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08/11/2013

"Par la chaleur l’esprit s’élève"

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« Des quatre éléments de la philosophie grecque, le feu, l’eau, l’air et la terre, la poésie hölderlinienne n’en a que trois : la terre en est absente, la terre trouble et pesante, elle qui est lien et assujettissement, symbole de plastique et de dureté. Cette poésie est fille du feu, qui flamboie et se dresse dans l’air, symbole d’élan, de l’éternelle ascension ; elle est légère comme l’air, éternel équilibre, vol de nuées et vent retentissant ; elle est pure comme l’eau, diaphane. Toutes les couleurs y luisent au travers ; toujours elle est en mouvement ; c’est une perpétuelle élévation et une perpétuelle descente, la perpétuelle haleine de l’esprit créateur. Ses vers n’ont aucune racine plongée dans le sol, aucune prise dans la réalité quotidienne ; ils se dressent toujours hostilement, à contre-sens de la terre lourde et perfide : il y a en eux quelque chose d’errant, quelque chose d’inquiet, quelque chose des nuages qui chevauchent vers le ciel, qui tantôt sont illuminés par la rougeur aurorale de l’enthousiasme et tantôt sont obscurcis par les ombres de la mélancolie ; et souvent du sein de leur masse orageuse jaillissent l’éclair enflammé et le tonnerre de la prophétie. Mais toujours ils marchent dans les hauteurs, dans la sphère aérienne et éthérée, toujours loin de la terre, inaccessibles au contact des sens et sensibles seulement au sentiment. "Leur esprit souffle dans le chant", a dit Hölderlin des poètes, et dans ce souffle et ce flottement les faits se dissolvent en musique aussi complètement que le feu en fumée. Tout est dirigé vers les hauteurs : "Par la chaleur l’esprit s’élève" ; par la combustion, l’évaporation, l’idéalisation de la matière, le sentiment se sublime. Au sens hölderlinien, la poésie est donc toujours dissolution – dissolution en esprit – de la matière solide et terrestre, sublimation du monde dans l’esprit universel – mais jamais concrétisation, condensation objective et matérialisation. La poésie de Goethe, même la plus spiritualisée, garde toujours une substance ; on la sent savoureuse comme un fruit, on peut en faire le tour et la saisir avec tous ses sens, tandis que la poésie d’Hölderlin, elle, s’évanouit dans l’air. La poésie de Goethe, aussi sublimée qu’elle soit, garde toujours un reste de chaleur corporelle, un arôme de temps et d’âge, un goût salé de terre et de destin : toujours il y a en elle quelque chose de l’individualité de Johann Wolfgang Goethe et quelque chose de son univers. Au contraire la poésie d’Hölderlin dépouille consciemment toute individualité : "L’individuel résiste à l’esprit pur qui en a la conception", dit-il obscurément et pourtant d’une façon assez compréhensible. Par suite de ce manque de matière, sa poésie a une statique particulière ; elle ne repose pas circulairement sur elle-même, mais elle est comme un avion qui ne se maintient que grâce à son élan : toujours on a l’impression de quelque chose d’angélique, quelque chose de pur, de blanc, d’insexué, de flottant, quelque chose qui passe sur la terre comme un rêve, quelque chose qui est impondérable et qui s’épanouit dans sa propre et bienheureuse mélodie. Goethe compose ses poésies sur la terre et Hölderlin, lui, les compose au-dessus de la terre : la poésie est pour lui (comme pour Novalis, comme pour Keats, comme pour tous les génies qui sont morts prématurément) élimination de la pesanteur, dissolution de l’expression dans la musique, retour à la fluidité élémentaire. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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07/11/2013

