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15/10/2020

Sa répugnance va contre la Nature même, dont l’écartèrent les méthodes artificielles du lycée

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« "La Nouvelle Héloïse" vient d’un cabinet de lecture où le jeune homme s’achemine. En longeant le Luxembourg plein de ténèbres, ce petit Lorrain, rêveur et positif, se dit : "C’est à relire toujours, pour apprendre ce que les grandes personnes appellent les sentiments tendres. Ces trois volumes, gardés pendant trois jours, me coûteront déjà dix-huit sous : à ce prix, on doit trouver un exemplaire passable sur les quais ; j’ai abîmé celui-ci, il va falloir que j’en donne le prix fort…" Et puis, il se répète la phrase sublime de Julie à Saint-Preux, dans son billet posthume : "Adieu, mon doux ami ; quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante et son cœur où tu ne seras plus."

Douloureuse caresse des mots dont frissonne un enfant sous la nuit ! Auprès de telles syllabes, liées par un auteur qui connaissait l’amour, la musique et la solitude, les dix-sept ans d’une fille et sa fraîcheur manquent de romanesque et ne sauraient contenter un novice qui tâtonne au parvis mystérieux de l’amour.

Sturel s’étonne un peu de ce livre où les mouvements de deux êtres jeunes sont dévoilés, excusés et glorifiés. Julie parfois l’offense et lui semble vulgaire. Son objection n’est point que dans ces pages la sensualité mêle ses épanchements à l’éloge de la vertu d’une telle manière qu’on ne sait plus les distinguer ; sa répugnance va contre la Nature même, dont l’écartèrent les méthodes artificielles du lycée. Innocent encore et même peu capable d’imagination précise, s’il pense une seconde à Thérèse Alison, il ne se représente ni ses seins, ni ses hanches, ni même la douceur de ses mains ; elle lui paraît seulement une difficulté à vaincre. À cette époque, indifférent aux arbres, aux prairies, aux couchers de soleil, et n’ayant sur l’amour que des renseignements de bibliothèque, il n’y pouvait trouver que des plaisirs d’intrigue, d’orgueil et de jalousie. Jeune bête royale, aux reins souples, aux griffes désœuvrées, il se préoccupe de cette jolie fille comme du premier bruit au taillis sur sa route de chasse. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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13/10/2020

Un absolu

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« À l’époque moderne, les nations sont passées d’un système physiocratique à un système capitaliste. Cela était inévitable. Le féodalisme décline, la nation s’industrialise et ne peut donc devenir qu’un moderne État du bien-être – la plus désespérée des conditions. En même-temps, plus une nation se modernise, plus les relations personnelles deviennent froides, perdent de leur signification. Pour les gens qui vivent dans cette société moderne, l’amour est impossible. Par exemple, si A croit aimer B, il n’a aucun moyen d’en être certain et vice-versa. L’amour ne peut donc pas exister dans une société moderne – puisqu’il n’est alors qu’une relation réciproque. S’il n’y a aucune image d’un troisième homme partagée par les deux amants – le sommet du triangle – l’amour finit dans l’éternel scepticisme. C’est ce que D.H. Lawrence appelle agnosticisme. Depuis les temps les plus reculés, les japonais ont une image du sommet du triangle (Dieu), qui était un Dieu au centre d’un système physiocratique ; et chacun avait une théorie de l’amour, si bien que personne ne pouvait se sentir isolé. Pour nous japonais, l’Empereur était absolu. »

Yukio Mishima, La mer de la fertilité

 

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12/10/2020

Une joie sans pareille au monde

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« Il portait déjà, lui aussi, les stigmates de la vieillesse. Il était évident que la fille ne dormait là que par amour de l’argent. Cependant, pour les vieillards qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes. Etait-ce pour cela qu’ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée ? »

Yasunari Kawabata, Les Belles Endormies

 

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C’est la fleur sur sa tige, sa tête délicate orientée par la curiosité comme vers le soleil

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« Ce jeune homme, qui n’avait pas encore aimé et chez qui les moindres incidents, grandis par une imagination incomparable, suscitaient immédiatement une émotion de toute l’âme, était incapable de l’indifférence ou de la frivolité qu’il faut pour une simple conversation. Bien que ses efforts contre sa timidité lui maintinssent un air glacé et cette carnation égale et bleuie, où Cabanis voit l’annonce des grandes facultés de l’âme, son orgueil, son enthousiasme, s’intéressaient aux moindres propos. Sur un mot, sur un geste, il exécrait, admirait son interlocuteur. C’est en frémissant, d’humiliation qu’il se remit à sa lecture ; les lignes dansaient devant lui. Averti par son instinct de la légère coalition que son attitude incompréhensible déterminait, il releva la tête et vit les pensionnaires échanger des regards qui signifiaient : "Quelle arrogance de jeunesse !" Alors il les défia d’un air si dur qu’ils eurent l’idée de le respecter.

