Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/10/2013

Huysmans tasse des idées dans un seul mot et commande à un infini de sensations

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« La forme littéraire de Huysmans rappelle ces invraisemblables orchidées de l’Inde qui font si profondément rêver son des Esseintes, plantes monstrueuses aux exfoliations inattendues, aux inconcevables floraisons, ayant une manière de vie organique quasi animale, des attitudes obscènes ou des couleurs menaçantes, quelque chose comme des appétits, des instincts, presque une volonté.

C’est effrayant de force contenue, de violence refoulée, de vitalité mystérieuse. Huysmans tasse des idées dans un seul mot et commande à un infini de sensations de tenir dans la pelure étriquée d’une langue despotiquement pliée par lui aux dernières exigences de la plus irréductible concision. Son expression, toujours armée et jetant le défi, ne supporte jamais de contrainte, pas même celle de sa mère l’Image, qu’elle outrage à la moindre velléité de tyrannie et qu’elle traîne continuellement, par les cheveux ou par les pieds, dans l’escalier vermoulu de la Syntaxe épouvantée.

Après cela, qu’importe la multitude des contradictions ou des erreurs qui tapissent, à la manière d’anormales végétations, le fond d’un livre où se déverse, comme dans la nappe d’un golfe maudit, tout l’azur de l’immense ciel ? »

Léon Bloy, Sur la tombe de Huysmans

12:02 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Nous sommes aujourd'hui entrés dans la plus parfaite des dictatures

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 


Cliquez sur la photo

 

Aldous Huxley

 

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

14/10/2013

Littéralement et constamment hors de lui, le père de famille mène l'existence à la fois la plus aventurière et la plus engagée qui se puisse concevoir.

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Il n'y a qu'un aventurier au monde, et cela se voit très notamment dans le monde moderne : c'est le père de famille. Les autres, les pires aventuriers ne sont rien, ne le sont aucunement en comparaison de lui.
Cette assertion est délibérément et doublement provocatrice, puisqu'en guise de sainteté elle fait l'éloge de l'aventure et qu'en guise d'aventurier elle semble choisir M. Prud’homme. Péguy le sait : Nul n'est, en apparence, plus pantouflard, plus (petit-)bourgeois que le père de famille. Il sait aussi que les libertins, les bambocheurs, les explorateurs, les brûleurs de chandelles par les deux bouts, tous ceux qui revendiquent pour eux l'aura de l'aventure, daubent à l'infini sur ce lourdaud engoncé et pusillanime. Mais il connaît également, pour en avoir lui-même fait l'épreuve, l'étrange particularité, la désappropriante propriété dont est pourvu le père de famille : Les autres ne souffrent qu'eux-mêmes. Ipsi. Au premier degré. Lui seul souffre d'autres. Alii patitur. Lui seul, autrement dit, déjoue les contraintes de la finitude : son être déborde son moi. Et que lui vaut cette prouesse ontologique, ce n'est pas un pouvoir accru, c'est une vulnérabilité plus grande. Il souffre d'autres, qu'on appelle à tort les siens, car ils ne sont pas à lui, mais lui à eux : il n'est pas leur possesseur, il est leur possession, il leur appartient, il leur est livré, il est, risque même Péguy, leur "otage". Pour le dire d'une autre métaphore, ce chef de famille n'est pas un pater familias, mais un roi déchu qui a fait, en fondant un foyer, le sacrifice de sa liberté souveraine. Avant d'avoir charge d'âmes et de corps, il était seul maître de sa vie; le voici désormais assujetti, dépendant, privé de la possibilité de trouver refuge en lui-même : le confort du quant à soi lui est définitivement interdit.
Ainsi le bourgeois n'est pas celui qu'on pense : littéralement et constamment hors de lui, le père de famille mène l'existence à la fois la plus aventurière et la plus engagée qui se puisse concevoir. D'une part, il est exposé à tout et le destin, pour l'atteindre, n'a pas besoin de tireurs d'élite, il lui suffit de frapper au hasard dans l'un quelconque de ses membres : "C'est lui, mon ami, qui les a, et lui seul, les liaisons dangereuses. D'autre part, il est responsable de tout, et même de l'avenir, même du monde où il n'entrera pas : Il est assailli de scrupules, bourrelé de remords, d'avance, (de savoir) dans quelle cité de demain, dans quelle société ultérieure, dans quelle dissolution de toute une société, dans quelle misérable cité, dans quelle décadence, dans quelle déchéance de tout un peuple ils laisseront [sic], ils livreront, demain, ils vont laisser, dans quelques années, le jour de la mort, ces enfants dont ils sont, dont ils se sentent si pleinement, si absolument responsables, dont ils sont temporellement les pleins auteurs. Ainsi rien ne leur est indifférent. Rien de ce qui se passe, rien d'historique ne leur est indifférent.
Bourrelé de remords, dit Péguy, et il donne à entendre dans ce participe à la fois le tourment et la graisse. Car les moqueurs ont raison : le père de famille est gros. Il est même deux fois trop gros : trop gros, trop gauche pour décoller du monde, et trop gros pour y évoluer avec quelque chance de succès. Trop gros pour monter au ciel et trop gros pour la course, le concours et la concurrence, c'est à dire pour la loi politique du temporel. Trop gros pour fuir, trop gros pour gagner. Bref, il est handicapé. Mais, ajoute aussitôt Péguy en réponse au sarcasme des sveltes, c'est précisément cette double entrave, cette maladresse et cette adhérence ontologiques qui condamnent le père de famille à l'aventure et qui font la valeur mystique de sa vie. »