Serviteur indéfectiblement pieux de la sainte nécessité

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« Jusque dans son dernier souffle, Hölderlin loue encore la destinée – serviteur indéfectiblement pieux de la sainte nécessité. Jamais, chez Hölderlin, le poète, le grand créateur n’a été aussi près du monde grec que dans cette tragédie qui, avec son dualisme de sacrifice et d’exaltation solennelle, atteint avec plus de force et plus de pureté que n’importe quelle autre tragédie allemande la hauteur de l’héroïsme antique. L’homme solitaire défiant les dieux et le destin et se soulevant contre eux d’un élan d’amour, la souffrance fondamentale du génie dans la vulgarité et le morcellement de ce monde sans ailes, tel est le conflit élémentaire dans lequel Hölderlin a triomphalement exprimé sa propre oppression. Ce que Goethe n’a pas réussi dans sa tragédie du Tasse, parce qu’il s’est borné à montrer le tourment du poète dans les difficultés de la vie bourgeoise, dans le ressentiment de la vanité, de l’orgueil de caste et d’un amour exalté jusqu’au délire, Hölderlin l’a rendu mythiquement vrai par la pureté de l’élément tragique : Empédocle est, en tant que génie, tout à fait dépouillé de sa personnalité, et sa tragédie n’est rien que la tragédie de la poésie, de la création poétique. Pas un grain de poussière, pas la moindre tache de vain épisode ou d’enflure théâtrale ne dépare l’harmonieux déploiement des draperies de cette action dramatique. Aucune femme n’entrave d’une intrigue érotique la marche en avant, ni serviteurs, ni valets n’interviennent mal à propos dans ce terrible conflit de l’esprit solitaire avec les dieux bien aimés. Comme chez les pieux créateurs de poésie, Dante, Calderon et les tragiques de l’antiquité, un immense espace est étalé religieusement au-dessus du destin individuel, et ainsi tout se déroule sous le grand ciel de l’éternité. Aucune tragédie allemande n’a autant de ciel au-dessus d’elle, aucune ne sort aussi naturellement des planches du théâtre pour rejoindre l’Agora, la place publique, la fête et le sacrifice solennel : dans ce fragment le monde antique a été ressuscité une nouvelle fois par la volonté passionnée de l’âme. Édifice de marbre, aux colonnes sonores, Empédocle est comme un temple grec, égaré dans notre siècle, création en apparence inachevée et pourtant oeuvre parfaite. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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La douleur du génie est un plus haut trésor

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« C’est pourquoi la figure d’Empédocle dépasse si manifestement le rêveur chétif et confus qu’était Hypérion : ici nous avons un rythme plus élevé et plus poétique, car ce n’est pas la douleur contingente de l’homme, mais la sainte détresse du génie. La souffrance de l’enfant appartient à lui-même et à la terre, c’est le sort commun inhérent à la jeunesse de chaque être humain ; mais la douleur du génie est un plus haut trésor, qui n’appartient déjà plus à lui-même, cette souffrance est "sacrée" ; "la douleur des dieux n’appartient qu’à eux seuls". Ainsi il y a une merveilleuse distance entre ces deux mondes dont l’un est encore humide de la rosée de la foi, comme un doux paysage de l’âme, et dont l’autre est une sphère héroïque, un massif rocheux et montagneux, domaine de la solitude et des grandes tempêtes ; entre les deux, la séparation est constituée par la puberté du génie et par le choc du destin. Celui qui n’a pas pu apprendre à vivre, celui qui a vu les cieux de la foi s’effondrer sur son cœur brisé, va maintenant rêver le dernier rêve, le rêve suprême, la mort dans l’immortalité. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Créer sur cette terre la "théocratie de la beauté"

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« On peut donc faire tenir dans une coquille de noix les idées personnelles d’Hölderlin que renferme Hypérion : de l’élévation lyrique de la parole retentissante ne se dégage, à vrai dire, qu’une seule pensée ; et cette pensée, comme toujours chez Hölderlin, est essentiellement un sentiment, le seul qu’il ait réellement vécu, le sentiment de l’incompatibilité du monde extérieur, fait de banalité, de compromissions et de non-valeurs, avec le monde pur des choses de l’âme – le sentiment dualiste de la désharmonie de la vie. Réunir l’intérieur et l’extérieur, le moral et le physique, dans une forme suprême d’unité et de pureté, créer sur cette terre la "théocratie de la beauté", l’ "un-tout", voilà désormais la tâche idéale de l’individu en particulier et du monde en général. "Nature sacrée, tu es la même en nous et hors de nous. Il ne doit pas être si difficile de concilier ce qui est hors de nous avec ce qu’il y a de divin en nous", ainsi prie le disciple, l’enthousiaste Hypérion, en préconisant la religion sublime de l’universelle communion. En lui ce n’est pas la froide volonté verbale de Schelling qui vit, mais la brûlante volonté de Shelley aspirant à une communion élémentaire avec la nature, ou bien la nostalgie de Novalis, cherchant à briser la mince membrane qui sépare le moi de l’univers, afin de se répandre voluptueusement dans le corps brûlant de la nature. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Parent de l’infini