Seule, sa voisine l’examinait avec les yeux les plus beaux du monde, où beaucoup d’amitié apparaissait en même temps qu’une grande envie de rire. Une curieuse image à la Granville, cette jeune fille de dix-sept ans ! C’est la fleur sur sa tige, sa tête délicate orientée par la curiosité comme vers le soleil. Son corps fait pour les parures est tel que tout passant, séduit en une minute, voudrait une occasion de la protéger. Elle plut à Sturel parce qu’elle avait l’air enfant, et qu’il se savait malgré tout un enfant, et quand la conversation générale eut détourné l’attention, il lui dit avec une apparence d’ingénuité, dont il connaissait parfaitement le charme :

— Et pourtant, mademoiselle, je ne suis pas si insensible que ces êtres-là veulent le croire au plaisir qu’on peut trouver tout à l’heure au salon.

Il y avait, cette fois encore, dans son regard une expression timide et brûlante, et, dans la manière de dire : "ces êtres-là", une fierté qui saisit la jeune fille.

François Sturel est vraiment tombé du lycée comme de la lune : il regarde cette jeune fille, lui sourit parce qu’elle lui est agréable, sympathique, mais ne s’inquiète pas même de son nom. Depuis six jours installé à la villa, il ignore qu’il est assis auprès de mademoiselle Thérèse Alison, sa compatriote. Mais il découvre tout à coup qu’il aimerait causer avec elle de l’avenir. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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11/10/2020

La bizarrerie de notre cœur misérable

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« Telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement terrible ceux auprès de qui nous demeurions sans plaisir. »

Benjamin Constant, Adolphe

 

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09/10/2020

Bertrand Vergely

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08/10/2020

Toutes ces âmes d’esclaves

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« Le 6 janvier, un jeudi soir, la cloche du dîner le dérangea dans une lecture si intéressante qu’il la poursuivit à table d’hôte. Cela déjà parut peu convenable. En outre, chacun à l’envi commentait le grand événement : les funérailles de Gambetta… les magnificences du cortège, la perte irréparable que c’était pour la France… L’indifférence de Sturel, qui ne se détournait pas de son livre, choqua tout le monde, et madame de Coulonvaux crut devoir une réprimande maternelle à un si jeune homme :

— À votre âge, monsieur Sturel, on préfère aux questions sérieuses un roman bien amusant.

"Toutes ces âmes d’esclaves, se dit le jeune homme, se domestiquent à la mémoire de Gambetta !" Il répliqua :

— Eh ! madame, je lis un livre sublime.

Aussitôt il craignit un léger ridicule, parce que sentir avec vivacité semblait bouffon au lycée de Nancy, et, sans prendre haleine, il redoubla :

— C’est un livre dont pas une femme ne peut médire.

Il avait un tel feu dans le regard que toutes les sympathies des femmes lui furent acquises. Il baissa la voix pour expliquer à la jeune fille assise auprès de lui ce qu’était la Nouvelle Héloïse, et comme il vit que tous l’écoutaient, une délicieuse rougeur couvrit son front.

... Le menton de madame de Coulonvaux a, dès le premier jour, occupé François Sturel qui le juge puissant et voluptueux. À l’espace informe qu’il voit, chez cette dame, des cheveux aux sourcils et d’une tempe à l’autre, il comprend qu’elle pensera toujours nullement et sans ordre, mais un tel menton décèle qu’elle aimerait à jouir triomphalement de la vie… En vérité les circonstances se prêtent mal au grand pittoresque : madame de Coulonvaux, modelée, au jugement de ce bachelier, pour être Vitellius, tient une pension de famille et joue les majors de table d’hôte ! Ses instincts pervers se bornent à ceci qu’elle aime, tout de même, à voir se contracter la mince figure aux yeux fatigués de François Sturel.