Alain Finkielkraut, Le mécontemporain

16:10 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Qu’elle se déshabille et qu’elle se couche !

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« On entendit un jour retentir une fois de plus le fameux :
- Qu’elle attende !
Il s’agissait, cette fois, d’une autre comédienne : Mlle Duchesnois - Catherine Joséphine Raquin - qui n’était guère jolie. Affligée d’un nez "dont le sifflement, dira Alexandre Dumas, répondait à l’ampleur", son visage faisait penser "à l’un de ces lions de faïence qu’on met sur les balustrades". Mais, comme elle était aussi bien faite que la Vénus de Milo, elle se hâtait de le montrer et de se donner afin de faire oublier la première - et fâcheuse - impression.
En lançant son "Qu’elle attende", sans doute le Premier consul, absorbé par son travail, ne se souvenait-il que du nez et des sifflements.
Cependant, le corps de la comédienne dut lui revenir à l’esprit puisque, apprenant que Mlle Duchesnois était toujours là, il déclara quelque temps plus tard :
- Qu’elle se déshabille et qu’elle se couche !
Ce soir-là, le nez eut le dernier mot car, lors du troisième rappel de la présence de Mlle Duchesnois, Bonaparte ordonna :
- Qu’elle se rhabille et qu’elle s’en aille ! »

André Castelot, Napoléon et les femmes

11:30 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le pouvoir de l'absence

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Vous pouvez aussi bâtir, organiser, et même conspirer, pourquoi pas, tisser votre toile comme une sorte de chouannerie moderne, et d'allégeance en allégeance instituer ce royaume parallèle dont la trame irriguerait silencieusement le corps encore sain de la nation... L'Église catholique, en certaines circonstances, s'est revivifiée de cette façon-là. Mais ne revenez pas en France. Ne revenez pas douillettement en France. Ce serait renoncer au pouvoir de l'absence et il y a mille tournants où l'on vous attendrait... »

Jean Raspail, Le Roi au-delà de la mer

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

13/10/2013

Solitude de cette nuit...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Solitude de cette nuit – de cette lampe
un peu de sel aux lèvres, une amertume au lit,
vas-tu crever enfin de bonne mort, coolie ?
la vie, ça te connaît comme une vieille crampe

la guerre quelque part – et des étoiles molles
la terre quelque part s’ouvre sous les vivants...
Et le vide agite dans les vans
l’avoine des années qui sont devenues folles...