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« C’est donc là la racine de la mélancolie, si particulière, d’Hölderlin, qui n’était pas, à proprement parler, de la mélancolie ou un trouble pathologique de l’esprit et qui est comme le contrepoint de la force d’exaltation sans exemple que possède l’organisme hölderlinien. Ainsi que l’extase, cette mélancolie jaillit uniquement d’elle-même ; elle non plus n’a pas besoin de l’apport des événements vécus (il ne faut pas exagérer l’importance de l’épisode de Diotima). Sa mélancolie n’est autre que l’état par lequel il réagit à l’extase et elle est nécessairement improductive : si, dans l’extase, il se sent comme aérien et parent de l’infini, ici, dans cet état d’improductivité, il prend conscience de sa monstrueuse situation d’étranger dans l’existence. Et c’est pourquoi je voudrais appeler sa mélancolie un sentiment d’isolement indicible sur cette terre, la tristesse qu’inspire à un ange déchu la pensée du ciel qu’il a perdu et comme une nostalgie gémissante et enfantine de l’invisible patrie. Jamais Hölderlin n’essaie, comme Leopardi, comme Schopenhauer, comme Byron, d’élargir cette mélancolie au-delà de lui-même pour en faire un pessimisme universel. "Je suis ennemi de cet inimitié humaine qu’on appelle misanthropie", dit-il. Jamais sa piété n’ose renier la moindre partie de l’univers sacré, comme étant sans signification : seulement il se sent étranger dans la vie réelle, dans la vie pratique. Il n’a, pour parler aux hommes, d’autre véritable langage que la poésie : dans les discours ordinaires, dans la conversation, il ne peut rien faire comprendre de son être. C’est pourquoi la production poétique devient pour Hölderlin le problème absolu de l’existence, c’est pourquoi la poésie est le seul "asile amical" de celui qui se sent partout étranger sur cette terre : aucun poète n’a entonné avec plus de ferveur le "Veni Creator Spiritus", car Hölderlin sait que jamais la force créatrice ne vient de lui-même, de sa volonté ; c’est seulement d’en haut, que, comme le vol d’un ange, l’esprit peut descendre sur lui. Mais, hors de l’extase, il ne fait qu’errer, comme "frappé de cécité", à travers le monde privé de ses dieux. Pan est mort pour lui lorsque Psyché meurt, et la vie n’est qu’un monceau gris de scories, sans la flamme ardente de "l’esprit épanoui". »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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06/11/2013

Ce plan sacré vers lequel il aspire à s’élever

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« Jamais dans la littérature allemande, avant lui ou après lui, la poésie n’a été quelque chose d’aussi aérien, quelque chose qui plane aussi haut au-dessus de la terre : comme un vol d’oiseau, mais d’un oiseau qui serait esprit, c’est-à-dire toujours très haut. Hölderlin voit toute chose en ce monde des hauteurs de ce plan sacré vers lequel il aspire à s’élever avec la brûlante impulsion de son ardeur enthousiaste. C’est ainsi que dans sa poésie tous les êtres ont un aspect de rêve ; ils sont mystérieusement débarrassés de leur pesanteur ; ils sont comme les âmes de leur être : jamais Hölderlin (et c’est là à la fois sa grandeur et sa limite) n’a appris à voir le monde tel qu’il est. Il n’a toujours fait que l’imaginer. Il n’est jamais devenu un savant ; il est toujours resté un rêveur, un perpétuel illuminé. Mais son ignorance de la réalité lui a donné la magie suprême : revêtir éternellement cette réalité d’une essence plus pure, se la figurer éternellement à l’image d’autres sphères entrevues dans ses rêves, au lieu de la palper d’une main grossière ou d’entrer en contact avec elle par un coeur contemplatif. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Le poète ne fait que sentir sa mission, l’appel invisible qui lui est adressé