Pour obtenir ce résultat qui divertit toute la table, elle n’a qu’à lui parler comme elle pense. Cette personne d’âme et de corps, est un peu massive, de celles qui nécessitent au moral l’épithète d’ "honorables" et au physique de "pectorales" ; — pectoral, cela se dit en zoologie des animaux qui ont la poitrine remarquable d’une manière quelconque, par exemple par la structure osseuse, par la coloration ; c’est par l’ampleur que vaut cette dame. Elle est honorable, parce qu’elle-même honore, sans vérification, les braves agents de police, les intègres magistrats, les éminents et les distingués académiciens, notre "incomparable" Comédie-Française, les Écoles du gouvernement, les membres de l’Université, la Légion d’honneur, toutes "les élites", et tient pour des réalités le décor social et les épithètes fixées par le protocole des honnêtes gens. Cette vision de l’univers en vaut une autre et facilite le rôle de l’administration ; elle irrite un jeune homme qui n’a pas encore perdu l’habitude des petits enfants d’exiger qu’en toutes choses on soit sincère, logique et véridique. Madame de Coulonvaux est en réalité une pauvre innocente, accablée de charges et qui ne tient pas à ce qu’elle dit, tandis que, dans cet âge où l’on croit aux idées simples, Sturel à toutes minutes prend les armes pour défendre ses opinions et se hérisse contre des mots.

— Vous reconnaissez bien, dit-elle, que Gambetta est un grand homme. On n’occupe pas d’aussi hautes situations sans une valeur exceptionnelle.

Sturel, qui penchait à accorder le premier point, soit la qualité de grand homme à Gambetta, fut indigné par l’ampleur de la seconde proposition, à savoir que tout individu appelé à des charges importantes en serait digne. Par mépris, il dédaigna de répondre.

L’administration organisée pour ce pays par Gambetta et que M. Ferry va fortifier, sans y rien modifier, dure et durera. Cette tablée de médiocres ne se trompe pas en constatant l’importance de celui qui vient de mourir : en lui la force a résidé. Seulement ils affirment au petit bonheur, et sans renseignements particuliers. Ils sont disposés à attribuer la même valeur à toute puissance de fait… Eh ! n’est-ce pas de leur part fort raisonnable ? Ils ignorent tout, hors leurs besoins individuels ; pourvu qu’ils soient à l’abri de la misère et de la souffrance, ils se désintéressent de la collectivité et du gouvernement, où d’ailleurs ils n’entendent rien ; ils sont nés pour subir. Dès lors, quand ils inclinent leurs cœurs ignorants et soumis devant un dictateur, honoré d’un enterrement national, ils sont dans la vérité et dans la logique de leur ordre. — En outre, de leur point de vue, ils distinguent en ce jeune garçon l’agaçante fatuité des adolescents inexpérimentés.

Mais pour celui qui d’un lieu supérieur serait à même de les départager, Sturel lui aussi a raison. Il n’est pas d’une espèce à accepter le fait acquis. Un tel esprit a le droit de contrôler chacun des personnages que les nécessités momentanées de la patrie ou des partis installent dans le rôle de grands hommes par le jeu naturel des forces… Son tort, c’est que par manque d’autorité, par une timidité qui a les apparences du dédain, peut-être aussi par incapacité de se formuler, il ne prononce pas les paroles qui eussent mis son âme à la portée de son auditoire.

Au reste, l’univers peut bien enterrer Gambetta ; pour ce jeune homme, ce 6 janvier, Jean-Jacques Rousseau vient de naître. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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07/10/2020

Jusqu’à ce qu’il en sorte, dégradé ou ennobli, cadavre

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« Pauvre Lorraine ! Patrie féconde dont nous venons d’entrevoir la force et la variété ! Mérite-t-elle qu’ils la quittent ainsi en bloc ? Comme elle sera vidée par leur départ ! Comme elle aurait droit que cette jeunesse s’épanouît en actes sur sa terre ! Quel effort démesuré on lui demande, s’il faut que, dans ses villages et petites villes, elle produise à nouveau des êtres intéressants, après que ces enfants qu’elle avait réussis s’en vont fortifier, comme tous, toujours, l’heureux Paris !

(...)

Quand le train de province, en gare de Paris, dépose le novice, c’est un corps qui tombe dans la foule, où il ne cessera pas de gesticuler et de se transformer jusqu’à ce qu’il en sorte, dégradé ou ennobli, cadavre.