Solitude infinie des êtres. Et de moi-même.
J’ai soif. Qu’elles sont loin les sources du poème !
que tu es lasse ô voix qui crie dans les déserts :
meurt-on sans le savoir sur la cuisse des anges ?
la chanson nauséeuse des îles est-elle blanche ?
Ulysse, sur le pont, a-t-il les yeux ouverts ? »

Benjamin Fondane, Poèmes retrouvés

16:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Encore une journée qui s'en va

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Encore une journée qui s’en va comme un sac de farine,
Moulin du temps vermoulu où s’entassent les sacs,
les sacs des jours dont la farine est rance,
les roues n’ont guère fini de briser l’eau revêche,
la longue, l’obstinée résistance de l’eau
qui se jette sur le peigne des roues,
fouette le mouvement,
et surveille la longue et lente destruction
amorcée à l’aurore perfide du chaos.

Encore une journée qui s’en va, sous l’oeil des araignées.
Je sens que je devrais m’opposer à sa fuite,
que je devrais entrer dans le conflit des forces,
empêcher cet horrible écoulement du temps,
sonner à toutes les portes,
appeler au secours les forces somnolentes,
faire gicler le sang qui dort sous l’habitude,
prendre une part vivante au drame qui se joue
et dont je suis l’enjeu –
être celui qui dit à l’eau qui coule : NON,
et point l’arbre passif qui pleure au bord des eaux,
fuyantes, du sommeil.

Encore une journée qui s’en va, une journée carnivore
et l’ai-je retenue ?
J’ai dormi. Et pendant mon somme, j’ai vieilli.
Ma paresse, ce vieux serpent qui me conseille
m’a dit, comme toujours : "Attendons à demain.
Ces changements sont lents, si lents, on a le temps –
les forces sont inégales,
bouger, c’est dépenser cette énergie exacte
dont tu auras besoin, demain, pour te lever
et rayonnant, forcer les anges du néant.
Demain, il est encore temps, allons dormir :
cette journée qui s’en va fera place à une autre,
à une autre qui point, qui vient, qui sera là,
et qui, dans sa beauté explosive, sera
ta journée de réveil, terrible et décisive". »

Benjamin Fondane, Poèmes retrouvés

07:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

12/10/2013

L’argent appartient donc à la communauté et à chacune des personnes qui la composent

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« En effet, comme le dit l’apôtre (Epître de Daint Paul aux Romains, XlII, 7) : "Le tribut à qui de dû, l’impôt à qui de dû." Ce que le Christ voulut dire ainsi, c’est que l’on pouvait par là reconnaître à qui était dû le tribut : il était dû à celui qui combattait pour défendre l’Etat et qui, en raison de son autorité pouvait fabriquer la monnaie.
L’argent appartient donc à la communauté et à chacune des personnes qui la composent. Aristote le dit dans le septième livre de la Politique (Aristote, la Politique, VIl, 8 - 1328b 10), et Cicéron vers la fin de l’Ancienne Rhétorique (Cicéron, De l’invention, Il, 56 - § 168). »
Extrait du CHAPITRE VI
: A qui cette monnaie appartient-elle ?

 

« Et, si la monnaie peut être faite pour un moindre prix, il convient que le restant soit à l’administrateur ou à l’ordonnateur, c’est-à-dire au Prince ou au Maître des monnaies, comme une sorte de pension.

Mais, cependant, cette fraction doit être modérée et elle peut même être assez réduite si les monnaies sont en quantité suffisante, comme on le dira par la suite. Si une telle fraction ou pension était excessive, ce serait au détriment et au préjudice de toute la communauté comme tout un chacun peut facilement s’en rendre compte. »

Extrait du CHAPITRE VII
: Aux frais de qui la monnaie doit-elle être fabriquée ?