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« Cet héroïsme d’Hölderlin est d’une beauté si ineffable, précisément parce qu’il est sans aucune fierté, sans aucune confiance dans la victoire. Le poète ne fait que sentir sa mission, l’appel invisible qui lui est adressé ; il ne fait que croire à sa vocation, mais non pas au succès. Jamais, lui, qu’il est si facile de blesser infiniment, jamais il ne sent en lui la force de cet invulnérable Siegfried devant quoi doivent se briser tous les traits du destin ; jamais il ne se voit victorieux ou triomphant. Et c’est ce sentiment mélancolique, la conscience qu’il a d’être accompagné dès son entrée dans la vie par une ombre perpétuelle, qui donne à sa lutte un caractère si héroïque. Il ne faut pas confondre la foi indicible qu’a Hölderlin dans la poésie, en laquelle il voit le sens suprême de la vie, avec un sentiment personnel de sa valeur comme poète : aussi fanatique était la foi qu’il avait dans sa mission, aussi humble il était par rapport à son propre mérite. Rien ne lui est plus étranger que la confiance virile et presque maladive qu’a en lui-même un Nietzsche, qui a pris comme devise ces mots : pauci mihi satis, unus mihi satis, nullus mihi satis. Une parole prononcée à la légère peut décourager Hôlderlin et l’amener à douter de ses dons personnels ; un refus de la part de Schiller peut le troubler pendant des mois. Comme un enfant, comme un écolier, il s’incline devant les plus misérables versificateurs, devant un Conz, un Neuffer, mais sous cette modestie personnelle, sous cette faiblesse extérieure de l’être, se cache, dure comme l’acier, la volonté de poésie, l’acceptation du sacrifice. "Oh, mon cher, écrit-il à un ami, quand reconnaîtra-t-on parmi nous que la force la plus haute dans sa manifestation est en même temps la plus modeste et que, lorsque le divin se manifeste chez un homme, ce ne peut jamais être sans une certaine humilité, une certaine tristesse." Son héroïsme n’est pas celui d’un guerrier, l’héroïsme de la violence ; c’est celui du martyr, c’est le joyeux consentement à souffrir pour une chose invisible et à se laisser anéantir pour son idée, pour sa foi. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Ce secret de la pureté totale qu’il faut conserver avant tout

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« Cette fermeté intérieure, ce secret de la pureté totale qu’il faut conserver avant tout, cette volonté de se livrer de toute son âme à l’absolu de la vie, c’est là la force la plus vraie et la plus efficace d’Hölderlin, de ce tendre et humble adolescent. Il sait que la poésie, que l’infini ne peut être atteint en partageant son coeur et son esprit et en n’y consacrant qu’une partie superficielle et fugitive : celui qui veut annoncer les choses divines doit se vouer à elles, doit s’y sacrifier complètement. La conception qu’Hölderlin a de la poésie est d’ordre sacramentel : le poète véritable, celui qui a la vraie vocation, doit renoncer à tout ce que la terre donne aux autres humains, pour la seule faveur de pouvoir s’approcher de la divinité ; lui, le serviteur des éléments, il doit demeurer au milieu d’eux, dans une sainte inquiétude et dans un danger purificateur. On ne peut rencontrer l’infini que si l’on se donne à lui tout entier : tout partage de la volonté n’atteint qu’un but inférieur. Dès la première heure, Hölderlin comprend la nécessité de l’absolu : avant même de quitter le séminaire théologique, il est résolu à ne pas devenir pasteur, à ne jamais se lier étroitement à l’existence terrestre, mais à être uniquement « gardien de la flamme sacrée ». Il ne connaît pas la route à suivre, mais il sait quel est le but qu’il faut viser. Et comme, avec la merveilleuse puissance de l’esprit, il se rend compte de tout ce à quoi l’expose sa faiblesse devant la vie, il s’adresse à lui-même, pour se rassurer, ces paroles de consolation :

"Est-ce que tous les vivants ne sont donc pas tes frères ?

Est-ce que la Parque elle-même ne te nourrira pas, dans ton office ?
C’est pourquoi continue de passer tranquillement

À travers l’existence, sans avoir peur de rien.

Que tout ce qui arrive soit béni de toi."