Autour des gares, examinez ces enfants qui viennent avec leurs valises. On voudrait savoir dans quels sentiments, avec quelles vues prophétiques sur eux-mêmes, tous les imperatores, les jeunes capitaines, adolescents marqués pour la domination, vainqueurs qui laisseront une empreinte où des âmes se mouleront, firent leurs premiers vingt pas sur les pavés assourdissants de la cité de Dieu... Dieu, — la plus haute idée commune, ce qui relie, exalte les hommes d’une même génération, — ne se fait plus entendre dans les départements, parce que leurs habitants n’osent plus écouter que l’administration. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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05/10/2020

Choses indifférentes aux yeux du grand autocrate

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« Connaissant donc la diversité d’opinions qui existe chez la plupart des musulmans au sujet de la classification des péchés, je tenais beaucoup à apprendre de quel côté penchent les wahhabites. La question était, on le comprend, d’un intérêt capital ; car la moralité d’un peuple se mesure nécessairement à ses croyances sur cette matière. Feignant donc une vive anxiété, je confiai au docte Abdul-Karim combien ma conscience était troublée par la crainte de me rendre coupable d’une faute grave, lorsque j’aurais cru commettre seulement une légère offense. J’ajoutai que, me trouvant dans une ville pieuse et orthodoxe, dans la société d’un savant ami, j’espérais mettre enfin mon esprit en repos, et m’éclairer, une fois pour toutes, sur une affaire d’une si haute importance. Le maître ne doutait pas de ma sincérité et ne voulait pas refuser de tendre une main secourable à un homme qui se noie. Prenant donc un air de solennité profonde, il me dit, du ton grave et inspiré d’un oracle, que "le premier des grands péchés consistait à rendre les honneurs divins à une créature." Ces paroles avaient particulièrement pour but de condamner la doctrine des musulmans ordinaires, qui, d’après les wahhabites, se rendent coupables d’idolâtrie et méritent les peines éternelles en implorant l’intercession de Mahomet ou d’Ali. Un cheikh de Damas n’aurait pas donné une définition aussi précise ; il se serait contenté de répondre qu’aux yeux d’Allah, le plus grand des crimes est l’infidélité.

"Assurément, répliquai-je ; l’énormité d’un tel crime ne fait aucun doute ; mais quel est le second des grands péchés ?
- Boire la honte (c’est-à-dire fumer).
- Et le meurtre, et l’adultère, et le faux témoignage ?
- Dieu est miséricordieux !" repartit l’interprète de la doctrine wahhabite, donnant ainsi à entendre que c’étaient de simples bagatelles.

"Ainsi, il n’y a que deux péchés graves : le polythéisme et la passion de fumer ?" continuai-je, quoique j’eusse beaucoup de peine à me contenir plus longtemps. Abdul-Karim me répondit avec un grand sérieux que j’étais dans le vrai.

Avant de quitter ce sujet, j’ajouterai quelques mots d’explication. La doctrine nedjéenne wahhabite, qui s’est inspirée de l’esprit même du coran, suffit pour faire comprendre l’importance attribuée au premier des deux grands péchés, l’association ou abaissement du Créateur au niveau de la créature (chirk). Je suis entré dans de longs développements, pour dégager du livre saint de l’islam, la véritable idée de Dieu ; pour mettre à nu cette théologie monstrueuse, qui présente le Créateur comme le plus despotique des tyrans, et ses créatures comme les plus viles des esclaves. Conclusion révoltante et pourtant nécessaire, dès que l’on admet l’absorption panthéiste de tout acte, de toute responsabilité, en Dieu seul. Avec un tel système, les actes bons ou mauvais de l’homme, le meurtre, le vol et le parjure, ou l’exercice des plus hautes vertus, ce sont choses indifférentes aux yeux du grand autocrate, pourvu que le droit inviolable de sa monarchie suprême demeure intact et soit régulièrement proclamé. Le despote est satisfait quand l’esclave avoue sa dépendance, et il n’exige rien de plus.

Dieu et la créature passent entre eux une sorte de compromis : "Je vous reconnaîtrai, dit l’homme, pour mon Créateur, mon seul seigneur et mon seul maître, et j’aurai pour vous un respect, une soumission sans bornes. Afin de m’acquitter de cette obligation, je vous adresserai chaque jour cinq prières, qui comprendront vingt-quatre prosternations, la lecture de dix-sept chapitres du coran, sans oublier les ablutions préliminaires, partielles ou totales, le tout entremêlé de fréquents La Ilah illah Allah et autres formalités. De votre côté, vous me laisserez faire ce qu’il me plaira pendant le reste des vingt-quatre heures, et vous n’examinerez pas trop ma conduite personnelle ou privée ; en récompense des adorations de ma vie entière, vous me recevrez dans le paradis, où vous me procurerez la chair des oiseaux si agréable au goût, de frais ombrages et des ruisseaux de nectar. Quand bien même l’accomplissement de mes devoirs religieux laisserait à désirer, ma foi en vous et en vous seul, avec un dévot La Ilah illah Allah, sur mon lit de mort, suffira pour me sauver."
Voilà, sans périphrases, l’abrégé, la substance de l’islamisme orthodoxe wahhabite.