Nicole Oresme, Traité sur l’origine, la nature, le droit et les mutations des monnaies - 1355

19:05 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Le fatalisme est inévitable dans l’histoire si l’on veut en comprendre les manifestations illogiques

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« À la fin de l’année 1811, les souverains de l’Europe occidentale renforcèrent leurs armements, et concentrèrent leurs troupes. En 1812, ces forces réunies, qui se composaient de millions d’hommes, y compris, et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, se mettaient en marche vers les frontières de la Russie, qui, de son côté, dirigeait ses soldats vers le même but. Le 12 juin, les armées de l’Occident entrèrent en Russie, et la guerre éclata !… C’est-à-dire qu’à ce moment eut lieu un événement en complet désaccord avec la raison et avec toutes les lois divines et humaines !

Ces millions d’êtres se livraient mutuellement aux crimes les plus odieux : meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, fabrication de faux assignats… tous les forfaits étaient à l’ordre du jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier n’auraient pu en fournir autant d’exemples pendant une longue suite de siècles !… Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas comme criminels !

Où trouver les causes de ce fait aussi étrange que monstrueux ? Les historiens assurent naïvement qu’ils les ont découvertes dans l’insulte faite au duc d’Oldenbourg, dans la non observation du blocus continental, dans l’ambition effrénée de Napoléon, dans la résistance de l’Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.

Il aurait donc suffi, s’il fallait les en croire, que Metternich, Roumiantzow ou Talleyrand eussent rédigé, entre une réception de cour et un raout, une note bien tournée, ou que Napoléon eût adressé à Alexandre un : « Monsieur mon frère, je consens à restituer le duché d’Oldenbourg… », pour que la guerre n’eût pas lieu !

[...] Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas entraîner à la recherche, plus ou moins subtile, des causes premières : aussi, nous contentons-nous de juger les événements avec notre simple bon sens, et plus nous les étudions de près, plus, nous leur trouvons de motifs véritables. De quelque façon qu’on les envisage, ils nous paraissent également justes ou également faux, si l’on en compare l’infime valeur intrinsèque avec l’importance des faits qui en ont été la conséquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut en donner une explication plausible. Pris isolément, le refus de Napoléon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deçà de la Vistule, ou rendre le grand-duché au grand-duc d’Oldenbourg, nous paraît aussi valable, comme argument, que si l’on disait : S’il avait plu à un caporal français de quitter le service, et si son exemple avait été suivi par un grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait été trop réduit, la guerre serait, en conséquence, devenue impossible.

Sans doute, si Napoléon ne s’était point offensé de ce qu’on exigeait de lui, si l’Angleterre et le duc dépossédé n’avaient pas intrigué, si l’Empereur Alexandre n’avait pas été profondément froissé, si la Russie n’avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons qui ont amené la révolution française, la dictature et l’Empire n’avaient point existé, il n’y aurait pas eu de guerre ; mais, de même aussi, qu’une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé n’aurait eu lieu !

C’est donc de leur ensemble, et non de l’une d’elles en particulier, que les événements ont été la conséquence fatale : ils se sont accomplis parce qu’ils devaient s’accomplir, et il arriva ainsi que des millions d’hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l’Ouest vers l’Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s’étaient précipitées de l’Est vers l’Ouest, en tuant tout sur leur passage !

Considérés par rapport à leur libre arbitre, les actes de Napoléon et d’Alexandre étaient aussi étrangers à l’accomplissement de tel ou tel événement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au sort obligeait à faire la campagne. Comment d’ailleurs aurait-il pu en être autrement ? Pour que leur volonté, maîtresse en apparence de tout diriger à leur gré, se fût exécutée, il aurait fallu le concours d’une infinité de circonstances ; il aurait fallu que ces milliers d’individus entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les vivres, consentissent à faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles unités, et que leur soumission unanime fût motivée par des raisons aussi compliquées que diverses.