Et c’est ainsi que, résolument, il entre sous le ciel de sa destinée. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Le sentiment de l’obscurité universelle

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« C’est donc ici, si tôt, dans la pénombre de l’enfance, durant les années décisives de la formation que commence, dans l’être d’Hölderlin, cette déchirure incurable, cette césure implacable entre le monde réel et son monde à lui. Et cette déchirure ne se cicatrisera jamais : éternellement il gardera le sentiment d’être un enfant exilé dans un horizon lointain, éternellement il gardera la nostalgie d’une patrie bienheureuse prématurément perdue, qui parfois lui apparaît comme un mirage, dans un nuage poétique, fait de pressentiments et de souvenirs, de rêves et de musique. Sans cesse, cet éternel enfant se sent arraché des cieux de sa jeunesse, de ses premières pensées, d’un monde primitif et inconnu, il se sent brutalement précipité sur cette dure terre, dans une sphère qui lui est contraire ; et c’est depuis ces tendres années, depuis cette première rencontre brutale avec la réalité que suppure dans son âme blessée le sentiment de l’obscurité universelle.  »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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05/11/2013

"Une belle mort est souvent la meilleure des vies."

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Stefan Zweig avec son épouse, Lotte Zweig



Stefan Zweig et son épouse, morts, après leur suicide commun

« Kleist est le grand poète tragique de l’Allemagne, non par sa volonté mais uniquement parce qu’il a subi sa nature tragique et parce que sa vie fut une tragédie : c’est justement ce qu’il y a en lui de sombre, d’opposé, de bridé et en même temps d’exalté, de prométhéen, qui rend ses drames inimitables, qui leur donne cette force particulière incompatible avec la froide intelligence d’un Hebbel ou l’ardeur instable d’un Grabbe. Son destin et son atmosphère sont parties intégrantes de son oeuvre ; c’est pourquoi il nous paraît étrange, voire absurde que l’on se soit souvent demandé jusqu’où il aurait conduit le drame allemand s’il avait échappé à sa destinée. L’essence de son être était tension et exaltation, la signification impérieuse de son destin était la destruction de lui-même par l’excès : aussi sa mort volontairement précoce est autant son chef-d’oeuvre que le Prince de Hombourg : car il faut toujours qu’à côté des puissants, qui dominent la vie, comme Goethe, il surgisse de temps en temps un homme qui dompte la mort et fasse d’elle un poème pour les siècles futurs. "Une belle mort est souvent la meilleure des vies." L’infortuné Günther qui a écrit ce vers à sa propre intention ne sut pas la réaliser, cette belle mort, il se laissa glisser dans le malheur et s’éteignit comme une veilleuse. Par contre Kleist, véritable tragique, parvient à faire de sa souffrance un monument impérissable. Toute douleur à un sens, quand la grâce de la création lui est accordée ; elle devient alors la plus grande magie de la vie. Car seul celui dont l’âme est déchirée connaît la soif de la perfection, seul celui qui est traqué atteint l’infini. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche



La tombe de Kleist avec un vers tiré de sa pièce Le Prince de Hombourg : « Nun, o Unsterblichkeit, bist du ganz mein. » (« Maintenant, ô immortalité, tu es toute à moi. ») Sur la gauche, la tombe d'Henriette Vogel, la femme qui l'accompagna dans la mort volontairement...

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Une oeuvre d’une envolée suprême, comparable aux dithyrambes dionysiaques de Nietzsche et aux chants nocturnes de Hölderlin

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« C’est dans cette seule et unique occasion que la langue, que l’âme de Kleist se libère de sa contrainte ; pour la première fois sa voix sourde et oppressée chante un air joyeux. En dehors de sa compagne, personne ne l’a vu pendant ses derniers jours ; mais, on le sent, son regard devait être celui d’un homme ivre, un reflet de la joie qui l’inondait devait éclairer son visage. Il se surpasse dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il écrit ; les lettres concernant sa mort sont, à mon avis, ce qu’il a produit de plus parfait, une oeuvre d’une envolée suprême, comparable aux dithyrambes dionysiaques de Nietzsche et aux chants nocturnes de Hölderlin : on y respire une atmosphère de mondes inconnus, une légèreté supraterrestre. La musique, son penchant le plus profond, que durant sa jeunesse il cultivait secrètement dans le calme de sa chambre, mais qui se refusait obstinément à la lèvre crispée du poète, la musique lui livre son mystère et le voici débordant de rythme et de mélodie. C’est alors qu’il écrit son seul vrai poème, sa Litanie funèbre, délire mystique d’amour, poème aux lueurs sombres et crépusculaires, mi-balbutiement, mi-prière et pourtant d’une beauté magique qui dépasse les sens. Toute sa raideur, toute sa dureté et sa raison, cette froide lumière de l’esprit qui, jadis, glaçait son enthousiasme, se dissolvent en musique. La rigidité prussienne, la crispation de son style se change en une exquise mélodie – sa langue, ses sentiments sont aériens, il n’appartient plus à la terre. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Kleist, l’éternel exagérateur, ranime de son souffle puissant le feu caché de sa résolution

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« La vie ne l’avait que trop bien préparé : elle l’avait déçu, humilié, asservi, piétiné. Mais, avec une énergie magnifique, il se redresse une dernière fois et fait de sa mort une tragédie héroïque. L’artiste qu’il y a en Kleist, l’éternel exagérateur, ranime de son souffle puissant le feu caché de sa résolution ; son coeur bondit d’allégresse et de félicité depuis qu’il est sûr de mourir quand il voudra, depuis qu’il est, comme il dit, "tout à fait mûr pour la mort", depuis qu’il sait que ce n’est plus la vie qui le commande, mais lui qui commande à la vie. Et celui qui, à l’opposé de Goethe, n’a jamais accepté franchement l’existence, consent à présent librement, joyeusement au trépas : son accent est sublime et pour la première fois tout son être vibre sans dissonance, avec la pureté de son d’une cloche. Toute raideur, toute matité a disparu ; désormais chaque mot qu’il prononce, qu’il écrit résonne magnifiquement sous le marteau du destin. Déjà il respire, le jour ne lui fait plus mal, déjà son âme épanouie reflète l’infini ; l’offensante vulgarité des choses s’efface, l’illumination de son être devient son univers et il réalise avec ravissement les vers d’Hombourg, attendant sa fin :

Désormais, immortalité, tu m’appartiens tout entière !

L’éclat multiple de ton soleil

Traverse le bandeau qui couvre mes yeux.

Je sens des ailes me soulever,

Mon esprit s’élance dans les calmes espaces éthérés ;

Et comme le navire emporté par le souffle du vent

Voit s’effacer à l’horizon le port bruyant,

Toute ma vie s’enfonce dans un crépuscule :

Tantôt j’en distingue encore les formes et les couleurs,

Tantôt tout disparaît sous moi dans un brouillard.

L’exaltation qui n’a cessé de l’entraîner dans les fourrés de la vie lui réserve à la fin une félicité. Au dernier moment cet être déchiré se ressaisit, son conflit s’apaise dans la grandeur du sentiment. À l’instant où, froidement, volontairement, il entre dans les ténèbres, son ombre le quitte : le démon de sa vie s’échappe de son corps meurtri comme la fumée d’un foyer et se dissout dans l’éther. À la dernière heure le fardeau et la douleur de Kleist disparaissent et son démon se change en musique. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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04/11/2013