Les promesses consignées dans le coran ne laissent pas au musulman fidèle le moindre doute sur la ratification du pacte par la Divinité : Dieu ne pardonne pas l’assimilation de qui que ce soit à lui-même, mais il absout de toute autre infraction qui il lui plaît, c’est-à-dire ceux qu’il dirige sur le droit sentier de la vraie foi. La croyance que je viens d’exposer est commune à tous les musulmans ; mais les Turcs et les Égyptiens seraient sans doute bien surpris d’apprendre en quoi consiste le second péché mortel, frère et rival du premier.
Pourquoi l’anathème qui frappe le fumeur ? Il est difficile de comprendre cette anomalie dans un système où tout ce que fait l’homme, c’est Dieu qui le fait, et où par conséquent l’acte de fumer est le résultat d’un arrêt divin et d’une impulsion irrésistible, comme le meurtre par exemple. On pourrait essayer de répondre par la phrase commode : "Allah le veut ainsi." Qui oserait, en effet, contester à l’Autocrate le droit de placer l’offense où il lui plaît et de la punir comme il lui plaît ? Le motif réel de cette proscription, c’est la passion qu’ont les sectaires pour les signes de ralliement bien tranchés. Le fondateur du wahhabite n’avait pas moins en vue l’établissement d’un grand empire que le prosélytisme religieux, et il avait besoin d’une marque évidente qui servît à reconnaître les partisans de sa doctrine. Croire à l’unité de Dieu, s’acquitter régulièrement des prières prescrites, tenir les yeux baissés, porter des vêtements simples, tout cela ne suffisait pas à tracer une ligne de démarcation, si bien que, les populations asservies eussent été en droit de dire : "Nous sommes bons musulmans comme vous ; il n’y a entre nous aucune différence essentielle ; de quel droit venez-vous donc attaquer et tuer vos frères ?" Il était besoin d’imaginer quelque chose de plus : le tabac fournit un excellent prétexte.

Pendant un mois et demi de séjour dans la pieuse capitale, j’ai assidûment assisté aux sermons sans avoir entendu dire un seul mot de la moralité, de la justice, de la commisération, de la droiture, de la pureté de cœur ou de langage ; en un mot, de tout ce qui rend l’homme meilleur. Mais en revanche mes oreilles étaient rebattues par d’intarissables commentaires sur les oraisons et les croisades contre les incrédules ; sur les houris, les rivières et les bosquets du paradis ; sur l’enfer et les démons, ou sur les obligations multiples des époux polygames. Je ne dois pas passer sous silence un sujet qui revient très fréquemment dans les prédications : la corruption profonde du fumeur de tabac punie par des miracles effrayants, comme chez nous des esprits moins chrétiens que judaïques en font intervenir parfois dans les livres de piété. La moralité cependant gagne peu de chose à ces légendes édifiantes. À la vérité, dans ce pays du pharisaïsme, les lumières sont éteintes une heure après le coucher du soleil, et personne ne peut se montrer dans les rues ; pendant le jour, les enfants eux-mêmes n’osent jouer sur les places publiques, les hommes se gardent de rire et de parler à haute voix. Aucune apparence de gaieté mondaine n’offense les yeux des graves puritains, et le bruit profane des instruments de musique ne trouble jamais le murmure sacré de la prière. Mais le vice, sous toutes ses formes, même les plus honteuses, s’étale ici avec une audace inconnue aux villes les plus licencieuses de l’Orient, et l’honnêteté relative que l’on remarque dans les autres cités arabes forme, avec la corruption de Riyad, un contraste étrange et frappant.
"Un gouvernement qui, non content de réprimer les excès scandaleux, dit un célèbre historien moderne, veut astreindre ses sujets à une austère piété, reconnaîtra bientôt qu’en essayant de rendre à la cause de la vertu un service impossible, il a seulement encouragé le désordre."
Toutes les réflexions que la dépravation du Long Parlement [Charles Ier d'Angleterre], l’austérité des puritains et l’odieuse immoralité des derniers Stuarts ont suggérées à Macaulay, dans ses "Critical and historical Essays", peuvent s’appliquer presque littéralement au Nejd, "le royaume des saints" ; elles peignent d’une manière saisissante sa condition actuelle, en même temps qu’elles prédisent l’avenir qui lui est inévitablement réservé.

Partout j’ai vu la même influence déplorable du mahométisme. Dans le Jawf, la moralité est nulle ; et il n’y a pas d’endroit où une corruption plus profonde infecte toutes les classes de la société qu’à La Mecque et à Médine. En outre, le wahhabisme, étant l’essence même du mahométisme, a pour conséquence naturelle la ruine. Systématiquement hostile au commerce, défavorable aux arts et à l’agriculture, il tue tout ce qu’il touche. Tandis que, d’un côté, il s’engraisse de la substance des pays conquis ; de l’autre, son aveugle fanatisme le pousse à faire une guerre insensée, à tout ce qu’il lui plaît de flétrir sous le nom de luxe et de mollesse : il proscrit le tabac, la soie, la parure, et poursuit enfin de mille vexations le trafiquant peu orthodoxe qui préfère un vaisseau à une mosquée, des balles de marchandises au coran. Dans son zèle pieux, il voudrait ruiner une profession indigne des disciples du Prophète et, pour arriver à un but si désirable, il suit dans le Hassa le système que nous avons déjà vu pratiquer dans le Nejd. Toutes les fois qu’une guerre est résolue ou une levée de troupes ordonnée, les premiers appelés à porter les armes sont les commerçants, les industriels et les ouvriers. Quand nous arrivâmes à Al Hufuf, la moitié des habitants les plus considérables avaient dû quitter leurs affaires, sacrifier leur fortune, pour une guerre dont le seul effet sera de les river plus fortement au joug wahhabisme. La conséquence naturelle de cette tyrannie, c’est, comme je l’ai déjà dit, la révolte de la conscience et des esprits intelligents contre un gouvernement qui a de tels effets.

La religion officiellement imposée éveille partout la négation et l’incrédulité. Elle ne se maintient que par la force contre les conspirations des Ibadites, des infidèles et des libres penseurs dans les villes. Au désert, les nomades chérarats, le visage tourné vers l’orient, adorent le soleil levant ; les Méteyrs, qui ont jadis fait trembler le Nejdd oriental, déposent le masque que leur impose le wahhabisme et s’écrient : "À bas l’islamisme ! à bas les prières !" Ces Almorras, seuls maîtres du Dâna, pratiquent le sabéisme comme les Chérarats ; enfin les Banu Yass, au bord du Golfe Persique, portent au mahométisme une haine féroce, dont voici un exemple : Six Nejdéens, que leurs affaires avaient amenés sur les côtes du Qatar, voulurent se rendre de là dans la presqu’île qui se termine en face d’Ormouz. Un cheloup appartenant à des Arabes de la tribu des Banu Yass offrit de les y conduire. Les Nejdéens n’avaient emporté avec eux aucun objet de prix et, par surcroît de précautions, ils s’étaient pourvus d’armes. Mais les marins les avaient pris à bord uniquement pour satisfaire leur antipathie contre les musulmans ; ils attendirent patiemment l’heure de réaliser leur sinistre projet, et, vers midi, pendant que les passagers sans défiance se livraient au sommeil, ils tombèrent sur les victimes. Cinq wahhabites étaient des hommes dans toute la vigueur de l’âge. Les Banu Yass leur lièrent les pieds et les mains, puis il les précipitèrent dans les flots, où tous devaient trouver une mort certaine. Quant au sixième, qui sortait à peine de l’enfance, il fut jeté à la mer sans être attaché, les marins, par compassion pour sa jeunesse, voulant peut-être lui laisser une dernière chance de salut. Leur crime accompli, ils réunirent ce qui avait appartenu aux Nejdéens, armes, marchandises, vêtements, et lancèrent le tout pardessus le bord, afin que nulle preuve ne vînt témoigner contre eux ; cependant leur attentat fut connu par le rapport de l’enfant, qui fut presque miraculeusement arraché à la mort et que j’ai retrouvé au village de Dobey, lorsqu’il était âgé de vingt-trois années environ.

L’énervement produit par le mahométisme wahhabite, qui paralyse tout ce qu’il ne tue pas, a mis un terme aux progrès des Arabes ; ils se sont laissés dépasser ensuite par des peuples placés dans des circonstances moins défavorables. La civilisation et la prospérité ne renaîtront parmi eux que lorsque, poussés à bout par leurs souffrances et morales et physiques, ils auront rejeté complètement et loin d’eux le joug de Mohammed, fils d’Abdelwahhab, et par suite celui de Mohammed, fils d’Abdallah.

Cela n’est pas si impossible qu’on veut bien se l’imaginer en Europe. »

William Gifford Palgrave, Une année dans l'Arabie centrale (1862-1863)

 

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Aux bois, aux prairies, aux saisons

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« Le système des idées auxquelles, par les traditions et les mœurs de son monde, Saint-Phlin demeure disposé, est, lui aussi, émietté et délaissé de tous. Il n’a même plus de nom dans aucune langue. C’est un ensemble désorganisé que ne savent plus décrire ceux qui lui gardent de la complaisance. Plutôt qu’un système vivant, c’est une poussière attestant la politique féodale qui attachait l’homme au sol et le tournait à chercher sa loi et ses destinées dans les conditions de son lieu de naissance.

Henri de Saint-Phlin n’a pas une conscience nette de ces principes terriens qui le placeraient en contradiction avec la doctrine de Bouteiller. Il n’oserait renier le maître qui, pendant une année l’enthousiasma. Mais aujourd’hui ses sens impressionnables le livrent tout aux bois, aux prairies, aux saisons ; et les bois, les prairies, les saisons, créent les conditions suffisantes pour que quelque chose des doctrines féodales redevienne sa vérité propre. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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04/10/2020

Expiation

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« Si certains français considèrent que, par ses entreprises coloniales, la France (et elle seule au milieu des nations saintes et pures) est en état de péché historique, ils doivent s'offrir eux-mêmes à l'expiation. En ce qui me concerne, il me paraît dégoûtant de battre sa coulpe, comme nos juges-pénitents, sur la poitrine d'autrui, vain de condamner plusieurs siècles d'expansion européenne, absurde de comprendre dans la même malédiction Christophe Colomb et Lyautey. Le temps des colonialismes est fini, il faut le savoir seulement et en tirer les conséquences. Il est bon qu'une nation soit assez forte de tradition et d'honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu'elle peut avoir encore de s'estimer elle-même. Il est dangereux, en tout cas, de lui demander de s'avouer seule coupable et de la vouer à une pénitence perpétuelle. »

Albert Camus, Chroniques algériennes, 1939-1958

 

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Elle va s'émietter...

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« Suret-Lefort habite Bar-le-Duc. Cette jolie capitale lui parle peu. Et pourtant, qu’elles sont particulières, ces maisons de la ville haute, surtout vers l’heure où le soir tombant ramène chacun lassé sous son toit ! Les hommes, les femmes vont préparer la vie de l’avenir, puis dormir, perdre la mémoire, mais les maisons demeurées seules, à travers la rue solitaire, reprennent leur dialogue significatif. Nul ne l’entend plus. Voilà ce qui explique le délaissement, dans l’église Saint-Étienne, d’un des plus beaux morceaux de la sculpture française. Elle va s’émietter, l’œuvre tragique de Ligier Richier, emprisonnée pauvrement sous un grillage qui la défigure sans la protéger...

René de Châlon, prince d’Orange, ayant été tué à la guerre en 1544, Louise de Lorraine, sa femme, pour attester la force de son amour, le fit représenter en squelette par notre grand Lorrain Ligier Richier. C’est, en marbre blanc, un corps debout, à moitié décomposé, mais qui, de sa main, soutient, élève encore son cœur, son cœur de pourriture, prisonnier d’un cœur de vermeil. Qu’il est jeune, élégant, ce cadavre défait, avec ses reins cambrés, et tout le souvenir de son aimable énergie ! En dépit de ses jambes dont les chairs dégouttent et de sa poitrine à jour, dans cette tête pareille au crâne qu’Hamlet reçoit du fossoyeur, sa femme amoureuse aime encore le souvenir des regards et des baisers. Titania qui caresse sur ses genoux l’imaginaire beauté de Bottom me touche moins que cette Louise qui, sous la terre et tel que le ver dans le tombeau le fît, voit son ami désespéré lui tendre son cœur pour qu’elle le sauve des lois de la mort... »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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03/10/2020

Tous ces grands faiseurs de protestations

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« Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens ;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence ;
Je veux qu’on me distingue ; et, pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait. »

Molière, Le Misanthrope

 

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Pourtant à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine

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« François Sturel passe les vacances auprès de sa mère, dans leur maison de famille, à Neufchâteau (Vosges). Il a peu connu son père, qui est mort de rhumatismes pris aux affûts de nuit. Celui-ci n’avait souci que de ses chiens, de son fusil et du gibier. Il y a dans nos pays de Lorraine une race de vieux chasseurs, d’hommes terribles. Bien malade déjà et ne pouvant plus sortir, il disait à son domestique : "Victor, va faire gueuler les chiens ! " Victor, plusieurs fois de jour et de nuit, les fouaillait, pour que le maître dans ses douleurs s’enivrât l’imagination d’une belle chasse.

De tels traits choquaient sa très jeune femme, dont les délicatesses se retrouvent dans François. Le jeune garçon s’est plié péniblement à l’internat. Longtemps les cris de ses camarades remplirent pour lui l’univers d’épouvante. Il les craignit et les méprisa pendant des années ; et, sitôt seul, il pleurait. C’est une grande peine pour un petit enfant qui a l’âme simple de n’embrasser personne avant de se coucher. Quand cette habitude est perdue par une dure nécessité, quelque chose se dessèche dans le cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif.

François Sturel aurait, d’après des vieilles gens, hérité sa vivacité et son originalité de sa grand’mère paternelle. Celle-ci ayant placé au collège de Nancy son fils unique, lui dit, aux vacances, en regardant ses livres de classe : "Non, mon garçon, tout cela est trop bête, tu ne retourneras pas au collège." Et c’est ainsi qu’il ne fut qu’un chasseur. En dépit de cette appréciation un peu brusque de l’enseignement universitaire, c’était une femme de tête.

On peut en juger par deux de ses sœurs, qui, veuves l’une et l’autre, vivent encore en 1880 à Neufchâteau. Ce sont des vieilles dames de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. On ne peut pas dire que Sturel apprenne d’elles des histoires intéressantes : elles n’ont pas assez vu les choses modernes pour distinguer parmi les anciennes ce qui nous semblerait particulier. Mais elles sont elles-mêmes les mœurs anciennes. Par ces bonnes parentes, il prend contact avec sa province, avec sa race, avec un genre de vie qui, si Bouteiller n’avait pas passé sur son âme, devrait, entre tous les usages qu’il y a de par le monde, lui paraître le plus naturel. Leur façon de se garder contre le froid, de soigner les maladies, de fêter certaines dates, leur cuisine aussi et leur vocabulaire contentent le tempérament de Sturel. Elles ne sont pas dévotes, à peine pratiquantes : nées sous la Révolution, elles ont été baptisées longtemps après le Concordat ; elles censurent volontiers le curé, mais elles n’imaginent pas qu’à moins d’être juif ou d’Allemagne on puisse n’être pas catholique.
L’église et la cure étant la seule chose publique où la femme puisse intervenir, leur besoin de domination s’y satisfait.

Elles avaient toujours pour leur petit-neveu, quand il était tout jeune, quelque cadeau, une pomme ridée, deux grosses prunes. Elles lui disaient : "Tu retournes encore à ton collège, mon garçon ! Ah ! tout ce qu’on apprend maintenant !… Ne te fatigue pas trop !…"
Aujourd’hui elles blâment Sturel, qui, de Neufchâteau même, pouvait faire son droit, puis acheter la meilleure étude de la ville, vivre heureux parmi les amis de son père, — et qui veut aller à Paris !

Il est soutenu par sa mère. Légèrement opprimée jadis par sa belle-mère, encore maintenant par les vieilles dames, elle vit dans l’intimité des pensées de son fils. Elle étouffe un peu dans cette maison qu’habite depuis cent ans la famille Sturel. Les vieilles mœurs se maintiennent mieux dans les vieux murs. Mais pour une jeune femme si jolie, de délicatesse élégante, comme il était pénible de n’avoir pas de salon ! Qui ne la plaindra, sachant que jusqu’à la guerre, on avait gardé l’habitude de veiller à la cuisine, autour de l’âtre ! Enfin elle obtint de transformer la maison. Le souvenir des batailles qu’elle dut, à cette occasion, livrer contre ses tantes, l’incline à juger raisonnable son cher fils qui se plaint de la médiocrité de Neufchâteau. — Pourtant à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine. Et dans la vieille demeure des Sturel, il n’y avait rien de beau, soit ! mais non plus rien de laid ; la parfaite appropriation des pièces et du mobilier à l’usage quotidien donnait à l’ensemble un certain style. On n’y distinguait nulle trace de ces élégances mesquines et maladroites, de ces prétentions qui risquent de donner à de très honnêtes provinciaux des allures de déclassés, et qui ne sont touchantes qu’interprétées comme un effort pour se hausser, pour échapper à un passé dont la jeune madame Sturel n’a plus le sens, — et ainsi échapper à la mort. »

Maurice Barrès, Les déracinés

 

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02/10/2020

Maurice Barrès revisité

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Finky reçoit Sarah Vajda et Michel Winock

 

 

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