Le fatalisme est inévitable dans l’histoire si l’on veut en comprendre les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous n’entrevoyons pas le sens et dont l’illogisme grandit à nos yeux, à mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte.

Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour atteindre le but qu’il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu’elle est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de l’histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est assignée à l’avance.

La vie de l’homme est double : l’une, c’est la vie intime, individuelle, d’autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et plus abstraits ; l’autre, c’est la vie générale, la vie dans la fourmilière humaine, qui l’entoure de ses lois et l’oblige à s’y soumettre.

L’homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, quoi qu’il fasse, l’instrument inconscient du travail de l’histoire et de l’humanité. Plus il est placé haut sur l’échelle sociale, plus le nombre de ceux avec qui il est en rapport est considérable, plus il a de pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la nécessité inéluctable de chacun de ces actes :

Le cœur des Rois est dans la main de Dieu !

Les Rois sont les esclaves de l’histoire !

L’histoire, c’est-à-dire la vie collective de toutes les individualités, met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à son but particulier. »

Léon Tolstoï, Guerre et paix

15:55 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

11/10/2013

Et en effet le peuple est amnésique

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« J’en sais un peu trop long pour croire au socialisme, et même à la démocratie. J’étais tout jeune quand la Grande guerre a commencé, mais je me souviens fort bien qu’à cette époque la République était parfaitement discréditée, voire déshonorée, et que personne ne croyait plus au Pouvoir du Peuple... La guerre seule a permis au régime de survivre, et c’est sans doute pour ça qu’elle a été provoquée : au lendemain d’un tel massacre, il est bien évident qu’on hésite à dire la vérité sur une forme de gouvernement pour laquelle tant de pauvres bougres sont morts.

Je sais aussi une chose que savent comme moi, même s’ils ne l’avouent pas, tous les gens de mon âge : c’est que les "traîtres" n’étaient pas des traîtres, mais simplement des gens qui voyaient clair. L’Allemagne et l’Autriche étaient le noyau de l’Europe, le meilleur de sa force. Nous n’avons rien gagné, mais tout perdu, au contraire, à leur défaite, et il eût mille fois mieux valu que l’Alsace reste allemande, puisqu’elle l’est, de toute manière, par sa langue et par sa culture.

Et puis j’ai vu tous nos journaux prêcher tour à tour la revanche, l’union sacrée, la guerre, puis la lutte des classes, le pacifisme, l’antimilitarisme, puis de nouveau la guerre ; appeler successivement honneur et trahison les mêmes attitudes. Je les ai vus, avec une servilité jamais en défaut, hurler à la mort contre des vaincus qu’ils auraient, plus heureux, portés au pinacle ; dire, se dédire, se contredire et se redire comme si vraiment ils s’adressaient à des amnésiques - et en effet le peuple est amnésique ! De tout cela j’ai retiré ce trésor inestimable : un scepticisme total en matière politique, et un tranquille, un entier mépris pour l’homme politique. »

Pierre Gripari, Les vies parallèles de Roman Branchu

16:24 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Les sociétés humaines ne peuvent jamais vivre sans chercher à assumer leur tragédie