Soudain au milieu de ce silence, une voix tragique parle à son coeur

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« Soudain au milieu de ce silence, le plus effroyable qui ait jamais enveloppé un génie – sauf Nietzsche, peut-être –, une voix tragique parle à son coeur ; il entend un appel qui, toute sa vie, aux heures de découragement, de désespoir a résonné en lui : l’appel de la mort. Depuis sa jeunesse l’idée de suicide le hante ; de même qu’il s’était alors établi un plan de vie, depuis longtemps il avait prémédité son plan de mort. Sans cesse, dans ses moments d’impuissance, la pensée d’en finir s’impose à lui, elle surgit dans son âme comme un sombre rocher quand le flot de la passion, la vague écumante de l’espoir se retirent. Ses invocations enflammées à la mort sont innombrables dans les lettres et dans les conversations de Kleist ; on pourrait presque émettre ce paradoxe qu’il ne supportait la vie que parce qu’il était prêt, à toute heure, à l’abandonner. Il a toujours désiré mourir, et s’il a hésité jusqu’ici ce n’est pas par peur, mais par amour de l’outrance, de l’excessif, car sa mort, elle aussi, Kleist la veut grandiose, enthousiaste, surhumaine : il ne veut pas se tuer lâchement, lamentablement, il désire, comme il l’écrit à Ulrique dans sa lettre célèbre, une mort sublime. La lugubre pensée de la mort a chez Kleist un accent joyeux, elle est empreinte d’une voluptueuse ivresse ; il veut s’y plonger comme dans une profonde couche nuptiale, et dans un étonnant croisement d’idées – son érotisme, auquel il n’a jamais pu donner libre cours, se déverse dans toutes les profondeurs de son être – il rêve d’une mort mystique, d’une mort d’amour, d’une fin bienheureuse à deux. Une sorte de peur primitive – immortalisée dans une scène du Prince de Hombourg – lui fait craindre, à lui, le solitaire, que la solitude de sa vie ne se prolonge dans l’éternité : tout jeune encore ne propose-t-il pas avec enthousiasme à tous ceux qu’il aime de mourir avec lui ? L’homme le plus assoiffé d’amour durant sa vie cherche une mort d’amour. Pendant son séjour sur terre aucune femme ne peut satisfaire à sa démesure, aucune ne peut le suivre dans sa furieuse exaltation, personne, ni sa fiancée, ni Ulrique, ni Marie von Kleist, n’est à la hauteur de ses exigences ; seule la mort, ce superlatif, ce qu’on ne peut surpasser, pourrait satisfaire l’érotisme inassouvi d’un Kleist – Penthésilée nous a révélé ses ardeurs. Aussi la seule femme qu’il attend, l’unique est celle qui voudra mourir avec lui, qui sera capable de ce sentiment extrême, absolu ; il préfère "la tombe qu’il partagera avec elle à la couche de toutes les impératrices du monde", écrit-il avec jubilation. Il offre donc avec insistance, presque, à tous ceux qui lui sont chers, de faire avec lui le saut dans l’éternité. Il déclare à Caroline von Schiller – qu’il connaissait à peine – qu’il est prêt "à la tuer et à se tuer ensuite". Il essaie de séduire son ami Rühle par des paroles flatteuses et passionnées : "L’idée ne me quitte pas que nous devons faire encore quelque chose ensemble – viens, faisons quelque chose de grand et mourons ! Mourons d’une de ces morts innombrables dont nous sommes déjà morts et dont nous mourrons encore ! Ce sera comme si nous passions d’une pièce dans une autre." Comme toujours, chez Kleist, la froide pensée devient passion, ardeur, extase. Il se grise de plus en plus à l’idée de mettre fin d’une façon grandiose, par une manifestation unique, par un suicide héroïque, à l’émiettement lent et progressif des forces qui luttent en lui, d’échapper à la vanité, à la servitude, au fardeau de la vie, pour se précipiter dans une mort fantastique accompagnée par toutes les fanfares de l’ivresse et de l’extase : son démon se révolte, car il a hâte de retourner dans l’infini. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Les cris d’un dieu déchiré ou d’un animal torturé

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« La démesure est encore bien plus visible dans ce portrait sublime d’un homme étrange qu’est sa correspondance. Jamais poète ne s’est mis aussi à nu devant le monde que Kleist dans les quelques lettres qu’on a conservées de lui. À mon avis, on ne peut les comparer aux documents psychologiques de Goethe et de Schiller, parce que la sincérité de Kleist est infiniment plus hardie, plus profonde et plus intégrale que les stylisations involontaires, que les confessions toujours subordonnées à l’esthétique des classiques. Conformément à sa nature, Kleist dépasse la mesure même de l’aveu ; il donne aux dissections les plus féroces de son être une note de joie mystérieuse, non seulement il aime la vérité mais il éprouve à la dire une sorte de volupté qui le plonge dans une extase sublime au milieu des plus cruelles souffrances. Rien de plus déchirant que les gémissements de son coeur qui semblent venir du plus haut des nues et font penser au cri spasmodique d’un aigle blessé à mort ; rien de plus grandiose que l’héroïque pathos de cette poignante solitude : on croirait entendre les plaintes de Philoctète empoisonné, qui, loin de ses frères, seul sur son île, invective les dieux. Lorsque tourmenté du désir de se connaître il se met à nu devant nous, rien d’impudique ne nous blesse, c’est le corps d’un être qui saigne et qui vient d’échapper à la mort. Il y a là des cris jaillis du plus profond de l’âme humaine, des cris d’un dieu déchiré ou d’un animal torturé, auxquels succèdent des paroles d’une terrible lucidité, d’une clarté trop intense qui éblouit les yeux. Nulle part ailleurs que dans ses lettres il ne pouvait se livrer de façon aussi complète, aucune autre de ses oeuvres n’est aussi profondément empreinte de sa dualité faite de retenue et d’excès, d’extase et d’analyse, de discipline et de passion, de prussianisme et d’élémentarisme. Peut-être que dans le manuscrit disparu intitulé "Histoire de mon âme" ces flammes et ces éclairs ne formaient-ils qu’un seul et même flambeau ; malheureusement cette oeuvre, qui n’était sans doute pas un compromis de "poésie et de vérité", mais l’exaltation de la vérité elle-même, est perdue pour nous. Ici, comme toujours, le destin a coupé la parole à l’auteur et a empêché "l’homme inexprimable" qu’il y avait en lui de nous révéler son plus intime secret afin que nous ne le voyions jamais vraiment seul mais toujours accompagné de son démon. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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Il est non seulement sincère, mais, par son exaltation, vrai au-delà de toute vérité

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« Kleist, à première vue, semble ainsi s’apparenter à ses contemporains, les romantiques ; mais entre l’amour du merveilleux, la crédulité mi-voulue mi-naïve de ces poètes et son amour forcé du fantastique et de l’étrange, il y a tout un abîme : chez les romantiques "le merveilleux" est un attrait de la nature, chez Kleist "l’étrange" est une maladie. Un Novalis veut croire et se bercer dans sa croyance, un Eichendorff, un Tieck s’efforcent de transformer en jeu et en musique la dureté et l’absurdité de la vie ; Kleist, lui, veut découvrir le secret qui se cache derrière les choses, le palper en le grossissant, son regard scrutateur et impitoyable sonde le fond du surnaturel. Plus l’événement est extraordinaire, plus il est porté à le raconter avec précision, il met une espèce de crânerie à donner de l’insaisissable une relation positive : son esprit passionné s’enfonce ainsi comme une vrille jusque dans la sphère la plus profonde où le merveilleux de la nature et le démoniaque de l’homme fêtent leurs noces mystérieuses. C’est ainsi qu’il se rapproche de Dostoïevski plus qu’aucun autre Allemand : les personnages de Kleist sont aussi des nerveux et leurs nerfs ont des antennes douloureuses qui les relient avec les forces cachées de la nature. Comme Dostoïevski il est non seulement sincère, mais, par son exaltation, vrai au-delà de toute vérité : de là cette atmosphère vitreuse et oppressante comme un ciel d’orage suspendue au-dessus du paysage de son âme, où, alternant avec une imagination inquiète, la froide raison est brusquement emportée par le vent furieux de la passion. Certes il est plein de réalités, magnifique, incomparable, presque, le paysage psychique de Kleist, mais il est difficile à supporter, cependant ; personne ne peut s’y attarder longtemps et lui-même ne put l’endurer que dix ans, parce qu’avec ses brusques contrastes de chaleur et de froid il exige une tension continuelle des nerfs, surexcite les sentiments et condamne à l’inquiétude. Impossible de lui résister toute une vie, son atmosphère est trop lourde, son ciel pèse trop sur l’âme, il est trop chaud et le soleil n’y brille pas assez, la lumière y est trop crue, l’espace trop restreint. Même en temps qu’artiste Kleist n’a pas de patrie, ses pieds ne reposent sur rien de solide dans sa course effrénée. Il est en deçà et au-delà de ce qui existe et nulle part chez lui. Éternellement en lutte avec lui-même, il vit dans le merveilleux sans y croire et crée le réel sans l’aimer. »

Stefan Zweig, Le Combat avec le Démon : Kleist, Hölderlin, Nietzsche


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