent ce qui dans le monde moderne part en déréliction.





Un peu oublié de nos jours, Georges Mathieu, encore vivant, vieux, malade et fatigué, fut néanmoins un homme important dans le monde de la peinture et de la pensée. Il aura marqué les années 40, 50, 60 et 70 avec son mouvement de l’« Abstraction Lyrique », mais aussi en cherchant par tous les moyens à participer à la Vie de tous les jours : par des séances d’happenings qui lui faisaient improviser ses toiles, sur très grand format, devant un public, sur fond de musique Jazz extatique, le tout avec une vitesse surprenante, rentrant littéralement dans un état Shamanique, possédé, second, à grands coups de taches, en pressant les tubes de peintures, secouant des pinceaux énormes, déclarant qu’avec lui le signe précédait le sens (ce qui était une véritable révolution psychédélique), et qu’il fallait tout en reprenant racine dans une authentique Tradition parvenir à tout rénover, tout réinterpréter, tout redéfinir ; également en formulant une critique radicale de l’éducation nationale dépourvue de formation aux arts sensée élever notre sensibilité et participant à la création de la fameuse pièce de 10 francs, dans les années 70, qui demeura jusqu’à l’arrivée de l’€uro, ou au logo d’Antenne 2 (devenue France 2) ; ou encore, en créant, en architecte éclairé, les bâtiments et jardins de l’Usine des transformateurs B.C. à Fontenay-le-Comte, en Vendée sur 16 000 kilomètres carrés, avec la volonté de créer un lieu de travail où l’ouvrier serait en mesure de se sentir un peu plus chez lui. Créateur de médailles, créateur d’affiches publicitaires, peintre, polémiste redoutable, André Malraux a dit de Georges Mathieu qu’il était le premier calligraphe européen. Il n’a eu de cesse de dénoncer les effets ravageurs de la bureaucratie institutionnelle incapable de prendre les bonnes décisions, les hauts fonctionnaires ne le lui ont pas pardonné.





Dès le début des années 1960, Georges Mathieu part dans une croisade en faveur d’une éducation qui ne mettrait plus l’accent sur la Raison Cartésienne, les aspects économiques et l’utilitarisme bourgeois au détriment de la sensibilité et du progrès de l’homme et qui ouvrirait l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et les plus exaltantes de la Vie. Il aime à citer Galbraith, résumant sa conception de l’Artiste au sein du monde selon ces termes : « L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société ». Vision très Nietzschéenne.





En fait, la peinture, tout comme la pensée de Mathieu, est l’aboutissement d’une longue Tradition passée sous le prisme du 20ème Siècle, et donc, de ce fait, sa prolongation déconcertante. Irritant, agaçant, Mathieu par son œuvre a défié les conceptions étroites de tout un chacun concernant la peinture, mais par extension la Vie en général : la morale, l’éthique, l’esthétique, la vie sociale, l’héritage de la révolution, l’héritage de la Scolastique (comme Maurice G. Dantec, Georges Mathieu aime Jean Duns Scott). Car le but, pour ce peintre, n’était pas de se débarrasser de la Tradition par ce qu’elle propose de limité et d’asphyxiant, mais de lui ouvrir une voie pour une renaissance à la hauteur des espoirs les plus fous.

Je vous livre un de ses textes prémonitoire.

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Épître à la Jeunesse

Ce texte, publié pour la première fois en 1964 dans la troisième livraison de la revue TWENTY — numéro de mai —, sous le titre : « Réveillez-vous ! », fut maintes fois repris par Georges Mathieu, à l’occasion de ses conférences et de ses interventions télévisées. En particulier il termina l’émission du « Journal inattendu » du 6 Janvier 1968 par cet appel à la révolte de la jeunesse. Après mai 1968, de nombreuses publications régulières ou clandestines reprirent ce texte, tant en France qu’à l’étranger.

“La Révolte, la Vitesse, le Risque : trois mots clés. Trois mots au cœur des Twentys.
Barrès, Valéry, Gide, Malraux ont été les derniers à répondre aux questions laissées en suspens depuis l’abandon des dieux. Aujourd’hui, personne.
Après une littérature du désespoir, de l’absurde, de l’ennui, où ni Sartre, ni Camus, ni Sagan n’ont dialogué vraiment avec vous, ni d’ailleurs avec ceux auxquels ils eussent aimé s’adresser, les maîtres à penser n’ont plus cours. L’affectivité et l’intuition envahissent les terrains de la raison raisonnante, les cadres de la psychologies éclatent, l’enfance se découvre, les adolescents réapprennent les passions, les normes sociales périmées sont en train de sauter.
Hier, James Dean ; aujourd’hui, les Beatles. Pourquoi ? Parce qu’avant d’incarner une fureur de vivre, ils incarnent une fureur. Fureur contre cette société bourgeoise qui croule sous ses conformismes, ses mesquineries, son égoïsme. Depuis trois siècles la France est la plus bourgeoise de toutes les nations. L’abject Descartes lui a fourni ses bases philosophiques et morales. L’abject Guizot lui a fourni ses slogans. Vous payez tous aujourd’hui cet héritage. Après le peuple, vous venez de prendre conscience que le bourgeois a mis des verrous. Que partout il étale son mépris du travail manuel, son mépris de la création, son mépris des valeurs féminines, son mépris du véritable sens de la vie. Que partout il révèle deux obsessions, celle du profit et celle de la sécurité.
Il accapare et il verrouille. Dans la crainte de voir les biens lui échapper, il ferme du « même geste les coffres, les cœurs, les maisons », il installe des clôtures, des interdits, des barrières : barrières du diplôme, limite d’âge, propriété « privée ».


La Révolte, la Vitesse, le Risque, ces trois mots sont aussi au cœur de l’Abstraction Lyrique d’aujourd’hui. N’est-ce pas la même révolte contre les règles établies, le même goût du risque sous toutes ses formes, la même passion pour la vitesse et l’intensité violente, le même mépris pour l’absence d’originalité et de grandeur, le même élan spontané, confiant, généreux ?
Oui, car une peinture, aujourd’hui, qu’est-ce ?
C’est l’expression la plus directe d’une insatisfaction et d’une volonté. La peinture c’est un vouloir, ce n’est plus un faire. La toile est fouettée, bousculée, sabrée ; la couleur gicle, fuse, transperce, virevolte, monte, s’écrase. L’artisanat, le fini, le léché des idéaux grecs, tout cela est mort. La tension, la densité, l’inconnu, le mystère règnent et gagnent sur tous les tableaux. Pour la première fois dans l’histoire, la peinture a pu devenir spectacle et l’on peut assister à sa création comme l’on assiste à une jam-session. Le tableau se joue comme un solo de batterie d’Art Taylor ou de trompette de Roland Kirk : la mobilisation de toutes les forces psychiques en une fête suprême, la volonté de s’oublier pour être, l’instauration d’un état second, d’une extase, d’un délire. Cet art se situe aux antipodes des traditions classiques. Il a coupé tous les ponts avec la renaissance. Il crée : il ne recopie pas. Il a quitté le silence et la solitude de l’atelier pour descendre dans la rue, il renoue un dialogue direct et spontané avec l’âme populaire. La peinture est devenue action. Alors qu’un Picasso avoue encore toute sa frayeur à peindre dans l’arène, le peintre demain se présentera en public devant sa toile blanche comme Dominguin devant le taureau.
« Cette fureur, ce désespoir, cette colère, ce défi, cette tension, cette fougue, cette gratuité » qui l’animent et le soulèvent, ne sont-ce pas votre fureur, votre colère ?


À l’éclatement et à l’effondrement de toutes les valeurs traditionnelles, à cet Hiroshima des déterminismes, à cette faillite de structures rassurantes, un raz de marée social s’impose, balayant toutes les cloisons pour retrouver la véritable communauté, celle du don de soi, du détachement, du vertige.
Après les valeurs aristocratiques défuntes, après l’embourgeoisement progressif des masses, il n’y a plus que les jeunes et les artistes pour incarner une idéologie de combat dans une société de consommation qui a étouffé toutes ses colères dans le confort douillet de sa médiocrité. Dans cet avenir où ceux qui ne savent plus se mépriser ne cherchent plus que des oreillers dorés pour traverser le plus silencieusement possible leur nuit hypocrite, braquons tous les projecteurs sur cette sécurité et cette abjection où règne l’argent, tombeau des rêves et des passions, où les vocations ne montrent plus qu’à l’échelle de la réussite, où le conformisme des modes engouffre ce qui reste de singularité vivante, et opposons à la société présente un refus total. L’art, dans sa fonction prémonitoire, annonce de merveilleux cataclysmes en projetant dans l’inconnu et la terreur les petits maîtres chanteurs du bien-être. La plus grande mutation intellectuelle, spirituelle et sociale de tous les temps se prépare. Elle est en marche.”

L’Abstraction Prophétique (Gallimard/Idées – 1984)

Georges Mathieu



Complainte silencieuse des enfants de Bogota face aux commandos de la mort


La victoire de Derain - 1963


Dana - 1958







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02.10.2007

Politique

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Lors d'une de nos soirées arrosées, lorsque mon ami Pierre me demanda, très sérieux, ce qu'était, selon moi, l'action politique, j'eus cette réponse simple : "Avoir des couilles !" Devant l'air amusé de mon ami, j'enchaînais sur la Grèce Antique et, de fil en aiguille, un bon Bordeaux aidant, je sautais sur Antoine de Saint-Exupéry qui, dans Citadelle, oeuvre monumentale laissée en chantier par l'écrivain à sa mort tragique au-dessus de la Méditerranée, donne quelque indication non dépourvue de grandeur mais qui le ferait passer de nos jours pour un fasciste de première ligne tellement, par les temps qui courent sans sens de la Valse, tout est aplani et nickel et qu'aucune hiérarchie des valeurs morales n'ayant plus cours un Saint-Ex se voit au pire réduit à de sordides comparaisons imbéciles, le réduisant presque à un Mussolini avec un peu plus de talent, au mieux édulcoré comme l'éternel et unique créateur du Petit Prince qui fait encore rêver nos jolies têtes blondes. D'ailleurs, faites l'expérience. Lisez le chapitre qu'Irina a pris la peine de taper pour vous avec ses doigts de fée pendant que je lui dictais, encore une fois émerveillé par la pensée de l'aviateur héroïque, le texte que je vous mets en ligne... lisez-le à quelqu'une de vos connaissance un peu trop lisse en lui précisant qu'il s'agit d'un texte de l'auteur du Petit Prince ! L'effet est garanti... Vous m'en direz des nouvelles.




" Il m’apparut qu’ils se trompaient sur le respect. Car je me suis moi-même exclusivement préoccupé des droits de Dieu à travers l’homme. Et certes le mendiant lui-même, sans m’exagérer son importance, je l’ai toujours conçu comme un ambassadeur de Dieu.
Mais les droits du mendiant et de l’ulcère du mendiant et de sa laideur honorés pour eux-mêmes comme idoles, je ne les ai pas reconnus.
Qu’ai-je côtoyé de plus repoussant que ce quartier de ville bâtit au flanc d’une colline et qui coulait comme un égout jusqu’à la mer ? Les corridors qui débouchaient sur les ruelles versaient par bouffées molles une haleine empestée. La racaille n’émergeait de ses profondeurs spongieuses que pour s’injurier d’une voix usée et sans colère véritable, à la façon des bulles molles qui éclatent, régulières, à la surface des marais.
J’y ai vu ce lépreux, riant grassement et s’épongeant l’œil d’un linge sordide. Il était avant tout vulgaire et se plaisantait soi-même par bassesse.
Mon père décida l’incendie. Et cette tourbe qui tenait à ses bouges moisis commença de fermenter réclamant au nom de ses droits. Le droit à la lèpre dans la moisissure.
« Ceci est naturel, me dit mon père, car la justice selon eux c’est de perpétuer ce qui est. »
Et ils criaient dans leur droit à la pourriture. Car, fondés par la pourriture, ils étaient pour la pourriture.
« Et si tu laisses se multiplier les cafards, me dit mon père, alors naissent les droits des cafards. Lesquels sont évidents. Et il naîtra des chantres pour te les célébrer. Et ils te chanteront combien grand est le pathétique des cafards menacés de disparition.
« Être juste…, me dit mon père, il faut choisir. Juste pour l’archange ou juste pour l’homme ? Juste pour la plaie ou pour la chair saine ? Pourquoi l’écouterai-je, celui-là qui vient me parler au nom de sa pestilence ?
« Mais je le soignerai à cause de Dieu. Car il est aussi demeure de Dieu. Mais non point selon son désir qui n'est que désir exprimé par l’ulcère.
« Quand je l’aurai nettoyé et lavé et enseigné, alors son désir sera autre et il se reniera lui-même tel qu’il était. Et pourquoi, aurai-je, moi, servi d’allié à celui-là qui l’aura lui-même renié ?
Pourquoi l’aurai-je, selon le désir du lépreux vulgaire, empêché de naître et d’embellir ?
« Pourquoi prendrai-je le parti de ce qui est contre ce qui sera. De ce qui végète contre ce qui demeure en puissance ? »

« La justice selon moi, me dit mon père, est d’honorer le dépositaire à cause du dépôt. Autant que je m’honore moi-même. Car il reflète la même lumière. Aussi peu visible qu’elle soit en lui. La justice est de le considérer comme véhicule et comme chemin. Ma charité c’est de l’accoucher de lui-même.
« Mais dans cet égout qui plonge vers la mer je m’attriste devant cette pourriture. Dieu s’y trouve déjà tellement gâté… J’attends d’eux le signe qui me montrera l’homme et ne le reçoit point.
– Cependant, j’ai vu tel ou tel, dis-je à mon père, partager son pain et aider plus pourri que lui à décharger son sac, ou prendre en pitié tel enfant malade…
– Ils mettent tout en commun, répondit mon père, et de cette bouillie font leur charité. Ce qu’ils appellent charité. Ils partagent. Mais dans ce pacte, que savent faire aussi les chacals autour d’une charogne, ils veulent célébrer un grand sentiment. Ils veulent nous faire croire qu’il est là un don ! Mais la valeur du don dépend de celui à qui on l’adresse. Et ici au plus bas. Comme l’alcool à l’ivrogne qui boit. Ainsi le don est maladie. Mais si moi c’est la santé que je donne, je taille alors dans cette chair… et elle me hait.
« Ils en arrivent, me dit encore mon père, dans leur charité, à préférer la pourriture… Mais si moi je préfère la santé ?
« Quand on te sauvera la vie, me dit encore mon père, ne remercie jamais. N’exagère point ta reconnaissance, c’est qu’il est bas, car que croit-il ? T’avoir servi ? Alors que c’est Dieu qu’il a servi en te gardant si tu vaux quelque chose. Et toi, si tu exprimes trop fort ta reconnaissance, c’est que tu manques à la fois et de modestie et d’orgueil. Car l’important qu’il a sauvé, ce n’est point ton petit hasard personnel, mais l’œuvre à laquelle tu collabores et qui s’appuie aussi sur toi. Et comme il est soumis à la même œuvre, tu n’as point à le remercier. Il est remercié par son propre travail de t’avoir sauvé. C’est là sa collaboration à l’œuvre.
« Tu manques aussi d’orgueil de te soumettre à ses émotions les plus vulgaires. Et à le flatter dans sa petitesse en faisant de toi son esclave. Car s’il était noble, il refuserait ta reconnaissance.
« Je ne vois rien qui m’intéresse, disait mon père, qu’admirable collaboration de l’un à travers l’autre. Je me sers de toi ou de la pierre. Mais qui est reconnaissant à la pierre d’avoir servi d’assise au temple ?
« Mais eux ne collaborent point vers autre chose qu’eux-mêmes. Et cet égout qui plonge vers la mer n’est point nourricier de cantiques ni source de statue de marbre, ni caserne pour les conquêtes. Il ne s’agit pour eux que de pactiser le mieux possible pour l’usage des provisions. Mais ne t’y trompe point. Les provisions sont nécessaires mais plus dangereuses que la famine.
« Ils ont tout divisé en deux temps, lesquels n’ont point de signification : la conquête et la jouissance. As-tu vu l’arbre grandir, puis, une fois grandi, se prévaloir d’être arbre ? L’arbre grandit tout simplement. Je te le dis : ceux-là qui ayant conquis se font sédentaires sont déjà morts… »

La charité selon le sens de mon empire c’est la collaboration.

Le chirurgien, j’ordonne qu’il s’épuise dans la traversée d’un désert s’il peut à celui-là refaire son instrument. Et cela même s’il s’agit de quelques vulgaires casseurs de pierre mais qui a besoin de ses muscles pour casser ses pierres. Et cela même si le chirurgien est de haute valeur. Car il ne s’agit point d’honorer la médiocrité mais de réparer le véhicule. Et ils ont tous deux le même conducteur. Ainsi de cela qui protège et aide les femmes enceintes. C’était d’abord à cause du fils qu’elles servaient de leurs vomissements et de leurs douleurs. Et la femme n’avait point à remercier, sinon au nom de son fils. Mais voici qu’aujourd’hui elle réclame l’aide au nom de ses vomissements et de ses douleurs. Alors s’ils n’étaient qu’elles, je les supprimerais, car leurs vomissements sont laids. Car il n’est d’important en elles que ceux qui se servent d’elles et elles n’ont point qualité pour remercier. Car qui les aide et elles-mêmes ne sont que serviteurs de la naissance et les remerciements n’ont point de signification.
Ainsi du général qui vint trouver mon père :
« Je me moque bien de toi-même ! tu n’es grand qu’à cause de l’empire que tu sers. Je te fais respecter pour, à travers toi, faire respecter l’empire. »

Mais je sentais aussi la bonté de mon père. « Quiconque, disait-il, a eu un grand rôle, quiconque a été honoré ne peut être avili. Quiconque a régné ne peut être dépossédé de son règne, tu ne peux transformer en mendiant celui-là qui donnait au mendiant, car ce que tu abîmes ici c’est quelque chose comme l’armature et la forme de ton navire. C’est pourquoi j’use de châtiments à la mesure des coupables. Ceux-là que j’ai cru devoir ennoblir, je les exécute mais ne les réduit point à l’état d’esclaves, s’ils ont failli. J’ai rencontré un jour une princesse qui était laveuse de linge. Et ses compagnes riaient d’elles : « Où est ta royauté, laveuse de linge ? tu pouvais faire tomber les têtes et voilà qu’enfin impunément nous pouvons te salir de nos injures… ce n’est que justice ! » Car la justice selon elles était compensation.
« Et la laveuse de linge se taisait. Peut-être humiliée pour elle-même mais surtout pour plus grand qu’elle-même. Et la princesse s’inclinait toute raide et blanche sur son lavoir. Et ses compagnes impunément la poussaient du coude. Rien d’elle n’invitant la verve car elle était belle de visage, réservée de gestes et silencieuse, je compris que ses compagnes raillaient non la femme mais sa déchéance. Car celui-là que tu as envié, s’il tombe sous tes griffes, tu le dévores. Je la fis donc comparaître :
« Je ne sais rien de toi sinon que tu as régné. À dater de ce jour tu auras droit de vie et de mort sur tes compagnes de lavoir. Je te réinstalle dans ton règne. Va. »
« Et quand elle eu repris sa place au-dessus de la tourbe vulgaire elle dédaigna justement de se souvenir des outrages. Et celles-là même du lavoir, n’ayant plus à nourrir leurs mouvements intérieurs de sa déchéance, les nourrir de sa noblesse, la vénérèrent. Elles organisèrent de grandes fêtes pour célébrer son retour à la royauté et se prosternaient à son passage, ennoblies elles-mêmes de l’avoir autrefois touchée du doigt. »

« C’est pourquoi, me disait mon père, je ne soumettrai point les princes aux injures de la populace ni à la grossièreté des geôliers. Mais je leur ferai trancher la tête dans un grand cirque de clairons d’or. »

« Quiconque abaisse, disait mon père, c’est qu’il est bas. »

« Jamais un chef, disait mon père, ne sera jugé par ses subalternes. » "


Citadelle, VIII
Antoine de Saint Exupéry


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