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Tout est remis en cause, même dans la conservation de la plupart des référents anciens, dont la signification subit des avatars inattendus. Et pourtant cet inhabituel est aux yeux de l'histoire une habitude. Au regard du temps et de l'espace humains, en tout cas, c'est le monothéisme, la croyance en une vérité transcendante, qui apparaît comme une exception.
On peut penser que la culture occidentale, entée sur la foi en un Dieu transcendant, représente une construction à la fois plus complexe et plus fragile que toutes les autres. Cette construction si sophistiquée côtoie forcément son propre vide : elle est si lourde à porter. Elle reste à la merci du doute, puisque reposant sur l'adhésion volontaire à des mystères, et avec cet appareil léger et chancelant, elle se hausse dans des régions très élevées... Tandis que les sagesses reposent sur une évidence, elle, bien présente et irréfutable : la souffrance de l'homme devant la vie et la mort. Un monde structuré autour de l'Être demeure toujours à la merci de la fatigue, ce harassement devant la tâche infinie qui consiste à tenir debout la Vérité. Celle-ci est sans cesse remise en cause par l'indifférence et par le doute consubstantiels à la méditation qui nous attache à elle : la foi. Mais la perte de la foi ne laisse pas forcément les humains désemparés et contraints de dire comme l'auteur des Démons : "Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis." Ceci est plutôt la conclusion du désespéré constatant tout à coup l'effondrement de la vérité et persuadé qu'après elle vient le déluge, parce qu'il demeure prisonnier de sa propre culture, et par conséquent incapable de vivre sans elle. Une pensée constituée autour du Néant -comme le courant japonais de l'école de Kyoto- n'est pas pour autant "nihiliste" au sens que nous donnons communément à ce mot. Elle sous-tend une forte orientation morale, autrement dit, elle ne laisse pas l'homme livré à des tentations exclusivement cyniques ou esthétiques, mais peut proposer une guidance spirituelle.
Il est évident que les générations des fils perdus, venus juste après la perte de la foi en la vérité, tombent facilement dans le nihilisme au sens décrit par Nietzsche ; ou au sens du positivisme juridique dont l'acmé se situe dans les deux totalitarismes ; ou encore au sens de la philosophie déconstructionniste qui jette la dérision sur toute valeur morale et navigue entre un esthétisme bouffon et un sadisme cruel du style Gert Hekma. Mais ce nihilisme ne représente rien d'autre qu'un collapsus, une pathologie du vide soudain, et ne saurait en aucun cas devenir une culture nouvelle, signant un avenir défiguré. Les sociétés humaines ne peuvent jamais vivre sans chercher à assumer leur tragédie, même si elles se sentent impuissantes à y répondre -assumer et répondre ne sont la même chose. La démonstration en est qu'elles l'ont toujours fait. Et la question n'est pas seulement : "qu'y aura-t-il après le monothéisme ? ", mais d'abord : "Qu'y avait-il dans le temps historique avant le monothéisme ?" et "Qu'y a-t-il dans l'espace hors le monothéisme ?" La réponse aux deux dernières questions permet de répondre à la première. L'épuisement du monothéisme ne laisse pas derrière lui un vide fasciné et vertigineux. Derrière lui le monde se repeuple des anciennes sagesses qui avant lui l'avaient toujours habité, et qui l'habitent spontanément dès que s'éclipse la religion. Descartes qui, au sein du vertige de l'incertitude, se donne une "morale par provision", ne confère-t-il pas à celle-ci une forme stoïcienne (suivre les coutumes de son pays, changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde, demeurer résolu même dans le doute -en raison de l'incertitude de la connaissance du bien) ? »

Chantal Delsol, L'âge du renoncement

14:07 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Quand Léon mettait ses couilles sur la table !

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Une lettre solennelle, en patois franco-germain, adressé à Dresde à l’administration de Gil Blas, m’apprend que MM. les officiers prussiens ou saxons, patriotiquement indignés de mes récits militaires, en veulent à ma peau.

- Lorsque nous croirons l’instant venu, disent-ils, on verra ce que pèse votre homme de plume en présence d’un sabre prussien.

Il y aurait, peut être - même en Allemagne - une certaine pudeur à ne pas rappeler ce sabre prussien que j’ai vu, dans la Sarthe et dans le Loiret, beaucoup plus héroïque en présence des femmes et des blessés qu’à l’apparition des marins et francs-tireurs.
Néanmoins, voici ma réponse, très simple :

J’habite Antony (Seine), 53, route d’Orléans. Ma maison a une porte et plusieurs fenêtres qui s’ouvrent très facilement…Je verrai venir ces guerriers avec une satisfaction que je me sens incapable d’exprimer. Je vais d’ailleurs, dès aujourd’hui, faire une commande considérable de désinfectants. Cependant, comme je veux les supposer plus bêtes que méchants, je leur conseille charitablement - avant de m’apporter la pointure de leurs museaux - de s’informer, avec soin, d’un certain Marchenoir qui se cache dans la peau de Léon Bloy et qui, en 1870, eut la douceur de crever plusieurs Prussiens, parmi lesquels se trouvèrent, je crois, quelques Saxons. »

Léon Bloy, in Gil Blas, Mars 1893

12:00 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

La certitude que lui donne un homme de sa virilité morale

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« La plus grande joie d'une femme, dont elle peut tirer les conséquences sensuelles les plus profondes, c'est la certitude que lui donne un homme de sa virilité morale. »

Pierre Drieu la Rochelle, Gilles

08:25 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

10/10/2013

Le crime du monde moderne...

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Le crime du monde moderne est d’avoir jeté dans la mêlée des partis, mis au service d’intérêts obscurs, inavouables, les mots les plus beaux du langage humain, liberté, honneur, droit, justice, les mots les plus innocents – comme les régimes totalitaires de droite ou de gauche rêvent de jeter dans la guerre, arment de fusils ou de mitrailleuses, les enfants de dix ans. »

Georges Bernanos, Le Chemin de la croix des âmes

16:35 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Il en concluait, ce Jésus, que l’humanité n’était qu’un faux départ, une tentative ratée, radicalement mauvaise

=--=Publié dans la Catégorie "Lectures"=--=

 

« Un homme vint un jour, qui s’appelait Jésus.
Ce n’était pas un grand penseur, sans doute, mais il eut le mérite de mettre en formules ce que chacun sentait confusément, savoir : que l’homme n’est après tout qu’une vilaine bête, infiniment plus malfaisante, même pour sa propre espèce, que les fauves les plus féroces ; que tout ce qu’il fait en vue d’assurer son existence, d’organiser son avenir, le rend plus odieux encore ; qu’il ne résout un problème que pour en faire surgir dix autres, et dix fois plus ardus, plus cruels, plus angoissants que le problème résolu ; bref, que toutes les qualités qui le distinguent des animaux ne servent qu’à le rendre plus misérable qu’eux.
Il en concluait, ce Jésus, que l’humanité n’était qu’un faux départ, une tentative ratée, radicalement mauvaise ; qu’elle offensait, par sa seule présence, le regard de Dieu (car il croyait en Dieu), et que celui-ci n’allait pas tarder à la détruire.
"Le genre humain, prêchait-il, est condamné. Vivez donc les dernières années qui vous restent, en sachant que la terre va périr. Ne vous occupez plus, ni des affaires publiques, ni de vos biens, ni de votre subsistance. Ne travaillez plus, ne jugez plus, ne prenez plus les armes contre quiconque, ne résistez à rien ni à personne. Attendez le jour proche où Dieu fera justice de toute cette misère. En vérité je vous le dis, cette génération ne passera point que ces choses n’arrivent..."
Beaucoup le crurent, le suivirent, abandonnèrent leurs occupations, vécurent avec lui d’expédients, de chapardage et de mendicité, formant ainsi une population instable, parasite, exploitant sans vergogne les citoyens qui travaillaient encore, les démoralisant avec une sorte de passion...
Le pouvoir politique réagit. On crucifia Jésus, on persécuta ses disciples, on poursuivit ses sectateurs. Quelques-uns se repentirent, se remirent à vivre, sinon raisonnablement, du moins à peu près comme tout le monde. Mais la majorité resta ferme, persuadée que les temps étaient proches et que la catastrophe ne tarderait plus. »

Pierre Gripari, Les vies parallèles de Roman Branchu

14:10 Publié dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook